INFLUENCE GRECQUE
cette érudition grecque. » Il pressa la conclusion ' et le renvoi de l'ambassade (156) ; mais cette nouveauté ne plaisait pas moins. Les subtiles arguties de la dialectique', également employées par la rbét&riqueetla pbilosopbie^ avaient trop de rapport avec Tesprit romain; on y était préparé par réducation même* Dans les ventes d'esclaves , les plus recherchés; ceux qui portaient au cou Fécriteau de litterch tor (littérateur), ou l'enseigne plus précieuse de litteratus (lettré)^ étaient ordinairement destinés à l'instruction de leurs jeunes maîtres; et, dans cette position bizarre de servitude et de supériorité familière, ils avaient le double plaisir de les façonner aux raiïînements de leur élégant verbiage et de leur corruption. Les rhéteurs et les sophistes 4 repoussés par une interdiction légale, trouvèrent donc un asyle chez les grands; ils y continuèrent leurs leçons pour de riches salaires , et attendirent à l'aise le moment de rouvrir leurs écoles et d'exercer publiquement la jeunesse à défendre le pour et le contre'; ce qui arriva en moins d'un demi-siècle.
Gaton avait encore plus raison qu'il ne pensait. Les vices avaient de tout temps marché de compagnie avec les sciences et les arts; la philosophie, depuis qu'elle florissait en Grèce et dans Alexandrie, ne songeait pas même à rendre le genre humain meilleur. Si elle avait tenté un moment de discipliner deux villes par Pythagore et Pittacus, elle avait tenu le sceptre despotique de Périandre, bouleversé l'Asie avec l'élève d'Aristote. Nulle part elle n'avait épuré les
> Plat., Cat., 36, 35; Aul. Gell, i5-ii ; Saét. , De rhet. Suétone donne le texte du décret.
* Cic.,I>e onU., 2-38 : « In hac arte ((Tifit^cxTiicM) , si modo est ars, nullum est praeceptum quo modo verum inveniatur, sed tantum quomodo judicetur.»
' Cic, De orat., l^^ : « At in hoc génère pueri apud magistros exercentur omnes , quum in ejusmodi cftiMis alias scriptum , alias aequitatem defendere doceatur. »
SÎ4i ntSTOlRS ROMÀIlfE.
mœurs, pas même celles de ses sages, et ne pouvait rien sur les masses, toujours nécessairement occupées aux travaux matériels. Lors même qu'il y avait encore des philosophes qui cherchaient réellement quelque chose, rincertitude, la contrariété de leurs spéculations n'avaient laissé nulle évidence , nul principe fixe. Maintenant on ne voyait que des sophistes, avides de gain et d'applaudissements, discoureurs étemels de tout, et les plus inutiles des hommes. Aussi « quand le goût général eut fait tomber les prohibitions, on se porta d'une plus grande ardeur à l'étude de l'éloquence ; mais on traita toujours la philosophie comme un amusement « bon pour le repos et le loisir de Tusculum, D sans application possible ailleurs que <cdans la cité imaginaire de Platon*.» Souvent l'auditoire d'un philosophe, au premier bruit d'un disque, le laissa au milieu de sa grave dissertation pour courir à la palestre *. Bien plus , le talent de ces étrangers et la faveur particulière dont jouissaient plusieurs, ne diminua jamais rien du mépris avec lequel on traitait ces diminutifs de Grecs, ces grécules, comme on les appelait , trompeurs et légers, formés à toutes les bassesses de l'adulation *. « Voici ce qu'on disait « tout haut de toute la race des Grecs. On leur reconnaît « la littérature, les arts, la grâce du discours, la finesse « d'esprit, le talent de parler, et tous les autres mérites « qu'ils voudront ; mais cette nation n'a ni bonne foi ni Cl conscience... Jamais ils ne répondent à la question, ja- « mais ils ne songent à prouver ce qu'ils disent , mais comte ment ils se tireront d'aflaire. Un Grec paraît comme téa moin , il vient avec la volonté de nuire ; il prépare non A un serment, mais une accusation ; il pense que la plus
» Cic, De orat, i-5a , 53.
• Cic, De orat., a-5.
* Cic, De orat., i-aa, 5i, passim, LeUre à ÇuinL, i-i, .-^ AU. , 6-1, Leiirti famU; i3-i.
IKFLUENCB GRECQUE. 325
« grande honte est de rester confondu, réfuté, con- « vaincu*. »
Si aux faits précédents on ajoute que cinquante ans plus tard (93), Licinius Crassus, alors censeur, ferma les premières écoles des rhéteurs latins, parce qu'elles n'étaient qu'un jeu d'impudence • , on doit conclure que les Romains n'avaient rien à reprocher à ces Grecs si dédaignés, et qu'ils avaient de moins le talent.
Au fond , le peuple seul conservait une antipathie véritable contre eux; encore n'était-ce pas peut-être par sentiment national. Quant aux riches, ils trouvaient la philosophie si commode, les Grecs si spirituels et si voluptueux, qu'ils ne pouvaient plus s'en passer. Ils savaient bien les dédommager de ces dédains ofliciels dans leur société intime, par la prodigalité de leurs dons et de Içurs éloges : c'était un échange continuel d'adulations et de faveurs.
• Cic, Pro Place.
> Cic, I>e orat, S^4 • * ^^ ^^^ noTos magistros nihil intelliçebam posse doccre nisi ut audcreot. . . hoccum unum traderetor, et cum impudentiœ Iw dus esset, putavi esse censorisue loagiu« id serperet , proridere. » Suël , De rhet,, 1.