CHAPITRE XIX
DSRNltBZ LCTTE DU MONDE avaiSÊ CONTRE LA DOMINATION
ROMAINE
« Le peuple romain, usant de son ascendant plus que « de son pouvoir, se glorifiait de dominer les nations par « la sagesse plutôt que par la force et la terreur. Point « dur aux vaincus, libéral envers ses alliés, ne cherchant « que l'honneur de la victoire, il avait conservé aux rois « leur majesté, aux peuples leur liberté et leurs lois. Ce « fut Tanimosité de ses ennemis qui augmenta ses con- « quêtes. Persée appela de nouveau la guerre ; son mal- « heur retomba sur les autres et entraîna la ruine non- « seulement de ses voisins , mais des peuples plus éloignés. « Carthage avec les Achéens suivit la chute de la Macé- « doine, et tous ces États, ébranlés depuis longtemps, tom- « bèrent enfin sous Fempire romain *. »
C'est par cette honnête réflexion que Tite-Live commence lo récit de la guerre contre Persée. 11 ne tient même qu'à
' Titc-Live, 4i-i'
ÉTAT EXTiansuR. S87
nous d'admirer encore avec lui la sagesse romaine après la conquête. C'était apparemment pour la satisfaction des peuples devenus libres, que le sénat défendait aux rois par un décret (165) de venir à Rome, ou pour apprendre aux voisins d'Ëumène qu'on pouvait ne plus ménager cet allié douteux que Rome ne voulait plus voir. Ce prince, en effet, se disposait au voyage, et cette défense qui insultait toutes les couronnes le regardait particulièrement. Pour n'avoir pas à recommencer la guerre contre la Syrie, le sénat, à la mort d'Antiochus-Epiphane (164), reconnut roi son fils, encore enfant, sous la tutelle de la république, malgré les justes réclamations de Demetrius-Soter, otage à Rome ; et quand celui-ci, s' évadant, alla ressaisir ses droits, on ne négligea pas d'encourager la généreuse résistance dos Mtiechabées; car « Judas avait entendu parler des Romains, de leurs combats , de leur puissance ; il avait appris tout ce qu'ils avaient fait en Espagne, de quelle manière ils avaient conquis les mines d'or et d'argent de ce pays, comment ils avaient vaincu Philippe, Persée, Antiochus; les Grecs, dont ils avaient emmené en captivité les femmes et les enfants, pillé le pays, détruit les murailles *. » Judas envoya donc une ambassade qui rapporta de Rome un décret d'alliance (158). Il était sûr également que l'Egypte ne serait redoutable à personne, si elle était divisée entre deux princes rivaux. Plolémée-Physcon ayant détrôné son frère aîné, le sénat écouta les réclamations de Philométor, mais ne lui rendit pas tout son royaume (162). La même chose ■ à peu près eut lieu en Cappadoce (159). En Afrique, Massinissa, tenu en respect par le petit royaume laissé au fils de Syphax, empêchait de tous ses efforts les Carthaginois de se relever. Il usurpait même leur territoire ; mais Mas-
' Macchab., i-«, ii, l4. »•'> . 2-1 1
■ /'û/es pour tout cela Polylxî , Ambassades,
sinissa était un prince si pénétré de la grandeur romaine, qu'on pouvait sans danger le laisser faire. D'ailleurs les Carthaginois avaient la liberté de se plaindre ; et si on restituait à Massinissa les provinces qu'il avait prises, on faisait justice à Carthage aussi quand il le fallait. Deui citoyens romains qui avaient frappé ses ambassadeurs furent livrés par les féciaux *■ pour être emmenés à Carthage (187). D'un autre côté, les Dalmates, ancienne dépendance de rillyrie, étant sortis de leur territoire pour piller, furent soumis par une petite guerre de deux ans (155). On s'empressa de secourir en Gaule les fidèles Massiliens, troublés par quelques peuplades remuantes : les légions romaifles passèrent exprès les Alpes pour la première fois (154), écrasèrent ces incommodes voisins, et donnèrent, sans danger, leur territoire à des alliés sans ambition.
Cependant le temple de Janus ne se fermait pas. Les Romains ne prétendaient pas s'arrêter ; ils commençaient seulement la conquête. D'ailleurs ces spoliateurs du monde ne devaient pas jouir d'une domination oisive. II n'étoit pas juste qu'ils la reçussent sans effort et sans dommage, et le temps approchait où la guerre rentrerait avec m dans la cité.
Déjà ils avaient eu à craindre un soulèvement en Espagne et en Afrique pendant la guerre de la Macédoine. L'Espagne, à la fin lassée de ses misères, éclata. Les Lusitaniens donnèrent le signal par la défaite d'une légion (153); ils avaient pour chef un Carthaginois. Les autres peuplades, et surtout les Celtibériens , suivirent ce mouvement ; quoique tous combattissent à part, sans unir leurs efforts, ils remirent pour longtemps en doute la victoire de Rome. Ce désastre imprévu hâta les élections consulaires : jusque-là les consuls n'entraient en charge qu'aux ides de mars»
• Tite-Live , 38-42.
càrtbàge et hassinissa. âSd
Fulvius Nobilior prit possession cette année aux calendes de janvier, usage qui continua depuis. Il partit aussitôt, pour ne pas laisser aux Geltibériens le temps de se fortifier dans Segida, et d'en faire un centre commun : ceux-ci se retirèrent sur Numantia , et détruisirent en trois combats Tannée romaine. Les Lusitaniens, moins heureux, ne furent pourtant pas soumis.
Une autre inquiétude renaissait ailleurs. Sur de nouvelles plaintes des Carthaginois, dix commissaires s'étaient rendus en Afrique (157). Massinissa avait accepté volontiers leur arbitrage; mais les Carthaginois opposaient le traité de Scipion, les limites qu'il avait lui-même fixées, et le respect dû à sa mémoire. Caton était l'un de ces commissaires ; il fronça le sourcil à l'autorité invoquée de Scipion, la plus mauvaise de toutes les raisons qu'on pût lui alléguer. Il observa Carthage d'un œil mécontent, et fut fort choqué de la trouver abondamment pourvue, et remplie d'une florissante jeunesse. Il dit au retour dans le sénat ce qu'il avait vu , le danger qui subsistait toujours sur ce rivage ennemi , et il laissa tomber en finissant des figues de Lybie qu'il avait dans un pan de sa robe. Comme les sénateurs admiraient la beauté de ces fruits : La terre qui les produit , s'écria-t-il , n'est qu'à trois journées de Rome ; et à partir de ce jour, il ne donnait jamais son avis sur aucune affaire, sans ajouter ces mots : Et, de plus, je pense qu'il faut détruire Carthage. Au contraire , Scipion Nasica Corculum, le gendre de Paul-Émile, soutenait que Carthage devait subsister pour l'intérêt même de Rome, et pour contenir sa puissance par une crainte salutaire *. Au milieu des tristes nouvelles de l'Espagne, on apprit que les Carthaginois, poussés à bout par les usurpations toujours impunies de Massinissa, se préparaient à la guerre, et s'é-
* Plut., Caf., 40-41.
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taient ligués avec Ariobarzane, petit-ôls de Syphax. Malgré les cris de Gaton, Ton jugea plus prudent alors d'en- Yoyer une députation conduite par Nasica. Les députés exigèrent enfin de Massinissa une restitution; mais cette justice tardive n'eut aucun effet.
Il y avait trois factions dans la malheureuse Cartbage: Tune vendue aux Romains, celle d'Hannon ; Tautre à Massinissa , celle d' Annibal Passer ; Àmilcar-le-Samnite et Carthalon étaient les chefs du parti populaire ou nationale Soit indignation longtemps comprimée du peuple, soit perfides menées des deux autres partis, la seule médiation qui n'eût point été inique fut accueillie par des insultes, et bientôt après on expulsa la iaction royale. Les deux fils du roi, qui vinrent demander le retour de l&ars partisans, furent repoussés comme des ennemis, et la guerre &xûr mença entre Cartbage et le Numide.
Rome, si prompte à la v^geance, attendit révènem^nt. Le consul Marcellus venait de réparer les défaites de son prédécesseur ; évitant lui-même d'attaquer les Geltibériais, il les avait amenés de nouveau à traiter comme alliés, ei, malgré les ordres du sénat, il n'avait exigé que des 6tages et une somme d'argent (151). La Gitérieure était en qadque sorte pacifiée, mais dans TUltéri^re il fallait toijgoais se défendre , et le retour de Fulvius avait mis le découragement dans la cité. LucuUus, élu consul, ne pouvait troa< ver ni soldats ni officiers pour le suivre en Bspagne. Heareusement Rome avait un autre Scipiook, plus grand rédl^ ment que le {premier, un des fils de Paid-Émile , passé par adoption dans la famille Gornelia, comme &m firère dans celle des Fabius. Tous deux s'étaient distingués m llae^ doîne par leur valeur et leur union. Scipion-Émilien se recommandait encore par un désintéressem^t qui n'était
L'ESrAGini SOULBTÊE. 291
pltts commun. Sa nouvelle famille étant une des plus riches de Rome , il avait abandonné toute la succession de son père à Fabius, et à ses sœurs tous les bijoux qui lui étaient venus par héritage de la femme de F Africain. Il releva les courages dans ce premier moment d'hésitation , en déclarant qu'il servirait en Espagne ; car c'était là que devait aUer quiconque prétendait à la gloire. Personne n'osa plus refhser, les enrôlements se firent, n partit comme tribun ; il gagna une couronne murale et une couronne civique dans cette campagne , et, de plus, l'estime des ennemis ^ LucuUus, remplaçant Marcellus (150), avait rompu son traité, massacré vingt mille habitants de Gauca, et vendu les autres comme esclaves après une capitulation. Aussi, quand il assiégea Intercatia, la viUe, réduite aux abois par la contagion, ne voulut se rendre que sur la parole de Scipion. Un propréteur, Servilius Galba, ftiisait pis encore dans l'Ultérieure. Furieux d'une défaite qui lui avait coûté neuf mille hommes, il avait pris des soldats chez les peuplades alliées, obtenu un secours du consul, et se vengea par une horrible dévastation. Les Lusitaniens offrirent de se soumettre ; il y consentit, reçut leurs armes et les envoya en trois cantons séparés pour leur distribuer des terres k cultiver; puis il les massacra. C'étaient trente mille guerriers de moins qui ne troubleraient plus ses rapines.
LucuUus et Galba avaient de dignes émules dans Massinissa. Les Romains , « protégeant toujours ce bon et fidèle prince *, » il avait commencé les hostilités contre Carthage. Une bataille se préparait lorsque Scipion-Émilien arriva, envoyé par Lucullus pour demander au roi un secours d'éléphants. Toute la cavalerie numide alla audevant du jeune tribun; le vieux prince, malgré ses quatre-vingt-huit ans, était encore lui-même un bon cavalier,
» Plat., Paul-Emile, 43 î Polybe j VelL, i-i i , 1 3. • Florot, a-i5.
292 mSTOIEB ROMAINE.
et montait à cru. Il rangea son armée, et son hôte fut témoin de la bataille. « Jamais Scipion n'avait vu un combat avec tant de plaisir. Avant lui, un pareil spectacle n'avait été donné que dans la guerre de Troie , à Jûpit^ assis sur Flda, et à Neptune sur le mont de Samothrace ^ i La bataille dura tout le jour ; les Carthaginois , vaincus et épuisés par la famine, demandèrent au Romain de faire leur paix avec Massinissa; il les mit en présence, mais ne put les accorder. Les Carthaginois se rendirent et passèrent sous le joug. Aussitôt Gulussa fit charger par la cavalerie numide ces hommes désarmés, et en massacra près de cinquante mille. Un petit nombre échappa avec leur chef Asdrubal. Scipion, sans doute , ne fut pas témoin de ce carnage , mais une députation romaine était alors présente.
Les députés avaient ordre, si Massinissa perdait la victoire, d'imposer la paix; s'il gagnait, d'animer son ardeur : ils firent ainsi, Carthage, consternée, crut apaiser ses eanemis en exilant, avec Carthalon, la faction populaire, et en condamnant à mort le général vaincu , Asdrubal. Celuici n'était point en leur pouvoir, et, pour sa propre sûreté, il rassembla un corps de vingt mille hommes, gui fut bientôt utile à sa patrie. Rome ne fut point satisfaite. Une ambassade punique vint demander « commœt les Carthaginois pourraient réparer leur crime, s'il était vrai qu'ils en eussent commis. On répondit un mot: en donnant satisfiictioii au peuple romain. Le sénat de Carthage n'y comprit rien. Comment donner satisfaction? » Devait- on augmenter la somme exigée après la seconde guerre punique, ou abandonner à Massinissa le territoire contesté? Que fallait-il faire? Le sénat de Rome répondit encore : « Les Carthaginois le savent bien *. »
Cependant , pour le leur apprendre un peu plus claire-*
* Appicn t Guerres ffuniques, s Appien , Gtierres puniques.
TBOISIÊMB GDSaRB PUNIQUE. 293
ment, les deux consuls, Marcius Gensorinus et Manilius Nepos, reçurent ordre de passer en Afrique avec une armée : les Carthaginois, effrayés, offrirent la dédition. Donnez seulement trois cents otages. Les otages furent aussi* tôt conduits à Lylibée, et les consuls arrivèrent dans Utique (149). L'effroi redouble à Carthage ; des ambassadeurs se rendent à Utique. Les consuls montent sur leur tribunal, entourés des tribuns militaires; Tarmée se range sur deux files, les étendards élevés, afin que ces envoyés puissent apprécier le nombre des troupes. Un coup de trompette donne le signal du silence , et les consuls signifient que Carthage doit livrer ses^ armes. — Mais comment pourra-t-on se défendre contre Asdrubal, prêt à se venger? — Le sénat et le peuple romain y pourvoiront. Les armes sont livrées : une longue suite de charriots apporte vingt mille catapultes, deux cent mille armures complètes, et un nombre infini de traits de toute espèce. Alors Marcius déclare qu'il ne reste plus qu'une condition à remplir, c'est de quitter Carthage, qui doit être détruite , et d'aller s'établir à dix milles de la mer, dans ime ville sans murailles. Ce fut un coup de foudre pour les malheureux députés : ils poussaient des cris de douleur et réclamaient en suppliant. « Les Carthaginois, dit Marcius, n'ont point à se plaindre; c'est l'avantage de Rome et de Carthage. Cette mer, qui rappelle aux Carthaginois leur ancien empire , les entraine toujours dans des fautes et dans le malheur. C'est ainsi qu'ils ont envahi la Sicile. et l'Espagne et qu'ils en ont été chassés. Ils ont encore perdu la Sardaigne, à cause de cette mer , qui excite naturellement la cupidité humaine par l'espoir d'un gain prompt et facile. C'est la marine qui a élevé si haut, puis précipité si bas les Athéniens. Leur cupidité n'a cessé que par la perte de leurs vaisseaux, de leurs ports et de leurs murs... La vie sur terre est plus stable quand elle s'applique î\ l'a-
Tioisikn Gcnu pouote. 995
PeDdant ce temps , ABdniMl , au dehors , avec ses troupes, posté à Néptaéris, dévastait la campagne et portait des vivres aux assiégée. HamilcoD Pbaméas , chej de la cavalerie , le secondait habilement avec ses petits et rapides cberaux , qui se nourrissaient d'hert» et supportaient la foiffl et la soir; il se cachait dans les boia et les vallées , et quand il voyait r^memi dispersé dans la plaine, il s'élançait comme un aigle , happait et se retirait *. Marcius étant retourné & Rome pour les comices , son ccfflfegue Ha* nilius fut chargé , une fois , avec une telle ftireur, que toii> le l'armée &lllit être taillée en pièces. Heureusement pour 1m Homatns , Scipion-Émilien était là : on l'avait fiiit passer, comme tribun, d'Espagne en Afiique. Il soutint l'attaque avec trois cenle cavaliers , pour donner le temps atn légions de traverser une Tivik« ; il la tiaversa à sm tour , mais apercevant un gros de Romains cernés sor une baoteur, il retourna les délivrer , et les stddats lui doonbrent , sur le champ de bataille , une couronne civique. Aussi Pham^ ne se risquait pas contre Ëmilien. Ce jeune héros trouva gr&ce devant Calon ; le sang de Panl-Ëmile et la h^ne contre Cartbage l'emportèrent sur son aver^oD du nfan de Sciplon. En apprenant de pareils exfdoits, tevleax )éler ce vers dHo-
294 BlSTOm mOKAINB.
griculture. On gagne moins, mais plus sûf«ment que par le commerce. Une ville maritime est plutôt un vaisseau qu'un territoire... Si vous avez sincèrement renoncé à votre puissance, contentes-vous de ce que vous possédée en Afirique. Une autre demeure sera bientôt votre patrie : Car-; thage, en effet, ce n*est pas votre sol, c*est vous ^. »
LMnsultante niaiserie de cette morale sur les dangers de la mer releva les Carthaginois de rabattement, et leur donna, pour la première fois, de r énergie. Il eût été aussi trop lâche d'accepter comme une grétce une atroce perfidie. Dans le premier moment de désespoir, on s'en prit aux sénateurs qui avaient décidé la remise des otages , et aux députés qui rapportaient cette dernière condition d'existence. On se Jeta sur eux pour les tuer; mais une plus noble résolution réunit tous les esprits. Quoique la ville eût livré ses dernières ressources, avec lesquelles on eût peutêtre encore balancé la fortune si on Feût osé, on cria tout d*une voix : Aux armes! Asdrubal f\it rappelé. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, reçut le commandement delà ville. Les places publiques, les palais, les temples devinrent des ateliers. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées, cinq cents javelots et mille traits. On construisit des machines de guerre, on arracha la charpente des maisons pour construire une flotte. A défaut de fër et d'airain , on fondit l'or et l'argent, et les femmes coupèrent leur chevelure pour faire des cordages *. Quand les consuls s'approchèrent, croyant n'avoir plus qu'à entrer , ils trouvèrent les murs couvms de soldats. Deux assauts (tirent repoussés , les machines de siège et presque toute la flotte romaine brûlées.
* de., De eiar. Ofwl., i5 ; App., Cuerrespun, La çrowi^ as(ae« de ce db* cours me Mmble trop romaine ponr l'iittribuer à rhialwicn. < Rien ne fwraî»aait plut beau, dit Florus » s-i5, que Gartbafe subtistaaC sans être redoMée. »
• Florus, a-i$.
TROISItXB GUEARB PUKIQUE. S95
Pendant ce temps , Asdrubal , au dehors , avec ses trou* pes, posté à Néphéris, dévastait la campagne et portait des Tivres aux assiégés. HamilconPhaméas, chef delà ca- Talerie , le secondait habilement avec ses petits et rapides chevaux ^ qui se nourrissaient d'herbe et supportaient la faim et la soif; il se cachait dans les bois et les vallées , et quand il voyait Tennemi dispersé dans la plaine , il s'élançait comme un aigle , frappait et se retirait ^ Marcius étant retourné à Rome pour les comices, son coDègue Manilius fut chargé , une fois , avec une telle fureur, que toute Tarmée faillit être taiUée en pièces. Heureusement pour les Romains , Scipion-ÉmiUen était là : onTavait fait passer, comme tribun , d'Espagne en Afrique. Il soutint l'attaque avec trois cents cavaliers, pour donner le temps aux légions de traverser une rivière ; il la traversa à son tour , mais apercevant un gros de Romains cernés sur une hauteur, il retourna les délivrer, et les soldats lui donnèrent, sur le champ de bataille, une couronne civique. Aussi Phaméas ne se risquait pas contre Émilien. Ce jeune héros trouva grâce devant Caton ; le sang de Paul-Émile et la haine contre Carthage l'emportèrent sur son aversion du nom de Scipion. En apprenant de pareils exploits , le vieux Bomain , près de mourir , se plaisait à répéter ce vers d'Homère :
£ni Mulil a du len» ; le reMe, ombres moaTaiitef ,
et il amionoail qu'ËmlIien terminerait la dernière guerre punique '•
* Appien.
» Plut.. Ctii;^i,
Odyss.y t«-495*
290 HISTOIRE ROMiONB.
Les Carthaginois combattaient non pour se sauver, mais pour mourir libres; cependant une espérance plus heureuse apparut un moment. Un aventurier de Mysie, un mercenaire, né peut-être en esclavage, selon les Romains , un fiis de Persée , selon les autres , et qui ressemblait à Philippe \ se montrait pour la seconde fois , et revendiquait le trône : il se nommait Andriscus. Déjà il avait fait une tentative ; mais sans appui et sans argent , il n'avait pu réussir , et Demetrius-Soter , chez lequel il s'était retiré, l'avait livré à la république. Gardé avec négligence, il venait de s'échapper , avait trouvé des soldats en Thrace , et alors , les macédoniens , peu touchés de tout ce que Rome avait £Ëiit pour Jeur bonheur , reconnaissaient avec joie ce nouveau souverain. Scipion Nasica le repoussa de la Thessalie ; mais bientôt un préteur , Juventius Thalna , y périt avec une légion (148) , pendant que deux autres consuls perdaient leur t&oaps devant Garthage , qui se hâta d'envoyer des ambassadeurs au nouveau roi, et de faire alliance avec lui. L'Espagne même se relevait plus terrible du massacre de Galba.
Parmi les malheureux échappés à cette boucherie, était un obscur guerrier, qui se fit connaître tout-à-coup comme un chef habile à ses compatriotes. Les Lusitaniens, voyant ce qu'on devait attendre de la foi romaine, avaient réuni un corps de dix mille hommes (1 49) ; mais ces braves, poussés par des forces supérieures dans un poste sans issue, allaient être réduits à mettre bas les armes, quand l'un d'eux leur promet de les tirer de ce mauvais pas; c'était Viriathus : on lui donne le commandement. Il place en tête tous les chevaux, garde avec lui mille guerriers, et, au signal convenu , quand on le voit monter à cheval avec eux , tous les autres se dispersent. Viriathus et son escadron demeuraient en présence du préteur Vetilius , qui ne savait où se por-
* Florat, a-i4 ; Velt., i , la.
▲IfDMSCI».— VntUTflUS. Î97
ter , et n'osait rompre sa troupe à la poursuite des fuyards. £nfm , les Romains chargent ; le Lusitanien , de son côté , attaque et recule, puis , ayant pris du champ , s'arrête et recommence. Il passa ainsi tout ce jour et le suivant à courir et recourir dans la n\ème plaine. Quand il eut jugé que tout son monde était en sûreté, il disparut lui-même pendant la nuit^ et regagna Tribola , lieu convenu du ralliement. Yetilius essaya en vain de le suivre; Fignorance des lieux , le poids des armes , Tinégalité des chevaux Ten empêchèrent. Cette ruse, connue dans le pays, acquit à Viriathus une grande réputation chez les Barbares ^ ; il eut bientôt une armée. Non content de délivrer les siens, il ravagea , par le fer et le feu , tout le pays eh deçà et au-delà de rÈbre et du Tage, battit, cmq ans de suite , les préteurs et leurs lieutenants, et, avec les robes de pourpre et les Êtisceaux , il dressa des trophées sur ses montagnes *•
* Appien , Guervts tTEspagne, ■ Florutia-17.