ÉTAT INTÉRIEUR
de la candidature, lui reprochant, homme nouveau comme lui, de le poursuivre par un parjure, quand les nobles contenaient leur mauvaise humeur. L'affaire fut débattue deux fois; à la troisième, Taccusé n'étant plus candidat, le peuple ne voulut pas aller au suffrage , et les tribuns abandonnèrent leurs poursuites *. Dans les contestations les plus vives, on ne retrouve plus Tancienne animosité des deux ordres ; il n'était pas rare de voir les consuls et les tribuns se partager, et le sénat trancher la difficulté par une décision*, avant qu'on assemblât les comices (183). Ce fui par le même esprit d'ordre que le tribun Villius, depuis surnommé Annalis, fit (180) d'un usage déjà ancien une loi ', qui fixait l'âge nécessaire pour prétendre aux diverses charges : vingt-sept ans pour la questure, trente-sept pour l'édilité curulc, quarante pour la préture, et quarante-trois pour le consulat.
Toutes les déclarations de guerre étaient toujours prononcées par les comices centuriates, mais avec l'assentiment préalable du sénat; les tribuns ne permirent pas même de délibérer sur la rogation du préleur Juventiuu Thalna contre les Rhodiens (168), parce qu'il l'avait présentée de lui-même au peuple, et l'un d'eux arracha Juventius de la tribune*.
Quant aux intérêts privés, ils n'excitent aucune réclamation. Les sénateurs des tribunaux ne sont, pour ainsi dire, que des arbitres, puisque, dans les moindres causes, les juges peuvent être changés* sur la demande d'une des parties.
Le sénat avait soin, d'ailleurs, de prévenir la misère et
» Tite-Live , 37-57 , 58.
• Tite-Live , 39-33 , Sg.
3 Tite-Live , 40-44.
* Tite-Live, 44-21. ro/« encore, sur tout cela, a6-36, «7-6 , 36- 1 , 3, 4» . 37-4* » 4*~2*» 3o , 3a.
5 Cic, Pro Chienl, , uo; IVosin , i4-»4; Unijo, i4^«
258 UISTOIIUB ROMANE.
les mécontentements par des fondations de colonies, par robsenration de la loi Licinia, par les gratifications toujours croissantes des magistrats aux soldats, non-seulement après la victoire , mais dans la cérémonie triomphale, enfin par des distributions et des jeux ^ Ainsi le fier quirite, que la loi de Portius Laeca (197) avait déclaré inviolable, en défendant désormais de le battre de verges et de le condamner à mort*, pouvait, avec quelque vraisemblance, se croire au-dessus des autres nations ses tributaires, et des rois qu'il voyait rechercher sa protection ou mourir dans ses fers.
Toutefois , cette union n'était pas uniquement le résultat de régalité politique, mais encore de circonstances heureuses et de la prudence des nobles à ménager leur supériorité. La longue lutte contre Carthage, tant de guerres non interrompues en Cisalpine, en Occident, en prient, éloignaient «ms cesse cette vieille race de plébéiens , jadis si intraitables; ils disparaissaient au milieu de leur gloire, comme leur Romulus. Ils étaient remplacés par d'autres citoyens du Latium et de la Campanie, qui venaient continuellement prendre rang avec eux dans le dénombrement et les légions. Le vide, comblé à mesure, s'apercevait à peine un moment, et cette population constamment renouvelée, envoyée à la conquête, avait moins le loisir de s'occuper des comices. D'ailleurs, si ces recrues de Romains, Italiens de la veille, oubliaient facilement leur origine pour prendre l'orgueil de leur nouvelle position , ils n'étaient pas nourris dans l'habitude et l'ancienne audace du Forum, et se faisaient moins redouter des grands. On
» Tite-Live, 3i-4 , 20 , 33-23 , 40-44 » 42-» » «9 , 39-46 , et ses derniers livres, passim, Voyez au&fti , pour la loi rJcinia , le discours de Caton pour kl Rhodicns, dans Aul. Gel., 7-3; Val. Max., 4-3,5; Polybe, a-21.
• Tite-Live, 10-9; Sali. , Ciit,, 5i ; Cic, /Vo /ît(&., 8, n ; Pijjhius, ami, 3^1); Si{JOD., i-G,
ÀRISTOGRATIB DOMINAlfTB. fSO
ne parlait plus de patriciens et de plébéiens. Depuis que les tribuns pouvaient siéger à leur tour dans les magistratures curules et dans le sénat, ils étaient devenus aussi des nobles, et Thomme nouveau qui arrivait d'un municipe, n'ayant rien de mieux à faire que de s'attacher à la noblesse pour s'élever , en adoptait l'esprit en s'élevant. Or, les nobles, en possession du gouvernement, avaient fortifié encore deux antiques et puissants moyens d'inûuence, le droit et la religion. La jurisprudence s'était développée avec l'ordre social, et avait multiplié les procédures et les formules. Tout cela , il est vrai , n'était plus caché aux plébéiens; mais toute science est en elle-même un mystère: que tous y pussent prétendre, il est juste; mais tous n'y pouvaient atteindre, le plus grand nombre n'ayant le temps ni la faculté d'étudier. Le peuple restait donc dans la dépendance des jurisconsultes, espèce de clientèle qui devait remplacer l'autre, sinon la maintenir. De même la crédulité naturelle du peuple n'étant plus aguerrie par les tribuns, toutes les cérémonies religieuses avaient repris leur empire; les prodiges continuaient, nul n'y trouvait plus de sujet de défiance ; les présages étaient régulièrement consultés, et l'on ne mil aucune opposition à la loi .Elia (167), qui décida définitivement que les augures observeraient avant les réunions des comices de tribus, et que les magistrats, y compris les tribuns, pourraient même observer pendant ces comices. Trente ans après, la loi Fuffla en interdit la convocation à certains jours fastes*. Les grands donnaient Texempl^î des devoirs sacrés; on employait constamment le ministère des féciaux pour les déclarations de guerre*. On poussait jusqu'à la plus minutieuse rigueur l'exactitude des formes dans les sacrifices et
» Cîc, fn vatin., i/j , i6, 17 , i8; Uosiiî , 8-3. » Tilc-Livo , passim , el spécialement SS-'ib.
260 HISTOIRE EOMÀIKE.
les actions publiques. Pendant la seconde guerre punique « deux ministres du culte, de naissance illustre, avaient été destitués, Tun pour n'avoir pas présenté les entrailles de la victime selon Tordre , l'autre pour avoir laissé tomber son bonnet (flamen). Une autre fois, on entendit le cri d'une souris au moment où un dictateur venait de nommer un maître de cavalerie ; le peuple, pour cela seul, les contraignit d'abdiquer. Un peu au-delà de l'époque qui nous occupe, les deux consuls étant déjà partis pour leurs provinces avec leurs troupes, Sempronius, leur prédécesseur, qui avait présidé leur élection , vit dans un livre des coutumes sacrées qu'il avait manqué, sans le savoir, à une règle augurale, celle de ne pas se replacer au même lieu, pour observer le ciel, quand on ^vait été obligé d'interrompre l'observation : il en avertit aussitôt le sénat, qui obligea les consuls à revenir et à se démettre *.
La république marchait donc unie et forte , et le même usage du succès et des lois semblait devoir continuer sa tranquille prospérité. Mais la vie d'un peuple, comme celle de l'homme, n'est qu'un long combat contre elle-même, combat de l'orgueil contre la justice, et de la licence contre l'autorité. C'est ce qu'on remarque aussi déjà chez les Romains. L'ancienne simplicité n'est plus; ces excessives et injustes dépouilles, fruits delà conquête, portaient en elles leur châtiment qui commençait à se faire sentir, dans la corruption de tous et dans l'impatience des plus sages règles.
Le relâchement de la discipline militaire n'était plus un de ces désordres passagers qui se répriment et qui servent de leçons pour l'avenir; les légions se faisaient une habitude des ménagements ambitieux de leurs chefs. Après les lâchetés de Fulvius à Herdonée , vint la capricieuse indul-
' Phi»,, Marcel, t 4> 5; Cic, pe n^tiira dcçrum , a-4 » ^^ divin, ^ 2-a3 ; YaU
DISarUNE RELÂCHÉE. 261
gence de Scipion. Le héros ajouta même mie autre faute : le premier il s'attira Taifection des soldats par rinstitulion d'une cohorte * d'élite (cohorte prétoriemae) , dont il se faisait une espèce de garde pendant ses expéditions. Ainsi les soldats s'habituaient à préférer le général à la patrie. Bientôt une disposition funeste se manifesta parmi les troupes, lorsque , dans la guerre d'Antiochus , elles pillèrent , malgré le préteur -^milius Regillus, la ville de Phocée, qui s'était rendue volontairement. Elles ne virent pas impunément «les délices de l'Asie, l'abondance de ses villes, la mollesse des ennemis, l'opulence des rois; » elles en revinrent plus « riches que courageuses. » Ce fut surtout Manlius Yulso qui laissa introduire le dérèglement et la négligence*. La Cisalpine et l'Espagne aiguisaient mieux la valeur ; mais il y avait un autre danger : les soldats s'y rebutaient; ceux qu'on ne rappelait pas à temps menaçaient de partir (180) , et on n'osa refuser d'en licencier onze mille '. D'ailleurs ils étaient là moins à l'aise, ils n'étaient pas moins vicieux : l'Orient fournissait plus de butin, voilà pourquoi ils le préféraient *. L'avidité des généraux favorisait celle des légions. L'ambition de la plupart avait besoin de partisans : consuls , préteurs, tribuns légionnaires, multipliaient les congés, souvent au point d'empêcher les succès par l'affaiblissement de l'armée , ou bien ils n'osaient contraindre personne dans les levées. Ces abus commençaient à donner un souci continuel au sénat et aux censeurs. On reléguait en Espagne Fulvius Nobilior, pour avoir licencié, en deux mois, toute la légion qu'il commandait. On publiait des décrets pour contraindre les soldats à rejoindre leurs étendards ; on révisait les congés ;
■ Juste Lipse , De milit, rom,, ■ i » Dialog., 4.
■ Tite-Live, 37-3a , Zq-i,
' Tite-Live , 40-35 , 36, 41.
* Tite-Live, 43-3, 42.33.
2G2 mSTOIRB ROXAIKE.
outre le serment ordinaire du dénombrement, on en exigeait un autre, d'après lequel tout citoyen non enrôlé , qui n'aurait pas atteint quarante-^ix ans, serait tenu de se présenter à chaque évocation *. Ces mesures avaient peu d'effet contre l'indépendance des consuls et des préteurs qui régnaient dans leurs provinces, qui agissaient sans autorisation du sénat, qui n'allaient à la guerre que pour s'enrichir ou gagner les honneurs d'un triomphe ; souvent môme , sans sénatus-consulte , ils triomphaient sur le mont Albahi , et ils donnaient des jeux et des distributions au peuple, aux dépens des vaincus et des alliés*. L'opinion publique ne permettait pas de résister quand il s'agissait de présages et de formalités religieuses : dans tout autre cas, le sénat n'était plus accoutumé à une grande déférence • de la part des hautes charges, et, au fond , il y tenait peu ; si l'on excepte ceux que leur âge rendait inhabiles aux fonctions actives, les autres sénateurs aimaient mieux laisser libres des pouvoirs dont ils avaient profilé, et qui leur étaient encore ouverts.
Ces conquérants, capitaines et soldats, ne rentraient pas à Rome, chargés de gloire et de butin, avec les mêmes idées qu'ils en étaient sortis. Ils revenaient sans doute pleins de mépris pour les peuples qu'ils avaient vaincus, mais émerveillés des jouissances que prodiguaient la Grèce et l'Asie. Ils racontaient la vie de plaisir qu'on menait par là. Chacun voulait se distinguer par quelque magnificence, ou au moins par quelque façon étrangère; et le goût du luxe se répandait plutôt que celui des arts *.
On avait même entrevu à peine TOrient, lorsque les ri-
> Tito-LWe, 4^>>* >4» >5, 4^>'
• Tite-Live , 38-4*, 45, 42-21, 43-1 et suiv., ^6-36, 40*44 «< ptusimf Plat, Catt 1 1 .
* Tite-Live,37-i.
» Wll -i-i.
MÔBURâ ftOMÀiNfid. iiA
chesses de Syracuse commencèrent à éveiller cotte admiration cupide *. Scipion avait déjà pris les manières grecques en Sicile ; il donna le ton à la Jeune noblesse, et instruisit à rélégance. On voulait sur ce modèle se dépouiller de la grossièreté antique, et Ton s'empressait d'étudier la langue grecque avec le poète Ennius, qu'il prit sous sa protection, et qui fit un poème épique en l'honneur de son protecteur. Scipion eût mérité ainsi des éloges, si ces beaux dehors n'eussent servi à orner son ambition , et ces dérèglements à mettre le vice en honneur. Sa gloire légitimait tout aux yeux du vulgaire ; on refusait de voir une seule faute dans le héros inspiré qui avait pris Carthagène et vaincu à Zama. On voulait le nommer consul et dictateur perpétuel, dresser ses images dans le Forum , dans la tribune, dans le sénat et le temple de Jupiter; on avait ordonné que sa statue, revêtue des insignes du triomphe, fût placée sur un pulvinar comme celle des dieux. Son épous^î même, la douce Emilia, dissimulait, par respect, de justes plaintes , pour que le grand homme ne fût pas traduit devant un tribunal par le mécontentement d'une femme '. Comment eût-on pensé à blâmer ses débauches et son opu" lence? L'exemple était trop commode, et l'imitation fui complète. Les Flamininus, lesMeteilus, les Lucretius, les Licinius, et la plupart des grands, marchèrent sur ses traces ; comme lui , ils quittèrent les anciennes coutumes; comme lui, ils mirent de la recherche dans leurs vêtements, leurs habitations, leurs repas, et jusque dans leurs esclaves , préférant pour leur service des hommes délicats et bien faits aux hommes robustes; comme lui, ils se construisaient de nouvelles villse en pierres de taille, flanquées
» Tlie-Live, «5-40.
• Val. Ma%., 4-1 , 8-5, C--; TUc-î/ive, 39-S6; Polyhc, 10-9; Tac. , Jnn.,
2ft4 HISTOIRE ROMAINB.
de tours, avec un bois fenné de murs , des jardins, une citerne ^ et une chambre de bains ; quelquefois ils détournaient dans leur domaine les eaux d'ime rivière voisine. Alors on eommatiçait à ne plus aller à la campagne que par délassement; ce fut bientôt une rareté a de voir un cici toyen cultiver lui-même, se contenter d'un dîner préparé « sans feu , et d'un souper frugal ; » chacun voulait avoir du superflu '.
On comptait seulement quelques hommes avec leurs familles qui résistaient à ce changement rapide : Scipion Nasica, que le sénat avait proclamé le plus homme de bien de la république; Paul-Émile, qui n'ajouta rien à sa fortune ; JElius Tubéron, que sa vertu fit choisir pour gendre par Paul-Émile. Us étaient seize frères de la famille ^ia, habitant tous ensemble la même maison avec leurs femmes et leurs enfiints , vivant tous d'un modique héritage, et ne possédant qu'une once d'argenterie, jusqu'à ce que Paul- Emile, sur le butin de Macédoine, eût fait présent à son gendre de deux coupes d'argent du poids de cinq livres. Tubéron conserva toujours ce désintéressement, et, devenu consul , il refusa une vaisselle d'argent d'un beau travail , que lui offrirent les ambassadeurs étoliens pour remplacer sa vaisselle de terre. Sa femme , loin de rougir de cette pauvreté, en admirait davantage son mari *. Cependant on voit une grande différence des anciennes mœurs, même dans l'éducation des enfants de Paul-Émile : ils avaient toujours auprès d'eux , non-seulement des grammairiens , des rhéteurs et des sophistes , mais encore des sculpteurs, des peintres , des écuyers, des veneurs et des
* Si'iicque, /e«re 86.
> Plut., Caton , G,
3 V\at. y Paul-Émile t 5 et 3i; Val. Max., 4-3, 4; Pline, 33-ii. Scipion Nnsica , consul en 191 , fut père de Scipion Nasica Corcnlum , qui eut pour !îls Scipion Nasica Scrapiou , le meurtrier de Tib. Gracchus.
caton-l'ancien. 365
piqueurs *. Sans doute Paul -Emile n'avait pas été élevé par son père avec ce luxe d'instruction et d'agréments.
L'homme singulier entre tous pour son attachement aux coutumes antiques, c'était Porcius, sRimomnié ensuite Gaton. Né dans une famille obscure de Tusculum, il vivait dans ses terres de Sabine. Gomme il était voisin de la villa autrefois habitée par Gurius , il y allait souvent admirer ce petit champ qui avait suffi à un si grand homme. Une des occupations de Gaton était de plaider dans les villes les plus prochaines; puis, revenu chez lui, il labourait lui-môme sa terre, vêtu d'une simple tunique en hiver, et nu pendant l'été ; il partageait la nourriture comme le travail de ses esclaves, et sa villa représentait, dans son agreste activité, les mœurs des premiers temps. Ge genre de vie inspira de l'estime au patricien Valerius Flaccus, dont les domaines touchaient aux siens, et qui lui persuada de s'établir à Rome ; ses plaidoyers d'une éloquence mâle et le crédit de Valerius, le portèrent aux honneurs. Il s'était aussi attaché à Fabius Gunctator ; cette liaison le confirma dans l'observance des vieilles traditions, et il se déclara l'ennemi de toutes les nouveautés. De là son antipathie contre Scipion. Il gardait toujours ses habitudes ; au milieu du changement général , lui seul ne changeait pas. Il ne portait jamais une toge qui coûtât plus de cent drachmes ; il ne dépensait pas pour son dîner plus de trente as; à l'armée, il ne buvait d'autre vin que celui de ses esclaves, il n'avait d'autre lit que des peaux étendues sur le plancher. Aucune de ses maisons n'était blanchie ; on n'y voyait point de vases ni d'étoffes de prix ; il fit vendre une fois un tapis de Babylone , qu'un de ses amis lui avait légué. Les uns l'appelaient avare, les autres disaient qu'il voulait soutenir la simplicité antique : mais la capacité et l'intrépide rigueiu* qu'il
* Plut., Puiù-Émile, 7.
f66 ntStOtRB ftOMAtNfi.
portait dans toutes les fonctions publiques lui donnaient m grand ascendant. On r^ardait avec un secret plaisir de curiosité et d'estime, ce nouveau-venu, de race italique, reproduisant à Rome le caractère et jusqu^au costume romain dans sa rudesse native, qui s'effaçait de toutes parts. Le peuple surtout jouissait de voir cet « homme roux, aux yeux bleus, qui mordait tout le monde, » qui ne lâchait jamais prise, qui s'acharnait contre tous les abus, et n'épargnait rien dans ses âpres saillies et son acerbe éloquence *. D'ailleurs son zèle avait peu de succès : son consulat (195) lui donna la première preuve que les Romains ne voulaient plus se corriger.
Un incident fort léger souleva de violents débats. Deux tribuns proposèrent l'abrogation de la loi Oppia, faite à l'époque la plus désastreuse de la seconde guerre punique. Nulle femme ne pouvait avoir plus d'une demi-once d'or, des vêtements de diverses couleurs, aller en char dans la cité, dans une autre ville , ni à mille pas h la ronde, si ce n'était à cause des sacrifices publics. Deux autres tribuns prirent la défense de la loi ; beaucoup de nobles se présentaient pour la^ soutenir ou la combattre. Le Capitule était rempli d'une multitude également divisée sur ce sujet. Les matrones, que ne pouvaient plus retenir ni l'autorité des magistrats, ni la bienséance, ni l'ordre de leurs maris, assiégeaient toutes les rues et toutes les avenues du Forum, priant les citoyens qui passaient de permettre que, les fortunes privées s'accroissant avec la prospérité de l'État , on rendit aux femmes leur ancienne parure. Elles accouraient même des villes voisines et osaient solliciter les consuls, les préteurs et les autres. Caton fut inexorable : il reprocha aux maris leur faiblesse, aux femmes leur liberté, les conséquences de cette tumultueuse intervention dans une
» Plut., Caf., 3, 4, 5, 6, 7, I ; Tito-Lire, 3î)-4« » Cic, Ikclar. ornt,^ i6, 17.
CATOM.— LOI OPPU* 167
affaire de comices : « Lâchez les rênes , dîMl , à ce caractère impatient , à cet animal indompté , et puis espérez quelque modération ^ ! Ce qu'elles veulent, c'est une entière liberté « c'est la licence ; c'est qu'en abolissant cette loi , vous affaiblissiez toutes les autres lois qui les gênent... Si vous les laissez rompre tous les liens l'un après l'autre et s'égaler enfm aux hommes, elles ne seront pas plus tôt égales, qu'elles domineront. Car enfin, que prétend cette sédition de femmes ? Nous voulons briller d'or et de pourpre, répondent-elles; nous voulons tons les jours, comme triomphantes de la loi vaincue et abrogée, de vos suffrages captés et enlevés, paraître en char dans ces murs... Vous m'avez souvent entendu dire que la ville était travaillée de deux vices divers, l'avarice et le luxe, fléaux qui ont renversé tous les grands empires. Le nôtre s'accroît; nous passons jusque dans la Grèce et l'Asie, pleines de toutes les séductions; nous puisons aux trésors des rois, et je crains bien que nous ne soyons les vrais captifs de toutes ces choses. Pour notre malheur, les statues de Syracuse on été apportées ici ; je n'entends que trop vanter les ornements de Corinthe et d'Athènes, et railler les images d'argile des dieux romains Voulez-vous exciter entre vos
femmes une émulation de luxe? Les riches tendront à ce que nulle autre ne puisse les égaler ; les pauvres , pour ne pas rester dans le mépris , feront plus qu'elles ne peuvent. Certes, dès qu'on aura commencé à rougir de ce qui ne le mérite pas, on ne rougira plus de ce qui le mérite... Si vous abrogez la loi , le mal ne s'arrêtera pas au même point qu'avant sa promulgation. 11 est plus sûr de ne pas accuser un méchant homme , que de le renvoyer absous ; le luxe réprimé, puis relâché, en deviendra plus dangereux. »
■ Tite-Live, 34-1. 2: « Date frcnos impotcnli natiirie et ituiomito animoli, ei ftperatc i|>*aii moiliun liivicix r.:< îijîm.s... «
â68 HISTOIRB aOMAIKE.
Telle était la pensée de Gaton. Un complaisant tribun répondit par Téloge des matrones ; il trouva injuste qu'oo ne leur permit pas de porter de la pourpre, lorsque les magistrats même des colonies et des municipes, lorsque les inspecteurs des rues en étaient revêtus. La housse d'un cheval serait donc plus brillante que les vêtements d'une épouse? Les femmes romaines suivront donc à pied, etsaos parure, les femmes latines, qu'elles verront sur leurs chars tout éclatantes de pourpre et d'or? La loi Oppia abrogée, en seront-elles moins dans la dépendance , comme filles, épouses et sœurs? Le lendemain de cette discussion, une plus grande multitude de femmes se répandit dans la ville et assiégea les portes des tribuns opposants. Il était évident que les tribuns voteraient l'abrogation, et la loi Oppia fut en effet abrogée *. Elle n'avait duré que vingt ans.
Ce débat révèle encore une autre cause de désordres. Cette dangereuse impatience du joug, chez les matrones, venait d'un abus dont elles commençaient à souffrir, le droit de répudiation que les hommes possédaient seuls. On avait blâmé Carvilius Ruga ; d'autres firent comme lui, et l'on s'y accoutuma. Un homme estimé, Paul-Émile, quitta sans conseil, sans dire son motif, sa première femme, Papiria , dont il avait eu ses deux fils qui furent les plus célèbres , Fabius et Scipion-Émilien *. Dans une des comédies de Plante qu'on représentait en ce temps , une femme se plaint de ce droit injuste des maris; mais, an heu d'en réclamer la répression, elle en désire le partage*.
« Tite-Live, 34-3, 4, 5, 6, 7, 8.
• Plut., Paid-Emile, 5.
' Plaut., Mercat.f acU 4» 8C. 8^:
Ecastor lege dura irivunt mulieres , MuUoque ÎDiquiore miseras quam viri
Utitiam lex esset eadcm , qua; uxnrt est, viro.