‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 52 sur 87 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

GIUTI ]>l GAITHAGE , BB GOIOnTHB BT VU RUMAHGB.

Tous ces efforts n'avaient point été concertés par un seul homme et se rattachaient difficilement ensemble. Viriathus avait assez à faire de se maintenir. Garthage ne pouvait que se défendre. Massinissa , il est vrai , commençait à être mécontent, mais uniquement de ce qu'on ne lui abandonnait pas la destruction de Garthage ; il attendait , pour seconder les Romains , qu'un secours leur fût nécessaire K Lai Macédoine était seule en mesure d'attaquer, x>ûuvait soulever la Grèce , embarrasser Rome et rétablir l'Espagne et Garthage dans une indépendance offensive. Le sénat redoutait surtout le danger de ce côté. Aussi , par un instinct de conscience , il répugnait au retour des otages achéens. De mille il n'en survivait que trois cents. Scipion , à la prière dePolybe, sollicitait en vain pour eux. On craignait

* Appicn.

À^DRISCGg. — US ACHiSNS. 299

que la vue de ces malheureux restes ne ranimât, dans leur patrie, un ressentiment plus vif de tant d'injustices passées. Enfin Gaton avait obtenu leur liberté (150), peu avant révasion d'Andriscus : « A voir , dit-il un jour , toutes ces discussicms pour décider si les fossoyeurs de Fltalie ou de la Grèce enterreront quelques vieillards, il semblerait que la réfmblique n'eût pasdeplus grande aflaire. i» Le dédain decette ironique défense fut ce qui sauva les pauvres déportés ; on eut honte de pandtre en avoir peur , on les renvoya. Toutefois, Caton savait bien ce qui en était, et il le fit comprendre à Polybe , lorsque celui-ci , voulant ^trer au sénat pour de* mander , en outre , le rétablissement des bannis dans leurs dignités , il lui dit : « Échappé , comme Ulysse, de Fantre du Gyclope , tu v^ix y rentrer pour y prendre ton chapeau et ta ceinture ^ ! » Dans le premi^ momrat de reccKonaissance , les Achéens avaient soutenu la cause romaine contre Andriscus ; mais presque en même temps le choix de Damocritus , un de ces bannis , pour la préture, prouvait que le parti national était encore fort en Achaïe , et qu'il appréciait le bienÊtit du sénat à sa valeur. Une ligue nouveUe n'était donc pas impossible ; mais il n'y avait plus d'Annibal pour la former et la conduire. Andriscus se perdit lui-même par ses vices et ses tyrannies. Aisément vaincu par Cec. Metellus, il ne trouva plus d'asyle et fut livré par un prince thrace. Les Maoéâ(X)i»]s n'avaient pas voulu se trouver heureux de leur sort ; ils étaient des ingrats : on réduisit la Macédoine en province (I47)«

La dernière occasion était maintenant manquée pour les Achéens ; on les ménagea moins. On avait pris déjà une précaution à tout évèa^n^ot, en excitant de nouveau Sparte à se séparer de la ligue : Damocritus, Dîsbus et GriK^aûs, les cheà de l' Achaïe depuis leur retour d'Italie , ne le voulu-

300 msTOiiB aoaiÀmc.

rent point souffrir, et prirent les armes, malgré les avis da vainipieur de la Macédoine , Metellus Macedonicus. Au point où en étaient les choses, cet avis était bienveillant ; on ne récouta pas : des commissaires romains vinrent parler plus ferme et déclarèrent, dans une assemblée à Corinne, que le sénat séparait définitivement de la ligue Sparte, Gorinthê et toutes les autres villes qui n*en faisaient pcnnt originairement partie. A ce coup, les plus aveugles comprirent que la ruine de la ligue et de la Grèce était prononcée. Les députés de Sparte en portèrent aussitôt la peine ; ils furent massacrés, et les députés de Rome n'eurent que le temps de s'enfuir. On doute même si Critolaûs ne les a pas outragés de sa main comme de ses paroles ^. Gbose étonnante ! Rome ne tonne pas encore ; de nouveaux commissaires viennent, avec une douceur inattendue, demander satisfaction et Findépendance de Sparte seulement. Cest que le plus pressé et le plus sûr était de réduire Gartbage et Yiriathus. Les Grecs s'aperçurent trop tard qu'on les avait craints ; ils se crurent redoutables. Us repoussent cette démarche , les nouvelles représentations de Metellus, et, d'accord avec Ghalcis et Thèbes, ils déclarent la guerre à Sparte et à Rome. A quoi bon cette ardeur martiale ? ils devaient soutenir Philippe, Antiochus, Persée, Andriscus au moins ; maintenant il n'est plus temps. Garthage avait eu plus de patience, die avait plus de courage, et elle succombait.

Scipion-Émilien , cette année, était consul (147). Il avait demandé Tédilité. Le peuple, charmé du nom de Scipion soutenu par un si grand mérite, avait fait en sa faveur une exception à la loi Yillia, en le nommant consul avant Fàge, et l'Afrique lui fut assignée par un décret. 11 retourna à temps devant Garthage pour sauver l'armée, oompromisc

• FloFUC, a*i6.

RUmS DE CARTHÀ6E. SOI

encore par la faute de Mancinus, lieutenant d'un des consuls. La discipline se relâchait toujours dans une guerre un peu longue ; les soldats couraient au butin sans permission, se disputaient ensuite dans le camp les objets pillés , et en venaient aux mains. Émilien chassa du camp tout ce qui n'était pas soldat, n'y laissa qu'un petit nombre de gens destinés aux approvisionnements , et fixa une heure pour ce service *. Il serra de plus près Carthage, et la première attaque le rendit maître en une nuit de la viUe proprement dite , ou Megara. Les habitants se réfugièrent dans Byrsa, la citadelle.

Asdrubal , rentré pour soutenir le siège , fit tuer de fureur tous les prisonniers romains, avec une recherche de cruauté qui ne laissait aucune espérance de grâce aux Carthaginois. Scipion enferma ce malheureux peuple dans cette situation désespérée, en barrant par un mur l'isthme qui joignait la ville au continent, et par une digue énorme toute la largeur du port. Alors on vit une chose incroyable : en quelques jours les assiégés ouvrirent, à force de travail, une autre issue , et il en sortit une flotte nouvelle, construite avec des débris. Mais , au lieu de fondre aussitôt sur les vaisseaux de l'ennemi surpris au dépourvu , cette apparition prodigieuse se termina par une bravade. Il se livra bientôt un combat naval ; on s'y acharna tout un jour sans avantage marqué d'aucun côté. Scipion ne s'arrêta pas ; il suivit la flotte punique dans sa retraite, se saisit d'une terrasse appuyée aux murailles, et y plaça obstinément ses légionnaires, malgré les Carthaginois et malgré eux-mêmes. Pendant l'hiver, il força Néphéris par un siège de vingt-deux jours. L'armée du dehors était détruite ; toute communication coupée, la famine en dedans épuisait les forces. Un seul homme se découragea ; ce fui

* Appien.

302 BttTOnUi ROMAINl.

cet Âsdrubal nagaère si ardent. Après avoir fait x^érir par jalousie Tautre Asdrubal en raocusant de trahison , il ofifrit soumission entière, pourvu que la ville fût épai^^née*. En* core parut-il se ranimer : sur le refus de Sdpioa, il pro» testa que Garthage ne serait pas détruite tant qu^il vivnât. Émilien» continué en Afrique oonmie procoiisal (146), recommença les attaques. Son lieutenant et son ami, Lelioi, se rendit maître de FUe de Gotbon et du port, p^mlant ifoe lui-même, après avoir prcNOoncé révocation des dieui ée Cartbage, réussit enfin à pénétrer dans la ville intérieare* Cependant les plus rudes coups restaient encore à porter; il fallait &ire le siège de chaque rue et de chaque maisoD. Les assiégeants n'avancèrent qu'au travers d'une résistam» meurtrière, durant six jours et six nuits , jusqu'à la dta* délie , appelée Byrsa. Le feu étant mis aux édifkses yoisiiK, et une foule d'habitants périssant dans l'incendie, les autres ne purent t^ir contre la pensée d'une mort sans d^ fense et sans v^geance : trente mille hommes et vingt-Giaq mille femmes demandèrent la vie et l'obtmrent , même pour ceux qui combattaient encore. Mais il y avait neaf cents transfuges romains , retranchés dans le temple d'Esculape, qui, ne comptant point sur le pardon, refusèrent de se rendre. Asdrubal était au milieu d'eux , avec sa fezome d ses enfants. Cet homme ^ si déterminé jusque-là, changea tout-à-coup ; le cœur lui failUt , et , abandonnant ses compagnons de dése^[K>ir et ces précieux otages, il courut seul vers le vainqueur, tenant en mam des branches d^olivier. Émilien le fit asseoir à ses pieds et le montra aux trans* luges: ceux-ci, à cette vue, demandèrent du sil^Gice, et, jetant sur Asdrubal toutes leurs injures, ils mirent le £eQ au temple. Une touchante et horrible scène se mêla à cette dernière catastrophe ; la femme d' Asdrubal , parée comme en un jour de fête , apparut sur le haut du temple , et , après des imprécations contre la lâcheté de son mari, elle poi-

ROnm M CAlT«AdS. 903

fftarda $es deux fils et se précipita dans les flammes , «c imitant ainsi la reine qui avait fondé n Garthage ^

Émilien, dans im triste étonnement, contemplait toutes ces désolations, puis il prononça en soupirant ces paroles d*Hector :

Fd jour htài ntodra, qui Tarra U min* Pe Pmm , de* Troyen*, da U eit4 diviiM '•

Polybe, qui était & son côté, lui demandant sa pensée, le guerrier lui avoua ses craintes sur Rome , qui devait aussi avoir son destin '.

Cartbage détruite, il permit le pillage, en exceptant For, rargent et les offrandes faites aux dieux. Un navire orné do dépouilles fut envoyé à Rome pour annoncer la victoire. Scipion rendit aux villes de Sicile ce que les Carthaginois leur avaient pris; chacune fit reconnaître son bien : Segesta recouvra ainsi sa Diane, Tyndaris son Mercure, Agrigente le taureau de Phalaris \

La joie de Rome prouva toute Timportance de ce succès. « On était libre de toute crainte ; on conunandait mainfl tenant en sûreté. Une guerre punique ne se voyait qu'a^ 4k vec effroi ; c'était une guerre aux portes de Rome. On se « rappelait Annibal, qui, dans Tespace de seize ans, avait « détruit quatre cmts villes , tué en divers combats trois « cent mille hommes, et qui avait presque anéanti Rome

> Florns, s-iSjÂppiflB, Guerres puniques iVeH., i-iS.

Hom., //., 6-448.

' Àppien ; Eutrope, 4, et Vell., i-i3 : «Carthago diruta est , cum stetisset aonis 667 ; abhinc aonos 177 ,Gn. Corn. Lentulo , Luc. Mummio coss. » * Appien , Guerres puniques ; Cic, De sign., 33 , 39.

504 mSTOIRB ROMAINS.

« en approchant de ses murs avec une armée. On se d&- « mandait par moments s'il était bien vrai que Garthage « fût tombée. Puis chaque tribu offirit des sacrifices aux « dieux, et Ton donna des jeux publics et des spectacles « variés *. »

Le sort de TÀfrique fut réglé ainsi : tout ce qui subsistait encore de Garthage serait détruit entièrement. Défense d'habiter désormais sur ce terrain : imprécations contre celui qui rebâtirait Byrsa ou Megara. On jugea convenable de détruire toutes les villes qui avaient secouru Garthage; on augmenta le territoire de celles qui avaient soutenu Rome ; Utique fut particulièrement fevorisée : le reste, composant la province d'Afrique, fut assujetti au tribut, corps et biens. Le décret s'exécuta strictement : Emilien , le second Afiricain, détruisit jusqu'aux ruines de l'antique cité, et Garthage fut efifacée de la terre.

Gorinthe tombait la même année ; elle n'avait pas même fait une diversion , et n'eut pas l'honneur d'augmenter la puissance des vainqueurs, mais seulement leur luxe. Mètellus, voyant ses avis méprisés, était venu lui-môme se faire obéir. On avait osé marcher à sa rencontre jusqu'à Scarphée en Locride; Gritolaûs avait disparu dans la déroute (146), et le préteur comptait devant Gorinthe ramener les Achéens sous la dépendance de Rome. Mais tant de perfidies, et l'exemple de la malheureuse Garthage se débattant contre la mort, inspiraient une fureur d'indignation : tout ce qui avait encore quelque courage aimait mieux périr que se courber sous une main romaine. Diœus ne voulut rien entendre. Le consul Mummius se hâta de venir enlever à Metellus le surnom d'Achaïcus. Les Grecs eurent encore la confiance de lui présenter le combat à Leucoi)étra; ils jouèrent d'un seul coup leur destinée : Diaeus, vaincu, ne

• Appieiv

RCmE DE CORINTHE. 305

Toyant plus de ressource , courut à Mégalopolis tuer sa femme , puis s'empoisonna. Mummius n'eut plus qu'à entrer dans Corinthe abandonnée , passa les hommes au fil de l'épée , vendit les femmes et les enfants ; il enleva des temples et des places publiques les plus précieux ornements dont il savait que Rome était avide, livra la ville au pillage et au feu. U désarma et démantela toutes celles qui avaient pris part à ce mouvement, surtout Thèbes. Le sénat abolit ensuite l'ancien gouvernement , et fit des Grecs la province d'Achaïe *.

Restait l'Espagne indomptée, qui tuait ces légionnaires si triomphants en Afrique et en Grèce. Le frère de Scipion, Fabius Émilien , eut d'abord à rétablir la discipline avant de remporter quelques avantages sur Yiriathus (144), mais il ne l'empêcha pas de faire alliance avec les Celtibériens, et la guerre s'agrandit. Lorsque Metellus Macédoniens, à force de fermeté et de patience , après deux années de sièges continuels, avait reconquis presque toute la Celtibérie (142), Fabius Émilien était battu à son tour par Yiriathus ; et enfin , obligé à capituler pour ne pas périr près d'Erisane (141), il conclut un traité qui établissait paix et amitié entre le peuple romain et Yiriathus.

Les armes romaines n'étaient pas plus glorieuses dans la Citérieure. Metellus , pendant un proconsulat prolongé , espérait en achever la pacification. Avec lui les haches et les faisceaux n'étaient plus un signe de terreur et de dévastation; sa douceur rappelait celle de Gracchus, et obtenait le même succès. Récemment, au siège de Nertobrige, les habitants ayant placé sur la brèche la femme et les enfants de Rhétogène, un des principaux Celtibériens, qui avait pris le parti des Romains, Metellus avait mieux aimé

* Fionu, a-i6; Poljbe, ^M{>asf. ; PaosaDiat, Àchàîg., 7; Vell. Paterc., I'la,i3,i4^

3M HIBTOnUB ROHAim.

lever le siège que de sacrifier cette famille infortanée.il avait plus conquis ainsi que par des assauts. Le consul Pompeius avait voulu le remplacer ; Metellus ne fat pas maître de son dépit, en se voyant ôter le prix de tant de soins par un homme sans mérite , et qui était sou enneoii personnel. Il afifïiiblit Tannée par des congés , épuisa les approvisionnements, laissa mourir de &im les éléphants, brisa les arcs et les flèches des Cretois auxiliaires, et ruina d'avance les projets ambitieux de son successeur. Qui sait 8*il ne se mêla pas dans ce ressentiment quelque pitié pour un peuple généreux aigri par les perfidies? On lui refusa le triomphe à son retour, mais il en eut un plus réel dans la honte de son rival. Pompeius, avec de nouvelles troupes, assiégea vainement Thermantia, Numantia ef Lancia (141). « Aucune guerre, s'il est permis de l'avouer, n'eut de m- « tif plus évidemment injuste. Les Numantins avaient seo- « lement donné asyle aux Ségidiens, leurs alliés et leurs « parents, et intercédé pour eux. On rejetait leur prière; « et bien qu'ils fussent restés hors de tous ces mouT^ « ments, on voulait leurs armes pour prix d'une alliance, « c'est-à-dire qu'ils se coupassent eux-mêmes les mains. « Us combattirent sous la conduite du brave Megara,et ce- « pendant, au lieu d'accabler Pompeius vaincu, comme ils ce le pouvaient, ils aimèrent encore mieux traiter *. » I^ consul saisit avec empressement ce moyen de couvrir sa défaite; il parut leur accorder la paix et l'indépendance, en recevant d'eux trente talents et les déserteurs romains (140). Il nia ensuite le traité devant les députés de Nomance, dans le sénat, et les pères conscrits sanctionnèrent cette effronterie. Rome ne connaissait d'autre justice que de ne rien perdre.

Un autre consul venait de mettre en pratique bien plûs

< Floruf y 9-18.

TnnÀTRVs. 507

avantageusement ces maximes d'État. Sa cupidité n'ayant pas de quoi se contenter dans la tranquillité de la province Ultérieure, il s'était fliit autoriser par le sénat à rompre avec Viriathus, qu'il harcela de vexations indirectes. Gomme il ne pouvait lasser sa patience, il lui déclara la guerre. Le Lusitanien, protestant toujours de ses intentions pacifiques , obligé de se défendre, se joua , par ses stratagèmes, des attaques du consul. Gépion devint la risée de ses soldats; il s'en vengea en disant assassiner Viriathus (140). Avec ce capitaine périt la liberté des Espagnols, « dont il eût pu être le Romulus *. » Les guerriers qu'il conservait unis et dévoués sous son commandement, se divisèrent par bandes dans les montagnes, d'où ils continuaient leurs excursions. Ce genre de défense , alerte et incessante , semble tenir au caractère des habitants non moins qu'à la nature du pays , et dans tous les temps l'Espagne a résisté par ses guerillaa. Lorsque Junius Brutus essaya de les réduire, les femmes se battaient avec le même courage que les hommes. H dut ses progrès bien plus à sa modération qu'à ses exploits. Il sut mieux que Gépion apaiser cette agitation belliqueuse, en transplantant au loin les plus braves soldats de Viriathus, dans une ville qu'il fonda sur les bords de la Méditerranée; il la nomma Valentia (138). n avait pénétré jusque chez les Gallaïci, « et parcouru vainqueur le rivage de l'Océan ; il ne tourna ses enseignes qu'après avoir vu le soleil descendre dans la mer et plonger ses feux dans les flots, mais non sans une religieuse terreur, comme s'il avait surpris les secrets célestes*. »

Dans la Geltibérie, au contraire , la conduite des successeurs de Metellus avait produit une haine irréconciliable et une résistance qui ne devait plus céder qu'à la force. La

* Florus, 9-i7;Vcll., a-4i i.

■ Florut , «-17 ; Vell., a-4.

508 msTonB ROiunac.

La honte s'accumulait sur les légions . Le consul Popilius L;cnas fut si rudement reçu par les Numantins , qu'il était demeuré dansTinaction toute Tannée suivante (158). Ma&cinus vint à son tour. Après Favoir battu à plusieurs reprises ^ les Numantins, au nombre de quatre mille, Tattaquèrent pendant sa retraite au milieu de la nuit, lui tuèrent dix mille hommes, et Tacculèrent, avec vingt mille qui loi restaient , dans une position insoutenable. « Ils préférèrent cette fois même une convention , et ne demandèrent que les armes des vaincus, lorsqu'ils eussent pu les tuer tousV» Pour plus de sûreté , après tant de paroles trompées, ils voulurent le serment du consul, des principaux chefs, et surtout du jeune questeur Tiberius Grracchus, distingué entre tous pour sa probité, qui rappelait celle de son père. On le pria de venir à Numance reprendre ses registres trouvés dans la déroule parmi le butin de Tannée. On le reçut avec hoimeur; les magistrats lui offrirent un repas elle pressèrent de s'asseoir et de manger avec eux; on lui permit de choisir dans le butin tout ce qu'il voudrait. Il n'accepta que Tencens qui lui servait pour les sacrifices*.

Ce peuple courageux pensait avoir assez gagné son indépendance et Famitié des conquérants par tant de générosité : Tiberius Gracchus comptait lui-même sur la recottnaissance de sa patrie pour lui avoir conservé tant de citoyens. Mais à Rome ce traité sembla une infamie comme celui de Caudium. On refusa de le ratifier, on interdit même l'entrée de la cité aux députés de Numance; on renouvela sérieusement Texpiation dérisoire des Fourches-Caudines, en livrant Mancinus aux vainqueurs. On eût livré également Tiberius, si les familles qu'il avait sauvées du deuil el

« Plorus, a.i8; Plut. , Tib. Crawh., 5.

• Fiorus. a-i8.

* Plut., TiUr., 8-6j Vcll., a-».

LES miMÀNTINS. 309

de Tafflictiori ne s'y fussent hautement opposées. Le consul, demi-nu et garrotté, fut mené seul aux portes deNumance ; on Fy laissa tout un jour. Les Numantins ne voulant pas de cette satisfaction cruelle et inutile, le sénat ne la jugea pas moins suffisante. Us devaient à leur tour une autre expiation pour leur loyauté et leur bravoure, dont Rome était flétrie. La ruine de Numance était jurée*.

Il en devait coûter toutefois avant d'en venir à bout. Numance , inférieure à Capoue , à Corinthe, pour les richesses, à Carthage pour les forces, égala au moins ces trois villes par son courage. Ses huit mille défenseurs, dont la moitié étaient venus des villes voisines ( surtout de Segida ? ) , faisaient tête depuis sept ans à la puissance romaine. Deux consuls , l'un après l'autre , passèrent en Espagne sans venger le désastre de Mancinus. On jugea que le destructeur de Carthage pourrait seul vaincre les Numantins. Scipion- Émilien arriva (434). « Il eut d'abord plus à lutter contre « ses propres soldats que contre l'ennemi. » Ces fameux légionnaires, tant de fois battus, ne pouvaient plus soutenir le regard ni la voix d'un Numantin. a II les brisa sous « des travaux continuels, excessifs, comme des esclaves, (( leur ordonnant de porter des pieux, puisqu'ils ne savaient « pas porter des armes, et de souffrir la boue puisqu'ils « avaient peur du sang. Il retrancha les débauches, les va- « lets, et tout le bagage inutile, ne permit de manger que « debout, du pain et de la viande froide. Il donnait l'exemtt pie de la vie frugale , allait vêtu d'une cape noire, disant a qu'il portait le deuil de la honte de son armée. Le soldat tt ainsi réduit sous la discipline, il engagea le combat; et « l'on vit enfin ce qu'on n'avait jamais espéré , lesNuman- « tins fuyant. Leurs vieillards leur en firent des reproches; a ils répondirent ; Ce sont bien les mêmes moutons , mais

» Vell., a.«, 9.

SiO HBTOIRX EOMÀHVK.

« ils ont un autre berger ^ Hs songeaient même à se rendre, « si on leur eût imposé des conditions tolérables ; mais Sci- « pion voulait une victoire entière, certaine. » Ils résolurent de chercher la mort dans un dernier combat, et s'y préparèrent par un repas de chair demi-crue et de eeîia*, Scipion comprit leur dessein, et, redoutant leur désespoir, il préféra les soumettre par la ftiim, et il enferma a?ec soixante mille hommes, dans la double ligne d'un blocus partagé en quatre camps, une petite ville d'une position médiocre et sans fortifications. Pour empêcher les plongeurs et les barques d'y pénétrer par le Duerius, qui coulait au bas de la hauteur, il jeta au travers du fleuve, entre deux forts , des poutres armées de pointes. Malgré sa vigilance, cependant, six Numantins réussirent & s^échapper, et engagèrent la seule ville de I^utia ^ secourir les assiégés.

Le général romain prévint ce secours, se présenta avec un corps de troupes devant Lutia, menaçant de la saccager si on ne lui livrait quatre cents jeunes gens auxquels il fit aussitôt couper la main droite, n ne cherchait pas rbooneur dans cette guerre, mais le succès. Il refusa encore une fois le combat aux malheureux Numantins, qui le demandaient comme une grâce, afin de mourir du moins en hommes. Ds tentèrent une sortie; un grand nombre y périrent , et fournirent aux autres ainsi de quoi prolonger leur vie. Enfin, exténués de soufi^rances, plusieurs cédèrent, et rendirent leurs armes comme on le demandait. Scipion a eut cinquante pour son triomphe ; mais la plupart, transportés d'une affreuse fureur, se donnèrent la mort par le fer, le poison et le feu. La cité incendiée périt libre, et ne laissa aucune joie à son vainqueur. Il n'eut ni prisonniers, ni

* Florus, 9-18 ; Plut, Dits notables»

" Espèce de bière d'orge et de froment ; Floras , s-i8.

RUINE DE NUMÀNCE. 511

butin; ils étaient trop pauvres, et ils avaient brûlé jusqu'à leurs armes (133). « Il ne triompha que d'un nom ^ » L'Espagne soufGrit en silence, après cette grande ruine: mais la race ibérienne n'était pas faite pour le joug ; elle ne manqua aucune occasion de se mêler du moins aux troubles de ses vainqueurs, et plus d'une fois elle influa sur leurs destinées.

> Floms, a-i8; Appien, Guerres tt Espagne, Xai tâché de concilier les deux récits. 11 n'est pas TraisembUble que Scipion n'eût gardé que cinquante Numantins pour son triomphe , et qu'il eût vendu tous les autres , comme le dit Appien ; Yell., 3-3 ; Oros.» 5-7.

Page 1