‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 61 sur 87 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

SECOI«(D TRIBUNÀT DS CÀIUS GRACCHUS ; TENGEAIiCB

DE l'aristocratie.

Caius devenait insensiblement le maître dq l'État : lois, travaux, réformes, çidministration, tout partait de lui; le droit de composer les tribunaux m l'investissait d'une autorité presque monarchique *. » Il s'attachait même à sa personne une sorte de supériorité inouïe. Il avait trois classes de clients et d'amis : les uns reçus intimement chez lui , les autres admis seulement dans l'intérieur de sa maison, les troisièmes, le grand nombre, djins le vestibule', Le sénat n'osait presque rien faire sans les consulter, et il est vrai que Caius ne donna jamais que des avis dignes du grand conseil de la cité. Tel fut le décret qu'il proposa au sujet du blé qu'un Fabius, propréteur, avait envoyé d'Espagne : ce blé, en conséquence, fut veri&u ; on en renvoya le prix aux villes espagnoles, avec dçs réprimandes

* Plut., Caius, 35.

• Sëncque, De benefic, 6-33, 34*

3C4 HISTOnS ROMAINS.

au proprétear, pour ces exactions qui reudaient odi^ise aux pays conquis la puissance romaine. Mais alors que deviendraient les grands, les chevaliers eux-mêmes , s*il n'était plus permis de presser les provinces? Gomment faire fortune et soutenir tant de dépenses ? Les inquiétudes redoublèrent, et la haine ne se dissimula plus quand on le vit continué dans le tribunat. H avait lui-même inséré cette clause dans une de ses lois, que si un tribun avait besoin d'être réélu pour remplir ses promesses , le peuple pourrait le réélire par cette raison, malgré la législation contraire '. n ne fut pas obligé de se remettre sur les rangs. Un jour, à la tribune , il avait demandé une seule grâce : on crut que c'était le consulat ; on s'imagina même qu'il voulait être consul et tribun à la fois * , et il est vraisemblable qu'il l'eût obtenu. Bientôt, aux comices consulaires, il se présenta tenant par la main un de ses amis, Fannius, et sollicita pour lui. Fannius élu consul. Gains devait être une ' seconde fois tribun, et il le fut (122).

L'appui qu'il espérait lui manqua ; Fannius se refroidit. Alors nouvelles colonies proposées à Tarente, à Gapoue, et nouvelles lois pour entretenir le zèle du peuple. Il chercha même des secours plus loin , et voulut admettre les Italiens au droit de suffrage '. Rien n'effraya autant le sénat. La noblesse était perdue si tout cela passait. Elle avait renversé Tiberlus par la violence, et la loi agraire n'était pas moins restée, et Gains maintenant faisait bien davantage, et il paraissait inattaquable. On imagina pourtant un moyen qui réussit, la perfidie.

Le sénat sembla s'exécuter de bonne grâce et se réunir

* Appien, Eft^., i.

• Plut., Caùu, 37.

' Plat., Caius, $7 ,dh ici tout les peoplet loftW; cTettonc dittractMHi Mdente , panqu'il a dit plos haut, 34 « tous les peuples de VJtalU ; Vell., *•& ,t$ Appieo I ^9., » t indiquent également touf les alli^.

Càius gràcchus. 5G5

enfin aux intentions qu'il avait combattues. Il gagna un homme d^une ambition plus habile que le consul Fannius, un tribun, Livius Drusus, homme qui n'était inférieur en richesse, en talent, en éloquence, à aucun des plus puissants. Il fut concerté avec lui qu'on détournerait, par son intervention , la faveur de la multitude, en cherchant à lui complaire jusque dans les choses les moins justes. Drusus, abandonnant donc au sénat l'exercice de son trlbunat, proposa à son tour des lois sans utilité ni honneur véritable , dans le seul motif de surpasser Caius en prévenance pour le peuple, « comme dans les comédies les poètes disputaient à qui divertirait le mieux les spectateurs ^ » Drusus annonçant toujours, dans toutes ses harangues et ses rogations, qu'il avait l'approbation du sénat, qui n'avait rien tant à cceur que l'intérêt du peuple, le peuple, toujours insensé , fut dupe de cet artifice. On lui montra ainsi évidemment que le sénat n'en voulait point aux lois de Caius, mais à sa personne. Il s'établit donc un combat de popularité entre les deux tribuns. Caius avait proposé deux colonies, qu'il composait des citoyens les plus honnêtes, et les sénateurs l'avaient accusé de vouloir corrompre le peuple ; Drusus en ordonna douze, chacune de trois mille citoyens indigents, et les sénateurs l'appuyèrent. Caius avait assujetti à une rente annuelle pour le trésor les terres distribuées aux pauvres, et le sénat l'avait appelé corrupteur de la multitude ; Drusus ôta cette redevance, et le sénat en témoigna son contentement. Caius avait accordé le droit de cité à tous les peuples du nom latin, et cette concession avait déplu au sénat ; Drusus défendit qu'aucun soldat latin fût frappé de verges, et le sénat soutint vivement cette loi. Le peuple s'adoucit, et peu à peu perdit son animosité contre les nobles, dont les moindres démar-

* Plut., CaiuB, S8.

5^f> HISTOIRE ROMÀimS.

chcs et les moindres paroles lui étaient auparavant suspectes.

Une chose ajoutait encore à la confiance qu'on prenait en Dnisus, c'est qu'il ne tirait jamais aucun avantage de ses lois ; il ne se mettait point parmi les comnaissaires de colonies à conduire, et ne se chargeait d^aucun emploi des deniers publics, au lieu que Caius s'attribuait la plupart et les plus. importantes de ces commissions *. A )a faveur de cette conspiration de générosité, le sénat réussit adroitement à sauver du partage le territoire de Gapoue, rés^vô de tout temps pour l'État.

Un autre tribun, Rubrius, ayant proposé le rétablissement de Carthage par une colonie romaine, le sort, sans doute sous rinfluence du sénat, en confia le soin à Caius, qui ne s'aperçut pas du piège, ou présuma en sortir à sa gloire. Il 86 rendit en Afrique, et s'occupa rapidement de tous les préparatifs nécessaires pour y recevoir six mille citoyens. Drusus avait le champ libre ; il en profita, s'appliquant à ruiner indirectement Caius par des attaques continuelles contre Fulvius Flaccus, le triumvir agraire, l'intime ami de Caius , et mortellement haï du sénat, qui le soupçonnait de pratiquer les alliés d'Italie, et de les exciter à la révolte. Ces soupçons n'étaient fondés sur rien ; mais Fulvius y donnait quelque vraisemblance par ses contradictions déraisonnables et turbulentes. Tout ce que gagnait Drusus , tout ce que perdait Fulvius dans l'opinion, était en même temps perdu pour Caius.

Cependant Caius exécutait sa fondation avec une activité extraordinaire; en soixante-dix jours il eut terminé son œuvre, et il revint à Rome, où il savait Fulvius vivement pressé par Drusus. De plus, l'ancien préteur Opimius, qu'il avait l'année précédente repoussé du consulat pour y

* Plut.. CuiHS, 39; Appicu, E/u^ ^ I.

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