JUSTICE À ROME
multiplièrent avec tant d'excès, que la conscience publique, qui parlait encore, exigea de nouveaux moyens de répression. Les tribuns Caecilius et Calpumius Pison Frugi y répondirent (149) par la loi (de repetundis) qui érigeait contre les concussions une question perpétuelle, et en affectait la direction à un des préteurs, sans qu'il fût besoin à Tavenir de nommer d'ofQce aucun magistrat. Telle M la loi Gaecilia-Galpumia ou sociale. Peu d'années après (145), trois autres questions perpétuelles furent établies contre les crimes de majesté , de péculat et de brigue ^ Il parait qu'alors les accusations vinrent en foule , puisque le tiïbun Memmius (140) décida, par deux nouvelles rogations, que nul citoyen absent pour le service de la république ne pourrait être appelé en jugement, et que les calomniateurs convaincus seraient marqués au front de la lettre K '. Mais on ne voit pas que cette dernière loi ait été souvent appliquée, peut-être ne le fut-elle jamais; et , quant aux accusations, elles naissaient plutôt des inimitiés privées, d'une envie de réputation et d'importance, que du zèle pour le bien public.
Au reste, si, dans les provinces, magistrats et subalternes s'entendaient pour piller , à Rome les grands , le peuple et la législation s'entendaient pour ne point rendre justice.
Quelle justice attendre en effet de cette fausse rigidité , qui faisait uniquement consister l'ordre et le devoir dans des formes de légalité variables à l'infini? En dépit de cette égalité politique qui semblait avoir effacé le nom de plébéien, restait l'inégalité de condition et de nature, restait un peuple , c'est-à-dire une masse pauvre, ignorante , sous
» Val. Max., 6^ ; Rosin , 7-38, 8-3o ; Cic, Tn Verr., 3-84 , De o^c, i-ai , V* clar.orat,, 27 , Di». in Ferr,, 5 ; Frcinsli., 4, 9-58.
" Rosin, 8-ï« ; Val. Mat., ^^^ ; Cic, In t»a/m. et Pi-o Sext. Rosoio.
le joug inévitable de la richesse. et du savoir, et feçonnée pour jamais aux habitudes du droit. L'esprit des Romains était imbu de rites et de procédures , leur vie était toute observaaces et formules. La moindre omission, la moindre irrégularité annulait une cérémonie religieuse ; la même chose se reproduisait dans les actes les plus ordinaires. Si, par exemple, un Romain voulait disposer de son bien par testament , il fallait , d'après les coutumes inventées par les jurisconsultes, simuler une vente. Le légataire ou héritier, faisant le rôle d'acheteur, mettait en présence de cinq témoins une pièce de monnaie dans une balance, comme pour payer Théritage : le testateur présentait avec une certaine formule son testament à signer, dressé dans un certain ordre , et dans les termes consacrés. L'acheteur, le peseur, les témoins avaient aussi leur formule et leur mode prescrits. Un mot omis ou mal prononcé, une petite circonstance négligée , l'acte n'avait plus de valeur. Ce qu'on faisait sans formule était nul ; ce qu'on ne faisait pas bien, même avec la formule, était nul encore. Toutes les affaires se traitaient ainsi par un langage et un cérémonial particuhers *. Jusque dans les marchés et les boucheries on marchandait et on vendait par formules ; on s'abordait avec formules , et le jurisconsulte Manilius était moins fameux pour avoir commencé la troisième guerre punique, dans son consulat avec Marcius Censorinus, que pour avoir inventé et publié les actions maniliennes à Tusage des diverses ventes *.
* Foyez Heiuec, Antiquité rom*, a-io ; RHsson , Deformtdis ctsoUmnihms popuîi romani verhis ; et l'iodigeste , mais curieux ouvrage de Pilati , Traité des lois politiq^ies des Romains, ch. ii.
• Pline , i8-3 ; Cic, De oraU, i-58 , 3-33 ; voyez plusiieurs exemples de formules, I-Ï2 , 37. Varron , De re rtist.y a-4 : « (Sues) emi soient sic, U!a.sce sues sanas esse, habereque recte licere , DQxisque praestare, ncque de pcccre morboso esse , spondesoe 7 » 3-5 : « Boves cum eminius domitos, scipuJamur
JUSTICB A ROME. SIO
Les jurisconsultes, par une émulation d'habileté, multipliant à Tenvi toutes ces précautions imaginaires , et Tédit prétorien variant sans cesse au gré de chaque préteur, les procès n'étaient qu'une escrime de paroles entre « des légistes subtils , des crieurs d'actions , chanteurs de formules , chasseurs de syllabes, chicanant sur des lettres et des ponctuations *. » On discutait et l'on jugeait sur la lettre de )a loi dans le sens le plus opposé, d'après les interprétations les plus arbitraires •. Les citoyens également prenaient leurs mesures à l'avance pour éluder la législation. Un père laissait son bien à sa fille, contre la loi Voconia, s'il avait pu se soustraire au cens; et ainsi un délit capital assurait cette infraction '. L'aventure du chevalier Caninius , au dernier temps de la république , est une autre preuve de cette justice toute littérale. « Que faire? dit Cicéron à ce sujet; car Aquilius, mon collègue et mon ami, n'avait point encore imaginé les formules contre le dol et la mauvaise foi *. »
Dans l'opinion il n'y avait donc rien de stable, aucun principe qui obligeât la conscience des juges ni du public.
«ic, iUoice boves sano« eiM, noxitque pnestare? Cura eniimu* iadomitos* «ie, illosce juvencos saDOs recte deque pecore sano ease, noxisque pnestare, tpondesne? Paulo Terbosius haec qui Manilii acdones seqnuiilur Lanii , qui ad cul« trum bovem emunt , et qui ad altaria , ho«tts saoitatem Bootolellt Mipulan.» Au commencement de ce même chapitre, Varron et «et amia se saluent avec un badinage de formules. De orai.^ 1-^7» mention des acfion« hostiliennes,
* Cic, De orat.^ i-55 : « Jurisconsultus ipse per se nihil nisi leguleins quidam cautus et acutus, prœco actionum, cantor formularum, auceps ayllabarum ; » et Pro Mur., 1 1-25 : m Res enim suut parv« , prope in «ingulis Utteris atque interpunctionibus verborum occupats. ■ Foyet encore Rosin , ^~4» 9-«o » et un curieux résumé du droit, De oraU^ i-38, 39.
* Voyez l'anecdote de Galba et de Crassus dans Cic, De oral., 1-56. ^ Voyez le trait d'Asellus dans Cic, 3. /n Verr.^ n. 104.
^ Cic, De offîc.y 3-i4; ceci est d'autant plus curieux que Cicéron , dans son plaidoyer pour Sfurena , s'était moqué publiquement des jurisconsultes et dçi formules: Pro Mur., la; Âul. Gell. , 90-lo;^einee., Jntiq», 4*' 1 ^>
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Aussi arrivait-il souvent qu'une cause fût gagnée sans êtie plaidée réellement par des moyens de droit, ni même par des subtilités de jurisprudence,^ Les jeunes gens qui avaient la parole facile, qui trouvaient plus amusant de lire Pacuvins que les Douze Tables et les lois Maniliennes, tran^ portaient la discussion sur le sens d'un terme , sur un argument particulier ; le jurisconsulte lui-môme, quand il te trouvait plus commode, prenait cette manière, et, sans citer les lois ni les habiles, entraînait les juges par Thilarité ou la pitié ^
Ces incertitudes se trouvaient plus grandes encore dans les jugements politiques. La protection d'un tribun pouvait sauver un coupable par un ajournement ou un refus de convocation; si le peuple avait à prononcer, la passion du moment décidait seule. Lorsque Galba, le meurtrier des Lusitaniens, fut accusé à son retour (149) par Libon, Gaton soutint ce tribun avec sa véhémence ordinaire; le crime était atroce, le peuple animé, et cependant Galba fut absous. Cette homme avait aussi de Téloquence, il s'en servit pour émouvoir l'assemblée, et finit par prendre ses deux enfants et son pupille Gallus, les recommanda au peuple, et, comme s'il allait faire son testament, sans balances et sans tablettes, il s'écria qu'il instituait le peuple romain tuteur de ces orphelins. Cet:te scène de tragédie le sauva; et ce coupable, qui eût été puni sans ses enfants et ses larmes, comme le disait Caton, put continuer à vivre dans Rome. Plusieurs années après (138) , Lelius l'appela à défendre avec lui une compagnie de publicains accusés d'assassinat, et il les délivra par le même moyen aux applaudissements universels*. Les jugements étaient pour le Romain xmspecla-
• Cic, De orat., 1-59 , «-5; voyez la cause du soldat, i-38, S-j,
• Cic, De orat,, l-ft3, 5a , De Uar* oraU, »),•>, Pro. àiur., u. Sq j Val. Blax., 8.fr.
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cle ; il fallait plaire avant tout , au Forum comme au théâtre *. La loi Calpurnia et les questions perpétuelles ne produisirent pas plus de bien. Émilien s'étant porté accusateur contre un L. Cotta, les juges firent plaider la cause jusqu'à huit fois, renvoyèrent Cotta absous, et comme on s'étonnait généralement , ils s'excusèrent par une affectation d'indépendance, sur ce qu'on eût pu attribuer une condamnation au crédit d'Émilien'. Cependant les dangereuses influences exercées sur les décisions du peuple et des tribunaux étaient si évidentes, que le tribun Gabinius avait cru nécessaire d'introduire par un plébiscite (139) le scrutin secret dans les élections', et qu'un autre tribun, Cassiûs, au bout de deux ans , en étendit l'usage aux comices de tribus comme aux tribunaux, pour les jugements. Émilien fit tout ce qu'il put contre cette loi tabellaire^ pensant que si elle délivrait de la crainte, elle pouvait aussi cacher la vénalité; il excita le consul Lepidus et le tribun Brison. Cassius, homme populaire par sa sévérité même, l'emporta; Scipion fut blâmé*, peut-être parce qu'il avait précisément trop pénétré la honteuse faveur qui s'attachait au noble motif de Cassius. Au milieu de toutes ces bassesses, on discutait scrupuleusement si Mancinus, livré par un fécial et non reçu par les Numantins, avait réellement recouvré son rang; un tribun l'obligeait même à sortir du sénat (136), comme n'étant plus citoyen*. Ainsi le peuple le plus formaliste fut aussi le plus inique de l'univers.
* • Xullse enim lit«t neqne controvenis sunt , quae cogant homines, sicot in Foro non bonos oratores , item in theatro actores malos perpeti. Est igitur oratori diliçenter providendam , non uti illis satisfiaciat quibus nececce eut , ted ut iis admirabilis esse videatar quibus libère liceat judicare. » — D9 orat.f i>a6.
• Val. Max., 8-1 ; Cic;, De clar. orat., ai, Pro Jfwr., n. 58. ' Cic„ De leg.^ De amicitia, Pro PUtncio; Rosin, 8-3.
*, Cic, 3 , id., De clar. orat.^ ^4; Ro«in , 8-3. S Cic., D« Qmt.t 1-40» a-3a.
52S HISTOIKB ROMAINE.
Une circ(Histance, petite eaci apparence, acheva cette dépravation de la conscience publique; ce fut l'arrivée des rhéteurs et des philosophes grecs à Rome. Cratès de Mallos y vint, et plusieurs autres à sa suite, Tannée même de 1$ conquête de la Macédoine (168). La jeunesse courut en fouie entendre ces beaux diseurs. Bientôt un édit du préteur Pomponius, sur Tordre du sénat, les chassa de la ville (161), comme tout-à-fait inutiles à un peuple qui ne devait s*exe^ cer qu'aux armes *.
Une affaire particulière des Athéniens amena un peu plus tard une ambassade de trois philosophes, Tacadémicien Caméades, le stoïcien Diogène et le péripatéticien Critolaûs. Un des plus illustres sénateurs, Acilius, s'empressa de leur servir d'interprète dans les audiences qu'ils reçurent du sénat; il traduisit leurs discours. Ils voulurent mettre ce séjour à profit pour leur vanité, ils parlèrent en public; leur succès alla jusqu'à Tenthousiasme. Carnéades surtout se fit admirer par son abondance et son incroyable variété à défendre et atteiquer, à traiter le môme sujet en sens contraire; et car c'était le système propre de Tacadémie, de contredire toujours tout le monde dans la discussion*. > Il en donna la preuve en deux déclamations où il entreprit Téloge, puis la satire de la justice*. Voilà ce qui ravissait les jeunes Romains. Il ne parait pas que Gaton lui-môme ai fftt fort choqué, mais il craignait toujours que de tels amusements ne détournassent les esprits des affaires et des armes. Il traitait Socrate de bavard, se moquait d'Isocrate, et, pour dissuader son fils d'étudier le grec , il lui disait, comme prophétiquement, que les Romains « perdraiait toute leur puissance quand ils seraient remplis de toute
» Aul. Gell. , 1 5-« I ; Suet. , De clar. rhet.^ i.
* Cic, De orat., a-38 , 1-18 : « Hic enim mos erat patrias academiae adfcrsari sempcr omnibus in disputando. »
3 Lactance, Instit., 5't\.