CHAPITRE XXII
LUXB VT DÉSOBBRE DES H(»U&S. — AftISTOCRATIE OPFBXSSITl. — PREHIÈRE RÉTOLTB DES ESCLATES.
Tout ce qui venait augmenter les jouissances était sOi de se voir accueilli à Rome , et d'en recevoir sa part. Od accourait donc, on se précipitait de tous côtés à Rome, à ce rendez-vous universel de la fortune et des plaisirs. « La « vaste étendue de la république lui avait déjà fait perdre « l'antique pureté de ses mœurs ; la multitude immense <( des afiÈiires, le grand nombre de peuples enfermés dans te son empire, avaient introduit à Rome une grande variété « de mœurs ; on y voyait les manières de vivre les plus « opposées *, » mais avec les mêmes vices : avidité de For, luxe de constructions , de table et de parure * , passiez de spectacles et de débauches.
» Plut., Cat, 6.
* Lucain, i,t. i6o:
Non auro tectisve modus, mensasque priores Asperaata fame« \ cultus , gestare decoros
LUXB ET BiRiGLEMBHT. 327
Caton se plaignait dans toutes ses harangues que la loi Orchia était ouvertement transgressée. Le consul Fannius en fit une autre un peu plus sévère (161) , qui fixait la dépense des repas à cent as pour les jours de fête, à trente pour cinq autres jours, et à dix pour les jours ordinaires. On laissa Caton et trois sénateurs stoïciens observer cette loi nouvelle, puisqu'elle leur convenait. Le vieux Romain avait beau dire qu'il désespérait d'une ville où un poisson se vendait plus cher qu'un bœuf, on s'en moquait, et l'on continuait de payer jusqu'à trois cents drachmes une barrique d'anchois du Pont-Euxin. Dix-huit ans après, avec aussi peu de succès, la loi Didia (143) étendit ces prohibitions à toute l'Italie , et soumit à l'amende tous les convives d'un festin illégal. Les cuisiniers, autrefois l'espèce la plus vile des esclaves, étaient maintenant des acquisitions précieuses, et le peuple même n'allait souvent au Forum donner son suflTrage sur les affaires les plus graves, qu'en chancelant d'ivresse *.
S'il est vrai qu'avant la ruine deCarthageil n'y eût qu'un seul service en argenterie, qu'on se prétait pour traiter les ambassadeurs', le faste gagna bientôt de ce côté, puisqu'au temps des Gracques, Fabius, frère d'Émilien, possédait une argenterie de mille livres pesant, etLivius Drusus , estimé pour son intégrité , en avait onze fois autant •.
Paul-Émile avait dit aux Grecs, en célébrant ses jeux en feur présence , que les apprêts d'un festin et l'ordonnance d'une fête appartenaient au môme qui savait vaincre *. Cette
Vix nuribus , rapuere mares, fiecanda virorum Paupertas fiigitur ; totoque accersitar orbe Quo res qusque périt.
* Plut., Cat., II, Dits notables ;yiacroh.f a-ia , i3, 3-i7j Athénée, 6-19; Aul. Geil., a-14 ; Tite-Live , 39.6 j Pliûe , 34-3 j Rmûi ,8-1».
' Pline, 33-11.
^ Velleiu», i-ii.
* Tite-Live , 45-3a ; Plut., Paul-Émile , 3o , 3i.
328 HISTOIRE KOMÀINB.
saillie d'amour-propre ne prouve pas Fhabileté des Romains, mais leur goût et leur prétention. Ils étaient si peu avancés encore, que Rome ne fut pas entièrement pavée avant i 74, et n'eut pas de cadran solaire à son méridien avant 164. Le même Paul-Émile (167) apporta de Macédoine la première bibliothèque, Scipion Nasica la première clepsydre (159); le premier temple de marbre ne fut bâti qu'en 151 i)arMetellus Macédoniens *. Le consul Mumraius , entendant le prix considérable qu' Attale offrait d'un tableau , crut qu'il y avait une vertu magique , et , en envoyant à Rome les plus beaux chefs-d'œuvre de pehiture et de sculpture , il avertissait les hommes chargés de ce transport qu'ils auraient à en fournir d'autres si ceux-ci éprouvaient quelque dommage • ; enfin , jusqu'aux derniers temps de la république , les Romains ne surent guère que se parer des déx)Ouillesde la conquête. Leur magnificence personnelle n'en était que plus choquante. « On en pouvait déjà citer qui avaient fait Mtir des villae et des maisons ornées, à grands firais, de citre, d'ivoire et de pavés puniques *. »
On avait, depuis longtemps, construit des cirques, on voulut un théâtre avec des sièges en pierre (159); l'opposition de Nasica , censeur , n'y mit qu'un relard de quatre ans. Les représentations scéniques étaient pourtant ce qui plaisait le moins à la multitude. VHécyra de Térence fîit deux fois abandonnée (165 et 160) pour les jeux du cirque; là on voyait des évolutions militaires^, des chasses (venationes) que Metellus (245) avait commencées par les éléphants pris aux Carthaginois; les chasses de lions et de
* Velleius, i-ia , a-i.
* Velleius, 1-14.
' Velleius , i-ii ; Fragment de Gaton , dans Fcstus , au mot Pavimenta,
* Tite-Live, 44-9 t f^it connaître un jeu militaire assez curieux , dont In jeunes ié[,Monnnires imaginèrent de se servir pour prendre IkVaclde pendant b (juerrc de Pcrsée.
LUXB ET DÉRÈGLEMENT. 329
panthères étaient devenues fréquentes depuis. On voyait des combats d'athlètes, dont Fulvius Nobilior (189) avait amené l'usage *, et, ce qu'on préférait atout, des combats de gladiateurs.
Toutes les réformes, toutes les sévérités ne servaient à rien : il n'y avait plus ni retenue , ni dignité. Il faut entendre Caton apostrophant en public des citoyens romains. « Il descend de son char, dit-il, fait des pirouettes, débite des bouffonneries ; ensuite il chante , déclame des vers grecs , fait des jeux de mots, des équivoques , et recommence ses pirouettes. — Pourquoi discuterai-je avec celui-ci davantage , lui que je crois bon à servir de marionnette dans les jeux publics, et à divertir les spectateurs*? »
Caton, cependant, si ennemi des molles nouveautés, qui, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, quelques mois ou quelques jours avant sa mort , accusait Galba avec tant d'énergie ', Caton lui-raôme était bien changé. Cet homme rigide, qui ne se ménageait jamais les louanges , qui se vantait que le sénat avait toujours les yeux fixés sur lui dans les circonstances graves , comme sur le pilote dans la tempête, ne connaissait plus qu'un seul mérite, celui d'augmenter son patrimoine. L'avarice lui fit négliger l'agriculture dans sa vieillesse ; il acheta des étangs , des ten-es où il y eût des sources chaudes , des lieux commodes aux foulons où l'on put occuper beaucoup d'ouvriers ; il préférait les pâturages et les bois , enfin des domaines « dont Jupiter môme ne pût diminuer les revenus. » Il exerça la plus décriée des usures, le prêt maritime. Il exigeait une société de cinquante personnes , qui équipât cinquante navires , sur chacun desquels il avait une part qu'il faisait va-
» Titc-Live, Bg-aa.
* On trouve cesfraf^ments dans les notes curieuses que M. Cassan a mises à sa traduction de* Lettres de Fronton.
2 Cic, De dur. orat., a 3,
550 HISTOIRB ROMAirrE.
loir par un affranchi *, de cette manière , il ne risquait pas tout son argent , et il en tirait de gros intérêts. Il faisaitle commerce des esclaves. A la campagne , il avait meilleunî table qu'à Rome; là il rassemblait des amis, des jeunes gens, puis il moralisait. Il favorisait , par système, les dérèglements de ses esclaves , et ne les traitait pas moins dorement pour cela. La moindre négligence, un mets manqué , était puni des étrivières; il avait soin d'entretenir des querelles entre eux, parce qu'il se défiait de leur union; en un mot, il était seulement un peu moins débauché loimême que le plus grand nombre *.
Deux citoyens, plus jeunes, avaient une vertu moins bruyante et plus vraie; c'étaient Calpurnius Pison etScipion-Émilien. Celui-ci savait unir à la culture de l'esprit, à l'élégance des manières, le désintéressement et la tempérance. Il défendit expressément à ses amis et à ses esclaves d'acheter le moindre objet du butin de Carthage *. 11 préfera diminuer la pompe de son triomphe et rendre aux villes de Sicile les monuments précieux que les Carthaginois leur avaient pris. Il partagea aux soldats tout le butin de Numance, qui ne montait qu'à dix-sept cents livres d'argent . Aussi, lorsqu'au lieu d'un train fastueux qu'il eût pu se donner avec tant de richesses , les alliés et les nations étran-
» Plut., Cat, Q I, aS, ag, 3a, 33, et PamWè/«, 8; Mart., i-3; Hor., Orf.>u
Narratur et pritci Gatonis Saepe mero caluisse virtus.
J.-B. Rousseau :
La yertu du TÎeux Caton Chez les Romains tant prônëe , Etait souvent, nous dit-on , De Faleroe enluminée.
• Frcinsh., 5i-5i; VeU., i-i4' 3 Pline, 33-11,39-4.
SCIPION-ÉMILIEH. 3M
gères le voyaient passer comme ambassadeur, aveis une suite de cinq ou sept « esclaves , on comptait non ses serviteurs, mais ses victoires, non combien d'or et d'argent, mais combien de gloire il portait avec lui. » Sa réputation était répandue au loin. Lorsque, se rendant en Orient pour en examiner la situation , par ordre du sénat, il débarqua dans Alexandrie, les Alexandrins le prièrent de se découvrir la tête x>our le mieux voir, et ils firent de grandes acclamations *. » Sa chasteté, qu'admirait Polybe , au milieu d'une jeunesse toute corrompue, avait rendu la valeur et la victoire aux armées romaines, en les « purgeant de la sentine qui les infectait*. » Loin de partager la licence de ses concitoyens , il se délassait , avec son ami, le second Lelius , à converser avec Polybe, à entendrela lecture des pièces de Térence, ou à les composer peut-être, sous le nom de cet affranchi, tt Lorsqu'il allait de la ville à la campagne, presque « toujours avec Lelius, tous deux, comme s'ils se fussent <K échappés d'une prison , ils redevenaient incroyablement « en£sints , s'amusant à ramasser des coquillages et des « cailloux sur les rivages de Gaiète et de Laurente, et se « livrant à tout le badinage d'un entier abandon d'esprit •. » Un tel homme ne se faisait pas même l'idée des mœurs de Rome avant sa censure (144). Ce fut sans doute alors qu'on lui parla des écoles de danse et de pantomime qui se multipliaient. « Je ne pouvais croire, dit-il, que des nobles fissent donner cette instruction à leurs enfants. Mais lorsqu'on m'y conduisit , grands dieux ! j'y trouvai plus de cinq cents jeimes filles et garçons, recevant, au milieu d'histrions et de gens infâmes, des leçons de lyre, de chant et d'attitudes. Et ce qui me fit le plus de peine pour la répu-
> Polybe, tu, p. 146a , édic. de Gronovius; rossidonios dans Athénée, 8-t 9 ; Val. Hax., 4*3 ; Plut , Dits notables,
• Polybe , t II , p. t458 ; Val. Max., «-7.
* Cic, Deorat., a-6 ; Vell., i-i4'
532 msTomi! romains.
hliq«e, ce fut de voir un enfant qui n'avait pas douze ans, fils d'un candidat, exécutant, au son des crotales, une danse digne de l'esclave le plus impudente » fl fit de son mieux, comme censeur : il dégrada tous ceux qui le méritaient ; il exhorta le peuple à reprendre les mœurs antiques. Son discours, regardé encore dans le siècle suivant comme un modèle d'éloquence, n'eut pas cependant un succès plus grand que son exemple et sa fermeté. Il se vit même contrarié sans cesse par son collègue Mummius, homme intègre, mais faible, qui n'avait rien pris du butin de Corinthe , mais qui réintégrait ceux que Scipion avait notés. Scipion disait à ce sujet qu'il aurait mieux exercé la censure, si on ne lui avait pas donné de collègue, ou si on lui en avait donné un. A la cérémonie de la clôture du ustre, il changea la prière d'usage, et, au lieu de demander un accroissement à la puissance romaine : « Notre fortune est assez grande, dit-il, prions seuleihent les dieux de nous la conserver*. » Sorti de charge, il fut cité en jugement par le tribun Claudius Asellus , qu'il avait ôté des chevaliers, en accompagnant la dégradation d'une piquante ironie; il ne cessa pas pour cela de raser sa barbe, il ne quitta ni ses vêtements blancs ni son élégance ordinaire'. Tel fut le second Scipion, d'une supériorité d'ame calme et inébranlable , le vrai héros des Romains. Il comprit à la fin la décadence de sa patrie, et il la jugea irrémédiable; il ne se doutait pas qu'elle dût être si rapide , et qu'il y périrait. Un nouveau danger, parmi tous les autres maux de la conquête, grossissait chaque jour sans qu'on y prît garde. Jusqu'alors l'affranchissement avait contribué, il est vrai,
* Fragment de Scipion dans Macrobe, a-io ; Âul. Gell., 7-1 a.
* Freinsh.) 53-a8; Val. Max., ^-i,
3 Val. Max., 3-4;Cic., De oraU, a-aSS : ■ lo hoc genus conjiciuntur pro- ▼erbia , ut illud Scipionis , quum Asellus omnes provincias stipendia merentem se peragrasse gloriaretur : Jgas Jsellum, •