‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 48 sur 87 · SCIPION ACCUSÉ · texte numérisé non relu

SCIPION ACCUSÉ

C/était une superbe innovation, qu'aucune nation n'avait jamais connue ^

Depuis ce moment, Scipion perdit beaucoup de sa popularité : les nobles n'abandonnèrent point pour cela leurs prétentions et montrèrent même une opposition depuis longtemps oubliée contre les hommes nouveaux , lorsque Glabrion se présenta pour la censure (190). Une chose assez étrange, c'est que Galon, homme nouveau lui-même, quoique fort considéré, se soit alors rallié à la noblesse, dans l'espoir d'être censeur avec Valerius. Il se mit en avant d'une manière peu digne , dans les intrigues qui se firent pour écarter Glabrion ' , et il ne réussit qu'à tourner la chance en faveur de Flamininus et de Marcellus. Son dépit d'avoir été pris pour dupe ranima sa haine contre la faction oligarchique, et surtout contre Scipion. N'osant toutefois l'attaquer ouvertement après cet échec, il suscita les deux Pelilius, tribuns', qui citèrent Scipion en jugement pour d'anciens griefs , sa conduite déréglée à Syracuse , les troubles de Locres, et, plus récemment , pour les sommes qu'on le soupçonnait d'avoir reçues d' Antiochus ; on lui reprochait en même temps cette ambition de se montrer partout, à tous les souverains, à tous les peuples, comme le chef de l'Empire romain.

L'illustre accusé comparut accompagné d'une foule nombreuse de citoyens de tous les rangs ( 187 ). Au lieu de se justifier, « il fit un si magniôque discours de ses exploits, que jamais éloge ne fut plus éloquent et plus vrai. » Les débats néanmoins se prolongèrent jusqu'à la nuit. La cause fut ajournée : selon les uns, c'était une indigne ingratitude que d'exiler Scipion-l' Africain ; selon les autres, aucun ci-

> Vint., Dits HoiahlêSf Tite-LWe, 34.54. • Tite-Lire, 37-57. f^o^es ci-dessut.

' Plut., Cat.j a3 ; Tite-Live, 38-54.

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toyen ne devait être exempt par son élévation de répondw devant les lois. Au jour marqué, les tribuns, dèsîe matin, prirent place à la tribune; l'accusé cité y monta ensuite, et, s' adressant à la foule rassemblée : « Tribuns^ dit-il, et vous, quirites, c'est à pareil jour que j'ai livré bataille à Annibal et aux Carthaginois, et que je l'ai gagnée; il est donc juste de suspendre aujourd'hui les procès et les qœi-elles, et je vais sur-le-champ au Capitule rendre grâce aux dieux de m'avoir donné ce jour-là, et souvent encore, la pensée et le moyen de servir la république. Venez avec moi , et priez les dieux de vous donner des chefs qui me rt^ssemblent. Si en effet, depuis mes dix-sept ans jusqu'à la vieillesse, vous avez toujours prévenu mon âge parros honneurs, moi aussi j'ai prévenu vos honneurs par mes «^rvices. » Cette fierté de vainqueur enleva toute l'asserD- Mée : tous le suivirent au Capitole, même les scribes et les viateurs; il ne resta personne avec les tribuns, que les esclaves et le crieur, qui citait l'accusé de la tribune.

Scipion n'alla pas seulement au Capitole, mais dans tous les temples de la ville avec le peuple romain. Ce fut comme un second triomphe, plus glorieux que le premier *. Maison n'avait pas moins fait descendre le héros de sa hauteur suprême. Ce mouvement d'éloquence, qui n'était pas une justification, ne pouvait plus se répéter. Les Petilius revinrent à la charge, proposèrent une enquête touchant les sommes extorquées à Antiochus, à ses sujets, et non rapportées au trésor : cette rogation mettait en cause Lucius Scipion, ses lieutenants et son questeur. Caton parla, fit tomber toutes h s oppositions , et le vole unanime des tribus fut pour la loi Petilia. Le sénat en ordonna l'exécution. Cette foisl* héros se fâcha , dit des injures à son accusateur ; sous les yeux des sénateurs, il déchira son registre, indigné qu'on

» Tite-Live, 38-5o,5i.

SCiPtON ACCUSÉ. âT5

lui redemandât ([uatre millions de sesterces, quand il avait mis deux cents millions dans le trésor. Lucius fut condanmé avec un de ses lieutenants et son questeur. Lucius étant conduit en prison, son frère vint Farracher des mains des4icteurs, en repoussant les tribuns avec violence. Un autre tribun, Sempronius Gracchus, s'interposa constamment dans cette affaire , et ne voulut pas souffrir, quoique ennemi personnel des Scipions, qu'on portât les choses à la dernière rigueur envers eux : mais il repro^ cha à TAfricain d'avoir donné un exemple intolérable, par cette espèce de victoire sur la puissance tribunitienne. On ne sait exactement ni les détails, ni les conclusions de ce débat; on ignore si l'Africain s'exila lui-même plutôt que de subir l'humiliation de se défendre comme un autre citoyen ; s'il mourut à Rome ou dans sa villa de Literne, ordonnant qu'on y élevât son tombeau, afin que son ingrate l)atrie ne vit même pas ses funérailles. Tite-Livc, qui défend avec zèle la mémoire de Scipion, avoue qu'il ne brilla que dans la deuxième guerre punique, et que la dernière partie de sa vie fut nulle*. Mais l'importance de cette seconde guerre punique , qui décida la puissance romaine, a conservé le nom de Scipion comme une grandeur inséparable. Surtout quand il ne fut plus, les Romains, d'ailleurs peu scrupuleux, ne pouvaient se plaire à déprécier euxmêmes leur victorieux capitaine , le fils des dieux ; et il a passé dans les écoles, depuis Tite-Live jusqu'à Rollin, comme le type du héros classique. Au fond , il importe assez peu ce que fut un habitant du Tibre il y a vingt siècles:

* Sëncq.y Dehrev.vitasy 17: Tite-Uve, 36-52, et le» huit derniers chapiiroA. Le récit de Tite-Live ici est plein d'embarrus et de contradictions. Il dit que de son temps le discours de Caton existait , cl il n'en cite pas un mot ; il ne regarde pas comme authentiques ceux que les hisioriens précédents attribuaient h Semp. Gracchus et à Scipion-rAfricaini et crpendant il rapporte deux pa»* Ba{{es dei paroles de Gracchus.

mais puisqu'il tient sa place dans ce récit, il vaut autant remarquer que jamais grand homme n'a rien perdu de son éclat à justifier sa probité, et que, dans le refus obstiné de celui-ci, on pouvait raisonnablement soupçonner une autre cause qu'une fierté de conscience, lorsqu'on savait ses constructions opulentes, les quarante talents dont il dota chacune de ses filles , à une époque où une dot de onze mille as était considérable; lorsqu'on voyait les nombreux esclaves, la riche vaisselle d'or et d'argent , les vêtements et les voitures magnifiques qu'il laissa à sa veuve ^

L'année suivante se découvrit un danger secret, qui prouva combien rapidement les mœurs se corrompaient. Une obscure superstition s'était introduite de Grèce en Étrurie , puis en Gampanie, dans Rome même ; c'étaient les Bacchanales, nocturnes mystères de crimes et de débauches. Les initiations , qui n'avaient lieu d'abord que trois jours de Tannée , se répétaient cinq fois par mois : le plus haut degré de cette religion était de ne rien regarder comme illicite. Les hommes, par les artifices d'une inspiration convulsive, simulaient la divination; les femmes, en attirail de Bacchantes, les cheveux épars , couraient au Tibre plonger des torches ardentes composées de soufre et de chaux, qu'elles en retiraient allumées. Là, dans d'affreuses orgies, se faisaient les faux témoignages, les suppositions de testament, les fausses délations, les empoisonnements et les meurtres, tellement secrets , qu'on ne retrouvait pas même les cadavres pour la sépulture. Le jeune Ebutius, que sa mère voulut initier, pour s'en défaire et dispenser un second mari de rendre compte des biens du premier, en fut détourné par une affranchie, Hispalà Fecenia, qui, étant esclave, avait suivi sa maîtresse à ces horribles fêtes. Il déclara la chose au consul Posthumius (186). Hispala,

» Polybc , 10- g ; Val. Max., î-/^.

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