‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 57 sur 87 · ARISTOCRATIE OPPRESSIVE · texte numérisé non relu

ARISTOCRATIE OPPRESSIVE

au renouvellement de la population. C'était en quelque sorte le principe et Torigine même de la cité. Cependant on avait toujours eu soin de contenir et de séparer les affranchis , dont la lignée ne parvenait pas avant la troisième génération à mie véritable égalité. Les tribus rustiques se composaient toujours de la vieille race plébéienne, entretenue par des admissions de Latins , de Campaniens et des autres Ilaliens privilégiés. Mais en même temps que cette race diminuait par les guerres continuelles , la ville se remplissait de nouveau-venus. Depuis la conquête delà Macédoine, on ne gagnait plus de victoire qui ne ramenât des masses de captifs , une première fois vendus dans le camp môme , à vil prix, quatre drachmes par tête*. L'encan des cent cinquante mille Épirotes par Paul-Émile peut donner une idée de ceux qui se firent en Espagne, en Cisalpine, à 1^ prise de Corinthe et de Carthage. Une destinée bien différente distribuait ces vaincus. Le vulgaire, réservé aux plus bas services d'une maison riche, ou relégué dans la culture d'un vaste domaine , vivait et mourait en servitude. Les esclaves de luxe et d'agrément obtenaient assez vite le titre d'affranchi, avec quelque fortune; ils restaient clients, amis de leurs patrons et des grands; les emplois subalternes, mais lucratifs, leur étaient ouverts, et bientôt le corps des chevaliers à leurs enfants, s'ils leur laissaient le cens équestre. Un certain temps de service public dans la marine, parmi les scribes et les crieurs, affranchissait vraisemblablement les esclaves de TÉtat; un grand nombre sortait peut-être aussi de l'esclavage privé, au moyen de quelque industrie utile , dont ils payaient une redevance à leur ancien maître. Quoi qu'il en soit, tous ceux-là passaient dans le peuple, dont ils partageaient bientôt l'envie et la haine contre celte race grecque, qui savait plaire et

» Plut., UtcuUus , ao.

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panrenir ainsi à la liberté et à Topulence. Une ibis inscrits dans les tribus rustiques, les fils de ces affirancbis inférieurs, nouveaux plébéiens, devenaient légionnaires, et aMeol se faire tuer pour la république ^ ou lui chercher d'autres captifs, dont elle pût tirer à son tour d'autres citoyens, e'est-à-dke d'autres soldats; car, aux yeux des grands, le peuple n'était plus autre chose.

La noblesse crut pouvoir en assurance saisir cette domination absolue que les anciens patriciens avai^t tant ambitionnée. Les hommes nouveaux, parvenus à la cité à travers toutes les difiQcultés légales exactement maintenues, ne pouvaient plus, avec de la fortune et du mérite, surmonter ses hautaines répugnances, et ne trouvaient plus d'appui dans ce ramas et ce mélange de toutes les races, qu'on appelait le peuple romain, et qui passait la moitié de sa vie dans les camps, et le reste dans la débauche oa dans la misère. L'ordre équestre semblait devoir faire ud contre-poids, et, en effet, il commençait à élever sa prétenticm sur les tribunaux; il voulait devenir Tordre judiciaire. Mais les refus du sénat ne Pavaient pas encwe laissé sans espérance ', et les fermes, qui enrichissaient les chevaliers, les rattachaient toujours à sa politique. La faction des nobles était donc puissante, et, quittant toute précaution , « réglait tout au dehors et au dedans , tenait les provinces, le trésor, les magistratures, la gloire, les triomphes*. » On ne consultait plus que rarement les comices pour la paix et la guerre, on ne décrétait plus de colonies; « le peuple était accablé par le service militaire et par la pauvreté; les généraux , avec leurs amis, ravissaient lehfr tin, et, pendant les expéditions , les parents et les enfants des soldats étaient chassés de leurs demeures par quelqw

* Sali., Jttjf., 43*

* Sall.,/if</., 41 •

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^ puissant voisin. Les grands envahissaient tout contre toute ^ justice, contre toute pudeur K » Au mépris de la loi Lici- ^ nia, ils s'étaient emparés de toutes les terres affermées, en . haussant le prix des adjudications, en se servant de faux noms comme autrefois ; enfm ils en étaient venus à les po&- . séder ouvertement, et à usurper même les^ petits héritages plébéiens*. Dès le temps de la guerre contre Persée (171), on voit un centurion, Ligustinus ', père de six enfants, et réduit à un seul arpent de terre pour subsister, à Fâge de cinquante ans , après vingt-deux ans de campagnes, où il avait mérité trente-quatre récompenses militaires.

La cruauté ne s'arrêta pas là. Ces spoliateurs refusèrent même du travail aux hommes libres ; ils n'en voulaient point , pour colons, pour pâtres, ni pour ouvriers ; ils préféraient des esclaves qui leur coûtaient moins et qui ne leur étaient point enlevés par le s^vice des légions. Gela s'étendait à toute l'Italie ^. « Les Italiens même souffraient de leur petit « iKunbra ; la pauvreté les accablait à cause des expédi- « tions fréquentes et des exactions... Si ces maux s'interft rompaient quelque temps, ils se corrompaient dans « l'oisiveté , parce qu'ils n'avaient pas de terre qui leur ap- « partint, et que, sur la terre des autres , il n'y avait point a de place pour eux parmi tant d'esclaves... Aussi ne « trouvait-on plus assez d'auxiliaires, tandis que la mul- « titude des esclaves faisait craindre pour la sûreté de « l'État *. » Il était impossible qu'on n'aperçût pas le péril. « Lelius, l'ami de Scipion, entrqprit de réparer le désordre

' Sall., Jxig»f 4**

■ Plut., 1»., 8.

3 Tile-UTey43-i9.

* Ag;gen. Urbic, Decontrov. ayror. : « In Italia densitas poasessorum multum improbè facit, et lucos sacros occupant, quorum solum iodubitatc popult romani est , etiam si in finibus coloniarum aut municipiorum. »

^ Appien , E/«f ;/Xi«y , t; Plin.» ii, i8-7;Quintilian.,/>cd., i3-a.

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« dans son consulat (140) ; mais les puissants s'étant op- « posés à son projet, il Fabandonna, craignant une sédi- « tion. Le surnom de Sage (sapiens), qu'on lui donna pour « cette raison \ » prouve, avec sa prudence, Thorreur que causait aux nobles la seule pensée d'une réforme.

La difficulté était extrême par la contrariété des choses. En effet, a n'était-ce pas justice que le peuple recouTrâl ses droits, son patrimoine, et que le vainqueur des nations, maître de l'univers , ne fût pas banni de ses champs, de ses foyers? N'était-ce pas justice que, dans sa nécessité, il vécût de son trésor public?» Mais ce peuple, en même temps , éloignait la pitié. Ne gagnait-il pas assez « à tant de brigues qui achetaient les suffrages pour obtenir sa faveur? Que de largesses, prodiguées en spectacles de gladiateurs , et qui ont fait un art des supplices autrefois réservés aux ennemis ! Eùt-il demandé si obstinément des terres à ses tribuns, s'il ne se fût affamé lui-même par ses profusions? Pouvait-on rétablir le peuple dans ses champs sans renverser ceux qui les occupaient maintenant par une longue possession, et comme par di*oit héréditaire*? » Ainsi, la multitude des esclaves, la misère du peuple, étaient également à craindre. L'ébranlement coQunençada côté où on l'attendait le moins; les esclaves se révoltèrent.

« La Sicile, terre si abondante et province suburbaine, « pour ainsi dire, était partagée en vastes propriétés ro- « maines. On y tenait pour la culture de nombreuses « bandes d'esclaves. Ces laboureurs à la chaîne » enrichissaient de leur travail des maîtres avai^es , qui leur donnaient à peine la subsistance, et les traitaient avec dureté. Parmi eux était un Syrien, Eunus, qui, feignant une fureur

1 Plut., Tiber., R.

* Floms, 3-1 3, i4'

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