MARIUS
en combat singulier. Reconnaissant en lui une grande su- ^ périorité de courage, il se l'attacha, le combla d'honneurs^, ■ et un soir qu'à sa table la conversation était tombée sur '^ les généraux du temps, un convive lui ayant demandé quel ^ capitaine aurait le peuple romain après lui pour le rempla- '• cer, Scipion frappant doucement sur l'épaule de ce jeune ^ homme, répondit : « Ce sera peut-être celui-ci. » Ainsi ^ avait-il annoncé le vainqueur des Cimbres. Ce jeune hom- •' me était Marins. Né de parents obscurs , d'une famille pau- ^ vre, d'un père publicain, élevé à la vie laborieuse d'un s colon mercenaire , dans une bourgade dépendante du mu- >2^ nicipe d'Arpinum, la rudesse de ses mœurs répondait à sa ^ complexion robuste et faite pour la guerre. Il n'apprit ja- M mais les lettres grecques , et ne voulut pas même de cette i langue dans aucune affaire importante ; il trouvait ridicule i: d'apprendre la langue d'un peuple esclave *. ^ Le mot de Scipion lui révélant tout-à-coup ses espéranli ces et son génie ambitieux , il se porta vers les affaires puç bliques, et la protection de Cecilius Metellus, dont la mai- I son avait toujours protégé la sienne, le fit nommer tribun n du peuple (119). Il proposa une loi qui devait gêner la brigue et l'influence des nobles au moment décisif, celui du i. vote des comices : il voulait que les ponts par lesquels on ': allait aux suffrages dans les parcs, fussent rétrécis , afin i qu'un seul homme y pût passer , et que nul autre ne pût j s'y tenir pour solliciter des voix au passage '.
I » Plut., Cahis, 3,1; Diodore , Excerpt. ; Vell., a-io ; Cic. , De leg,, a-i6 , 36 ; Juvénal , A , v. 94^ •
Ârpinas alius Volscomm in moote solebat ' Pascere mercedes alieno lassus aratro :
Nodosam post haec frangebat vertice vitem , Si lentus pigra muniret castra dolabra.
Hic tamen et Cimbros , et summa pericula reram Ëxciptt , et solus trepidantem protegit urbem.
* Plut., Mar,, 4; Cic, De leg., 3; Rosin, 8-3.
381 HISTOIUI ROHAmX.
On CTul avoir bon compte de ce jeune nouveau -venu qu*on connaissait à peine; on le cita au sénat. D s'y rendit d'un air assuré , menaça le consul Cotta de le mettre en prison s'il ne faisait révoquer son sénatus-consulte ; et Cotta commençant à prendre les voix, le tribun appela un vlar teur pour saisir Metellus, qui, le premier, avait appuyé le consul. Nul autre tribun ne s'interposa, le sénat retira son décret, et Marins retournant fièrement aux comices , la loi fut acceptée *. Un pareil début promettait une opposition redoutable ; mais Marins surprit agréablement les grands en rejetant une autre proposition plus populaire, qui accordait une distribution gratuite de blé. Cette indépendance d'action et de volonté lui attira l'estime des deux partis. Il n'obtint pas cependant la grande édilité aux élections suivantes; il se présenta sur-le^hamp à l'édilité plébéienne : il fut rejeté pour cette obstination même. Un double rei\is on un Jour, ce qui était sans exemple, ne rabattit rien de sa fierté; il demanda bientôt la préture, et peu s'en fallut qu'il ne fût encore refiisé. Élu enfin le dernier (il 7), on Taccusa d'avoir acheté des suffirages : on avait vu, en effet, en dedans des barrières, l'esclave d'un de ses amis, Cassius Sabacon, au milieu de ceux qui lui donnaient leurs voix. Cassius, cité, répondit que, pressé d'une soif extrême, par la cbaleur du jour, il avait demandé de l'eau, que cet esclave lui en avait apporté , et s'était retiré aussitôt ; il fut néanmoins chassé du sénat par les censeurs , ou pour avoir fait une fausse déposition, ou pour n'avoir pas supporté une privation. C. Herennius, patron de Marins, se défendit en même temps de témoigner contre son client ; les juges admettaient cette excuse, mais Marins s'y opposa, soutenant qu'il n'était plus client dès qu'il avait rempli une charge publique : la prétention n'ijtait pas exacte, car il n'a-
' riut., iUar.,4.
HÀRius. 583
vait encore exercé que le tribunat; les charges curules rompaient seules la clientèle, et lapréturelui était précisé* ment contestée en ce moment. Aussi les juges qui avaient à prononcer sur la brigue (de ambitu) , paraissaient mal disposés pour lui. Cependant, contre Tattente générale, il fut absous, le dernier jour, par le partage des voix*. Il laissa le sénat tranquille, et, son année finie, il s'en alla comme propréteur en Espagne ultérieure , où il contint , par sa fermeté, Thumeur remuante et les brigandages des habitants.
Rien ne gênant donc plus les nobles, ils achevèrent leur dessein : une loi permit à chacun de vendre son lot do terre, ce que Tiberius avait défendu: sous ce prétexte, les riches commencèrent à évincer les pauvres par force ou par traité , jusqu'à ce qu'un plébiscite du tribun Bœbius décidât que les terres ne seraient plus partagées , qu'elles resteraient à leurs possesseurs moyennant une redevance à lever pour le peuple, et qui se distribuerait par tête'; ce qui soulageait les pauvres, mais ne réparait pas la popu^ lation. Enfin , Sp. Thorius abolit cette contribution , et in« terdit même le pâturage sur les terres de l'État. On ruina entièrement, par ces artifices, la loi agraire, qui eût été « très-bonne et très-utile, si elle eût pu subsister; le peuple perdit tout ; » et , par une fâcheuse conséquence , citoyens, soldats, revenus et distributions du territoire, justice, tout dépérit pendant les quinze ans qui suivirent la législation de Gracchus \
« Plut., il^ar., 5.
* Àppicn, h/ji^,, I ; Rosio , 8-10.
' Rosin , 8-10; Cic, De clar, orat.y 36, De orat., a-70; Si(jon., De jur.^ Antiq. ital»^ a>a; Appien, £/u^., 1 : Ata^ ^i Ttitç 9»<^iafJutTt rotait to»
384 HISTOIHB ftOMllNB.
Marias, à son retour d'Espagne, vit tout cela tranquillement ; il n'apportait dans les affaires publiques ni richesse, ni éloquence, deux des plus puissants moyens de considération et de gouvernement. Cependant son caractère décidé, sa constance infatigable , sa manière de vivre toute populaire, sa modération prudente, forçaient l'attention et l'estime. Ce fut un bonheur pour lui de n'être point orateur ; obligé d'y suppléer par la gloire militaire, il attendit le moment de prendre rang, et il ne tarda pas à trouver dans les camps un peuple moins mobile et plus entreprenant que celui du Forum. Une guerre imprévue s'éleva au dehors, qui fut l'opprobre de la noblesse et le premier échec de son orgueil *.
Après Massinissa , qui mourut au commencement de la troisième guerre punique (149) , Micipsa avait gardé aussi fidèlement que son père l'alliance de Rome, pour la transmettre avec son héritage à ses deux fils Adherbal et Hiempsal ; mais ce roi avait à sa cour un neveu, supérieur aux deux jeunes princes en valeur et en talents , et cher aux Numides , parce qu'il aimait comme eux la chasse , et presque toujours portait le premier coup au lion. Micipsa, s'alarraant à la fin pour ses enfants d'un âge peu avancé, l'envoya conduire devant Numance le secours de troupes qu'il devait à la république. Là, Jugurtha fit ses premières armes avec Marins, et il se distingua comme lui : également bon pour l'action et pour le conseil, intrépide aux périls, redouté des ennemis, il sut plaire aux Romains conrnie à leur général , et , parmi les hommes nouveaux et les nobles qui se lièrent avec lui, la plupart montraient à son ambition le trône de Numidie;
* Sali., 3wj.^ 5.
JUGURTHÀ. 385
car il avait eo lui-même le plus sûr moyen de succès, et tout se vendait à Rome *. Il comprit cela mieux que les sages conseils de Scipion. Il revint plus glorieux vers le triste Micipsa, qui avait espéré autre chose. Essayant alors de le captiver par ses bienfaits , le roi l'adopta , l'admit à son héritage, et recommanda aux trois princes de vivre en paix.
Ils se brouillèrent dès le partage ; Jugurtha , proposant d'annuler tout ce que Micipsa avait fait depuis cinq ans : « J'en .suis d'avis, répondit Hiempsal, car ton adoption au trône ne date que de trois ans. » Ce mot dédaigneux lui coûta la vie. Des soldats s'introduisirent la nuit dans sa demeure par le moyen de fausses clefs , et rapportèrent sa tête à Jugurtha. Les Numides se partagèrent entre les deux autres rois; le plus grand nombre suivit Adherbal. Jugurtha eut les plus braves , et demeura vainqueur et maître de tout le royaume. Il envoya bientôt des ambassadeurs à Rome , où déjà son faible rival avait porté plainte (418). Les ambassadeurs emportèrent de l'or et de l'argent, et, selon les instructions de leur maître , ils comblèrent ses anciens amis et lui en firent de nouveaux. Au jour fixé, ils comparurent dans le sénat : on entendit les justes douleurs . d' Adherbal , les impudentes dénégations de l'ambassade ; on se répandit en louanges sur le mérite de Jugurtha. Quelques uns soutinrent en vain la justice ; on envoya dix commissaires pour partager entre les deux princes le royaume qu'on avait donné à Micipsa. Le partage fut une autre iniquité : Adherbal eut la plus grande étendue de territoire , Jugurtha 'la plus fertile et la mieux peuplée (117). L'arbitre de ce partage, le chef de la commission, était cet Opimius que le meurtre de Fulvius et de Gracchus avait rendu si puissant dans le sénat. Le Numide l'avait compté entre ses
> Sali., /u</., 8.
580 nisTOiAS KOSAmE.
amis à Rome ; il le reçut si bien dans son royaume , loi donna et lui promit tant, que le consulaire fit passer, avant Thomieur et la justice, les intérêts du prince : les autres commissaires s'étaient laissé prendre également K
Jugurtha, voyant bien qu'il était vrai que tout se vendait à Rome, tomba bient^ sur son voisin timide et inof* fensif , sans être toucbé de sa patience ni de ses réclan»' tions suppliantes, et prétendit ouvertement réunir toute k Numidici Adherbal « forcé de se défendre, surpris de nnit dans son camp , mal soutenu de ses styets, s^enfuit dans Girtha, où son ennemi fût entré sur ses pas et eût terminé la guerre d'un seul coup, sans les liommes de toge, les négociants italiens, qui se trouvaient là en grand nombre pour leurs affaires , et qui , ne voulant souffrir la prise ni le pillage de leiu" résidence, repoussèrmt les vainqueurs '. Jugurtha commença aussitôt un siège (ii5). Des ambassadeurs d'Adberbal étaient déjà partis pour Rome avant la bataille, et, au premier bruit de ces événements, le sénat avait député trois jeunes nobles pour signifia aux deai princes qu'ils eussent « à disputa par voie de justice et noa par les armes *. p Mais la suite ne répondit pas à ce t(»i de dignité. Jugurtba, protestant de sOn respect pour Fautorité du sénat, de ses bonnes int^tions , de la nécessité de se défendre contre les embûches de son adversaire , promit d'envoyer sur tout cela des ambassadeurs, et les Romains se retirèrent sans avoir même vu Adherbal ^.
Les circonstances étaient graves, et de plus grandes sol* licitudes venaient du nord de l'Italie. Les Scordisques, peu* plade thrace la plus féroce et la plus rusée, qui sacrifiaient des victimes humaines, buvaient dans le crâne des vain-
* SaU.,/ti^M >6*
* Sall.,/fi^., ao ,ai.
' Saïï.fJug.t ao, 31.
^ SoU., /u^.iaa.
^ CnilBS IT TKCTOHS. S87
f eus , ravagèrent la Macédoine. Le consul Caton , petii-flls I du censeur, ayant marché contre eux (il4), toute son arj mée avait été taillée en pièces : les Barbares s^avancèrent . jusqu'aux bords de TAdriatique , et, arrêtés par ces limites , naturelles, ils lancèrent leurs traits contre les flots ♦. Mais , ils rencontrèrent une autre armée avec le préteur Didius , en niyrie, qui les surprit dispersés par le pillage, et les j rechassa.
Pendant que le consul Metellus Caprarius les poussait hors de la Macédoine, son collègue , Cn. Papirius Carbon , , succombait sous une autre invasion , celle des Clmbres et , des Teutons (ld3). « On ignorait à quelle nation tenaient ces hordes errantes. Leur haute taille, leurs yeux noirs, et le nom de Clmbres (Kimri), que les Germains donnent aux brigands, faisaient conjecturer qu'ils sortaient de la Ger- Daanie maritime ; mais la Celtique confinant vers les Palus- Méptides, et le Bosphore Cimmérien (Kimrien) à laScythle ponlique, peut-être étaient^e de ces émigrations annuelles de Colto-Scythes, qui allaient au hasard, se jetant sur les premiers pays qu'ils rencontraient. Leur multitude était immense ; leur valeur et leur audace étaient comparables à Timpôtuositô de la foudre : ils entraînaient les autres peuplades sur leur passage comme une proie *. » Carbon les attaqua imprudemment dans le Noricum , près de Norcia (Gorice), et lut vaincu. Les Barbares continuèrent leur marche vers l'occident, au lieu de descendre en Italie; ils s'accrurent de la réunion des Tugéniens , des Tigurlns et des Ambrons, peuplades helvétiennes , et les généraux romains les retrouvèrent malheureusement dans la Gaule ^atre ans après '.
* Floruu , 3-5.
■ IMut., iWiar., ii , la.
^ Tache , Getm,, 37 , donne la date : v Sexcentesimum et quadraf^esimum Mnuin uibs nosiraagobat, quuin primum Cinibrorura audiia sunl arma.
588 HISTOIRE ROHAINB.
Quant aux Scordisques, Drusus les poursuivit au^ du Danube (112) , et Min. Rufus reporta chez eux la dévastation le long de TÈbre, quoiqu'on traversant le fleo^e glacé, qui se rompit sous les pieds des chevaux, il eût perdu beaucoup de cavaliers*. Il ôta aux ennemis renvic de continuer leurs courses (110).
Rien n'avait empêché cependant de secourir AdherbaL Réduit aux dernières extrémités , il n'avait pu résister. En vain deux messagers fidèles étaient venus à travers le blocus apporter au sénat une lettre lamentable du malheurm assiégé; en vain quelques sénateurs demandaient qu'on envoyât une armée et qu'on délibérât ensuite sur la désobéisr sance de Jugurtha : on s'était contenté d'une nouvelle députation. Des personnages imposants par l'âge et la dignité, ayant à leur tête le consulaire M. Emilius Scauros, alors prince du sénat, un des plus sévères dès le commencement de ce démêlé , étaient partis promptement pour Utique. Là ils avaient mandé Jugurtha. Le Numide, partagé entre la crainte et l'ambition, résolut avant toutàe livrer un assaut; n'ayant pu réussir comme il i'espéraiti il se rendit auprès de Scaurus, et, après un long entretien, les députés avaient quitté l'Afrique sans avoir rien fait, malgré les menaces qu'ils avaient à prononcer. Les Italiens de Cirtha obhgeant à la fin Adherbal de capituler, lepriiM» n'avait demandé que la vie à son ennemi et s'était livré • Jugurtha aussitôt l'avait mis à mort (112) , et tout ce qu'il trouva les armes à la main fut tué indistinctement, Numides et Italiens, quoique ceux-ci se crussent inviolables sous le nom du grand peuple •.
Cœc. Metcllo ac Papir. Carbone coss. Ex quo si ad alterum impcwtons jani coDSulatam computeraus , ducenti f«rme , et decem anni colliguntar- Oros., 5-1 5 , iG ; Strabon , 4-7 ; Vell., 2-7, 11. » Florus, 3-5.
JU6URTHÀ. 589
Tant d'audace devait étonner Rome, et agitait en effet le sénat ; mais les fauteurs du meurtrier, en prolongeant la discussion , en traînant Fafîaire en longueur, fbiissaient par adoucir Tatrocité du fait, et si C. Memmius, tribun désigné, homme hardi et hostile à la domination des nobles , n'eût informé le peuple de ce qui se passait, toute cette émotion se fût bientôt perdue en discours. Le sénat eut peur du peuple, et, dans les deux provinces consulaires, il désigna la Numidie , qui échut ensuite à Calpum. Pison Bestia (111) ; car on n'avait pu détruire toute l'œuvre des Gracques, et Caius, après sa mort, n'en tenait pas moins le sénat en bride par la loi Sempronia sur les provinces*.
A cette vigueur inattendue, Jugurtha envoya promptement son fils et deux amis , avec la même recommandation : a Voilà de l'or, attaquez tout le monde. » Cette fois l'ambassade ne fut point admise dans Rome et reçut ordre de sortir de l'Italie dans dix jours , si le roi ne venait se livrer lui-même. Jugurtha avait encore ses trésors pleins ; il attendit de pied ferme le consul et ses heutenants, entre lesquels était Scaurus. Les hostilités commencèrent, il y eut plusieurs combats, et plusieurs villes prises. Le Numide tenta de son côté la cupidité de l'ennemi. Scaurus, jusqu'alors non gagné, céda enfin à la grandeur de la somme, et décida le consul. Ce n'était pas la première victoire de Jugurtha, et ce ne fut pas la dernière, car la vertu romaine ne savait plus résister à de pareils assauts. On lui envoya comme otage un questeur, sous prétexte de recevoir une provision de blé exigée; le Numide vint publiquement au camp, et, avec quelques mots de justification, se rendit à discrétiolf) : le reste se passa en secret avec Bestia et Scaurus, et le consul partit pour présider les comices^.
» Sali., Jng.^ 17.
• Sal!., Jxig.y aS, a9; Florus, 3-a.