BACCHANALES
toute tremblante des vengeances qu'elle avait à craindre , confirma cette déposition. Le sénat épouvanté ordonna des recherches, puis abolit les Bacchanales et toutes les réunions secrètes dans l'Italie *. On trouva plus de sept mille coupables des deux sexes , et la plupart furent Uvrés au supplice *.
Ce danger étouffé ne laissait pas moins subsister les germes funestes d'où il était sorti , et un luxe qui allait toujours croissant. Tout le monde sembla le comprendre, lorsque Caton demanda une seconde fois la censure (184). Il fallait, comme il le disait lui-même , « réprimer les désordres des derniers temps. » Il avait toujours la menace à la bouche, en demandant les suffrages; malgré l'opposition des nobles, qui avaient le plus à craindre de sa sévérité, une sorte de pudeur publique lui déféra la censure et lui donna pour collègue, comme il le voulait, Valerius Flaccus. L'homme nouveau fut en effet terrible aux grands : il vengea sur eux la cause des mœurs et celle des anciens. Il dégrada sept sénateurs, parmi lesquels l'indigne frère du fameux Flamininus; il n'oublia pas Scipion-l' Asiatique, etl'ôta des chevaliers, on ignore pourquoi; il est vraisemblable qu'il n'eût pas fait grâce à l'Africain. Il enjoignit aux citoyens de comprendre , dans leur déclaration sous serment, les parures des femmes , leurs vêtements, leurs voitures, les esclaves, estimant à dix fois la valeur tout ce qui dépassait quinze cents deniers, et 11 taxait tout cela, d'après son estimation, à trois as sur mille, afin que les riches grevés se réformassent. Les plaintes et les haines éclataient de toutes parts ; Caton continuait : il supprima
' Ce décret , gravé sur cuivre, fut exprosé dans les principales villes d'Italie. Ost le huitième monument de lu langue latine. Une de ces tables , retrouvée^ fait partie du musée impérial de Vienne. Foyn l'explication qu'en a donnée Matthieu Égyptien.
* Tite-Live^SQ^deS à 19.
tous les conduits qui détournaient Peau publique dans les maisons et les jardins ; il fit démolir en trente jours tous les bâtiments particuliers qui empiétaient sur le terrain public; il diminua beaucoup les entreprises à bail pour FÉtat , et éleva au contraire les fermages et les revenus. La baine s'accrut : Titus Flamininus forma une ligue et obtint du sénat que les baux de réparation fussent cassés ; il s'efforça même d'empêcber Gaton de construire sa basilique Porcia : n'ayant pu réussir, il lui suscita bientôt plusieurs accusations. Le peuple érigea une statue au rigide censeur avec cette inscription : « A l'honnneur de Caton, pour avoir relevé, par ses salutaires ordonnances, la république romaine, que l'altération des mœurs entraînait à sa ruine *. »
Cependant les salutaires ordonnances de Caton avaient gêné et non corrigé des passions déjà violentes. Les poursuites du préteur Posthumius, la^ môme année, à Tarante, achevèrent bien de détruire les restes des Bacchanales ; un autre préteur, Nevius, durant quatre mois, avant de partir pour la Sardaigne, avait condamné près de deux mille personnes, coupables d'empoisonnement en différents municipes; mais ce crime se renouvela aussitôt avec une telle fureur, qu'il ne put se cacher parmi les ravages d'une peste de trois années. Un sénatus-consulte ordonna encore des informations contre les empoisonnements à Rome, dans toutes les villes et les bourgades, et jusqu'à dix milles à la ronde (180). La mort du consul Calpumius Pison était surtout suspecte ; on l'imputait à sa femme Quarta Hostilia , et les soupçons augmentèrent quand on vit Fulvius Flaccus, fils d'Hostilia, nommé consul à la place de son beau -père : elle fut condamnée. Trois mille personnes le furent également en Italie , et le préteur Menius annonça
> Tite-Live, 59-41 » 4a , 44; Plut., Cat,, a4, a5,«6, «7, aS,
LOIS SOMPTUAIBES. 279
que le nombre des coupables croissait avec ses poursuites, et qu'il lui fallait ou abandonner cette mission, ou renoncer à sa province de Sardaigne. Le préteur de la viUe, Tannée suivante, fut obligé de continuer les informations à Rome *.
D'autres symptômes funestes, quoique moins graves, paraissaient en môme temps. Le luxe, resserré d'un côté, ressortait toujours par quelque issue : on se dédommageait par des festins. Le tribun Orchius (181) porta une loi qui réduisit le nombre des convives , en fixant la dépense des viandes à cent vingt as au plus pour chaque repas, et l'argenterie de table à cent livres pesant •.
On a déjà vu que, dans sa censure, Caton avait compté les esclaves parmi les objets de luxe. Malgré sa taxe, le nombre s'en multipliait tous les jours ; le prix s'en haussa de quinze cents deniers jusqu'à un talent : on recherchait beaucoup les esclaves grecs , qui étaient des précepteurs de mollesse et de corruption, autant que de littérature et d'élégance. Ceux-là, qui pouvaient contribuer aux plaisirs de leurs maîtres, avaient l'affranchissement en perspective : ainsi le droit de cité se donnait maintenant aux vices; on l'avait bien donné déjà à la trahison. Mais pour les esclaves qui ne savaient qu'être robustes et utiles, ils étaient condanmés à passer leur vie dans le rang des bêtes de somme , où les plaçait la loi Aquilia , comme dans leur condition naturelle •. Toutes les duretés du despotisme in-
» Tite-Live , 39-41,40-37, 43, 44.
* Macrob., 3-17 ; Roftia , 8-14.
3 Schœll , dans sa chronologie romaine , place la loi Aquilia en 181 ; Hugo, Hist du Droit, D« iSg , la rapporte à l'ëpoque de la loi Hortemia, après la retraite du peuple sur le Jaaioule. La loi Aquilia regardait les dommages dits à la propriété .d'autrui , et punissait la mort d'un esclave ou d'une béta de somme par une amende ëguloà la plus liauto valeur que celte chose avait un an auparavant.
â80 BISTOIRE BOMAINB.
dividuel retombèrent sur cette malheureuse populatioiL Gomme toutes les passions se tiennent, Tambition remit en jeu les intrigues. Tous voulaient à leur tour parvenir à une fonction publique pour y faire quelque fortune. Les lois * récemment opposées à la brigue (181), et fortifiées de la loi Villia, n'étaient pas capables d*arrèter cette tendancd générale. Les affranchis, en tous temps désireux d^une complète égalité, maintenant habitués pendant leur servitude à une vie commode et fastueuse , s'efforçaient plus que jamais de s'élever dans la cité. Classés à deux reprises dans les quatre tribus urbaines, ils avaient réussi à se réx)andre de nouveau dans les autres. Semp.Gracchus, censeur (169), voulut y remédier, en excluant du dénombrement tous ceoi qui avaient été esclaves ; ils eurent un défenseur dans son collègue Claudius Pulcher, qui rappelait en leur faveur les anciennes lois. Néanmoins Gracchus remporta , et tous ceux qui avaient été esclaves rentrèrent dans la tribu Esquiline ; mais leurs fils en pouvaient sortir, et Tinconvénient était seulement retardé.
Enfin , dans celte connivence universelle et tacite , il se forma une nouvelle espèce de fonctionnaires , qui devaient se faire bientôt les ministres de la rapacité romaine ; c'é taient les publicains. On se servait de ce nom pour désigner ceux qui se chargeaient des avances de fournitures pour l'État , particulièrement des provisions et des transports de vivres , d'habillements et de toutes les choses nécessaires aux armées éloignées. Ils s'unissaient en compagnies pour en faire les frais en commun et en partager les bénéfices •. Le dévouement qu'ils apportèrent à ce service public dans les circonstances difficiles ne tarda pas à se démentir, même au fort de la seconde guerre punique. Deux
* Tilc-LWe, /^o-n),
* Tiie>Ltve, a3-49*
PIBLICÀIMS. 281
de ces hommes s'étaient fait remarquer par leurs fraudes et leur avarice. Comme TÉtat devait supporter les pertes occasionnées par les tempêtes, ils avaient déclaré de faux naufrages , et ils en avaient même arrangé de réels : ils embarquaient de médiocres denrées sur de mauvais navires , les coulaient à fond en haute mer, recueillant les matelots sur des barques toutes prêtes, et ils assuraient impudemment qu'ils avaient fait des pertes considérables. Le préteur Atilius avait dénoncé cette fourberie (213), et le sénat ne voulut prendre aucune mesure pour ne pas mécontenter les publicains en des temps si difficiles. Pomponius , préfet des alliés l'année suivante , fut fait prisonnier par Hannon, qu'il attaqua présomptueusement dans le Brutium; on le regretta peu. Quant à Postumius de Pyrgi, deux tribuns le citèrent en jugement, lui infligeant une amende de deux cent mille as. La cause plaidée au Capitole en présence d'une foule immense , l'accusé semblait n'avoir plus d'autre espoir que le veto de son parent, Servilius Casca. Les témoins entendus, les tribuns firent retirer le peuple et apporter Fume pour que le sort décidât où les Latins donneraient leur suffrage. Les publicains pressaient Casca de prononcer un ajournement; le peuple se récriait. Casca, assis dans un bout de la tribune , hésitait de crainte et de honte* Alors les publicains, ne comptant plus sur lui, se serrent en coin, se jettent dans l'espace libre de la place, querellant peuple et tribuns ; on allait en venir aux mains , lorsque le consul engage les tribuns à congédier l'assemblée, afin de prévenir une sédition. Rapport est fait au sénat , qui rend un décret contre une violence de si pernicieux exemple. Les deux tribuns , laissant aussitôt le débat de l'amende, assignent un jour à Postumius, pour une accusation capitale, et le font saisir par un viateur. Postumius donna caution et ne comparut pas. On le déclara banni, et ses biens confisqués; on poursuivit I, 2V
282 IIISTOIEE ROMAINE.
tous ses complices , dont la plupart s'exilèrent aussi pour n'être pas jetés en prison ^
11 paraît , par ces deux publicains , que ce métier n'était guère exercé d'abord que par les nouveaux citoyoïs, admis récemment des villes alliés; mais beaucoup de quirites, plus anciens , durent embrasser cette vie lucrative , qui exemptait du service militaire pendant la durée des fournitures *. Les guerres continuelles et lointaines soutenant cette industrie, les uns amassaient des ricbessçs , tandis qu'une foule de gens obscurs commençaient leur fortune dans les emplois subalternes des fermages, pour être aussi publicains. On peut vraisemblablement attribuer à cette classe particulière d'hommes, voués au gain, un mal oublié depuis longtemps , Fusure, qui reprit, en secret, au moyen d'une fraude. On passait les obligations au nom des alliés, qui n'étaient point assujettis aux lois romaines, et un grand nombre de citoyens étaient ruinés. Ce fut ainsi que la chose se découvrit. Pour y remédier, le sénat obligea les alliés à venir, à jour ûxe , déclarer les sommes qu'ils avaient prêtées à des Romains, et donna aux débiteiu^ la facilité de faire juger les contestations selon la législation qui leur conviendrait. Ensuite , la somme énorme des dettes étant déclarée , le tribun Sempronius , de l'autorité du sénat, fit cette rogation (195), que les créances des alliés seraient réglées désormais par les lois romaines'.
Cette prompte mesure ne guérissait pas la prodigalité des uns, ni la cupidité des autres. Tous ceux qui voulaient faire profiter leur argent, se rejetaient dans les^ermc*. Le nombre des publicains alla croissant, lorsqu'on eut affermé les tributs des provinces conquises. Ils firent corps dans
• Tite-Live, aS-i ,3,4*
• Tit«<*Live , 9V49.