‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 66 sur 87 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

fin de la guerbs des cimbres et de là guerre numidiqce.

— ^l'avilissement Général f ayorise la démocratie dans

rome. — deuxième révolte des esclaves.

La guerre, qui prit à la fois et sérieusement en Numidie et en Gaule, ralentit peu la lutte intérieure et la soutint plutôt. Le peuple, retenu dans une réserve d'instinct par Texpérience du passé , ne se lançait plus dans ces brusques attaques „ qui finissaient toujours par donner de Tavantage aux grands, en poussant dans leur cause celle de Tordre public à défendre , et en confondant leur triomphe avec celui de l'État. Maintenant il se fortifiait par une résistance mesurée, profitant, à son tour, de leurs fautes et même des malheurs imprévus qu'on rejetait sur eux.

Metellus, avec de nouvelles levées , avec une sage discipline, qui éloigna peu à peu de l'ancienne armée le brigandage et la lâcheté, ne tarda pas à reprendre l'offensive. Retournant contre Jugurtha ses propres artifices, il tentait la fidélité de ses ambassadeurs, et, sans lui refuser ouverte-

METELLtS. 597

ment ni lui accorder la paix, il avançait toujours avec une active circonspection. Maître de Vacca, le marché de toute la Numidie , il vainquit ensuite Tennemi , qui avait préparé une embuscade près du fleuve Muthul (109). La grande joie que ces exploits causèrent à Rome imposait à Metellus l'obligation d'achever avec le même succès, ce qui n'était point sans difficulté. Jugurtha, réduit à se défendre, se défendait habilement , en élève des Romains. En sûreté dans ses montagnes et ses forêts, où Ton ne pouvait essayer de le poursuivre, il choisissait à son gré le temps et le lieu pour combattre, et ses Numides se dispersant de tous côtés à propos, quand ils étaient vaincus, une défaite lui coûtait moins qu'une victoire à l'ennemi. Metellus, changeant son système, se mit à ravager les campagnes les plus fertiles, à prendre et brûler les villes et les forteresses, à passer au fil de l'épée les jeunes habitants, donnant les autres en butin à ses soldats. Jugurtha suivait ses mouvements sur les hauteurs avec une troupe d'élite, gâtait le fourrage et les sources, tombait à l'improviste sur les détachements, et lie laissait point de repos. Metellus ayant mis le siège devant Zama pour l'attirer de nouveau à une bataille, Jugurtha arrêta deux assauts par deux attaques inopinées sur le camp romain, et faillit s'en emparer. Le consul, suspendant la campagne, distribua des garnisons dans plusieurs places , et alla prendre ses quartiers d'hiver dans la province romaine. De là il essaya un autre genre de guerre , moins glorieuse, mais plus redoutable Ji son ennemi. Il gagna secrètement Bomilcar , pour avoir Jugurtha mort ou 'Vif. Le roi , inquiet de l'avenir, parut d'abord écouter les conseils du traître, et, se résignant bientôt à la soumission, illivra, comme on l'exigeait, deux cent mille livres d'argent, tous ses éléphants, des armes, des chevaux, des transfuges; puis, lorsque ainsi affaibli il s'agit de venir recevoir de nouveaux ordres du consul, une inquiétude 1. 34

398 nisTOiRB noxAiKE.

contraire le saisit, il ne put s'y résoudre et préféra se défendre. Metellus était continué par le sénat dans son commandement^.

Les espérances de la Numidie furent bien tempérées par les désastres de la Gaule. La défaite de Fautre consul Ju> lius Silanus (109) ouvrait la province romaine aux Cimbres et à leurs alliés ; ils battirent encore Tannée suivante son successeur Aurelius Scaurus, pendant que F Afrique rési^ tait toujours*.

Marins, cboisi par Metellus comme lieutenant, avait vu dans cette nouvelle position un appel de la fortune. Là, égalant la frugalité et la patience des légi(Hmaires, il surpassait les autres cbefs en babileté, et on ne parlait en Afrique et en Italie que de lui et du général , qu'il avait heureusement secondé en plusieurs circonstances importantes'; il avait Taffection de toute Tarmée. Vers ce terni», à Ulique, il consulta les présages; Tharuspice lui annonça de grandes choses : qu'il suivit ses pensées, qu'il tentât la fortune , les dieux étaient pour lui. Il avait une extrême ^vie du consulat, et tous les titres pour l'obtenir; mais il lui manquait la faconde grecque et les élégances urbaines, et les nobles alors se passaient de main en main le consulat , qu'ils auraient regardé comme déshonoré par un homme nouveau , si célèbre, si méritant qu'il fût^. Marius, animé par les paroles de l'haruspice, demanda son renvoi à Metellus, et lui en dit le motif. L'homme noble , choqué de cette prétention, lui en remontra la témérité; puis, s'opposant toujours aux importunités obstinées de son lieutenant, i) finit par lui dire : « Pourquoi te hâter ? Tu arriveras toujours à temps pour demander le consulat avec mon fils, i

* Sali., Jtig.y de 43 à 6a.

« Vell., 2-1 1. I

î Plut., ilar., 7 ; Sall.,/n<7., 47» *<>> 55,56, 5; , 58.

^ Sall.^ Jug. f 63.

MBTELLCS. — MARIUS. 399

Ce fils , faisant ses premières armes avec son père , n'avait guère que vingt ans*. Marins, depuis ce jour, plus ambitieux encore par ressentiment, ne cessa de travailler l'esprit des soldats et des nombreux marchands italiens d'Utique: soldats, marchands, chevaliers, écrivaient à leurs amis et à leurs parents de Rome, pour décrier Tincapacité et Forgueil royal de Metellus, et pour demander Marins.

Le moment était favorable ; depuis Téchec porté à la noblesse par la loi Mamilia, les hommes nouveaux avaient plus de chance. Il trouva sur ces entrefaites une première vengeance contre Metellus. Turpilius, ami du proconsul , commandait à Vacca; sa douceur bienveillante ne put attacher les inconstants Numides; une conspiration ayant soulevé la ville, Turpilius seul échappa au massacre de la garnison. Metellus accourut aussitôt, y entra par surprise (108) ; ensuite il lui fallut citer Turpilius devant un conseil militaire. Marins vint à bout de faire prononcer une sentence de mort. Turpilius fut battu de verges et décapité , car il était citoyen du Latium •. Après l'exécution , on reconnut qu'on s'était trompé. Quand tous les autres s'empressaient de consoler Metellus , en partageant sa douleur, Marius seul était content : « il se vantait d'avoir attaché à l'ame de Metellus une Furie qui le punirait d'avoir fait mourir un hôte et un ami*. » L'ame de Marius était tout entière dans ce mot.

11 &.illit en ce temps perdre sa plus ardente espérance : la guerre de Numidie fut sur le point de finir tout-à-coup. Bolmicar s'était fait un complice de Nabdalsa , le général le plus habile de Jugurtha. Ils préparaient de concert leurs embûches, et attendaient une occasion, lorsqu'une lettre,

» Sali., J«flf., 63, 64, 65; Plut., Jlfar., g, 7. • SjU., Juy.f 69; Vell., a-io.

3 Plut., Jl/ar., 8.

400 BISTOraB ROHÀHTE.

surprise à Nabdalsa dormant , fut portée au roi , et lui découvrit la trahison. Bomilcar et beaucoup d'autres payèrent aussitôt de leur tête. Jugurtha, depuis ce jour, tourmenté d'une anxiété continuelle , partout en défiance de tous, poursuivi de terreurs jusque dans son sommeil, se vit de nouveau pressé par Tennemi. Metellus , instruit de ce qui était arrivé par les conjurés en fuite, se débarrassa enfin de Timportun et odieux Marius, quMl laissa partir, et, résolu de pousser plus vivement les hostilités, battit le Numide , le poursuivit à travers une solitude de cinquante milles jusqu'à Thala , où étaient renfermées presque toutes les richesses royales, le chassa encore de cet asyle , tout cela en quarante jours. Le roi , vaincu, traversant les déserts, courut chez les Gétules, rassembla ces sauvages, qui ne connaissaient pas encore le nom romain, les dressa aoi évolutions militaires; en même temps il décidait son beaupère Bocchus, roi de Mauritanie, à prendre les armes contre la république. Bocchus y était assez disposé , car, au commencement de la guerre , il avait envoyé à Rome une ambassade pour faire alliance , et on n'avait tenu aucun compte de cette démarche. Jugurtha, ne lui laissant pas le temps de la réflexion, l'entraîna rapidement devant Cirtha. Les deux camps étaient en présence; mais Metellus ne voulut plus vaincre pour un rival *.

Les intrigues de Marius avaient réussi. En vain le sénat avait récemment maintenu le proconsul en Numidie : la haute naissance de Metellus était devenue un tort, la basse origine de l'autre un mérite. Le peuple, animé par ses magistrats, quittait son travail pour venir voir et appuyer Marius de retour. Après beaucoup de tempêtes, la noblesse fut vaincue, et le consulat donné à l'homme nouveau ; et ensuite, sur la rogation du tribun Manlius Mantinus, on y

• Snll., Jng., de 70 à 80.

MÀRIUS. 401

ajouta la guerre à continuer contre Jugurlha. Ces deux nouvelles arrivant coup sur coup à Metellus, il en pleura do dépit, moins affecté de sa propre injure que du succès de Marius: la province ôtée lui eût causé peu de peine, si on ne Peut livrée à Marius. Il entama donc des négocialions avec Bocchus , et , par des délais prolongés , laissa la guerre à recommencer *.

Marius s'y attendait. Plus haineux que jamais contre les nobles, il les bravait chaque jour, répétant qu'il avait enlevé le consulat comme les dépouilles de leur défaite *. Il hâtait ses préparatifs : nouvelles levées , troupes auxiliaires, enrôlement des plus robustes Latins, des meilleurs soldats , même des vétérans , le sénat n'osait rien refuser, et espérait même que ces mesures déplairaient au peuple. Mais c'était à qui suivrait Marius , pour revenir riche et vainqueur, surtout lorsqu*on l'eut lentenâu haranguer à la tribune :

« La plupart, disait-il, parvenus au commandement par « artifices et par prières, y perdent le temps ensuite dans a la lâcheté et l'arrogance. Pour moi , au contraire, il me « reste bien plus à faire, malgré des envieux, des enne- « mis, des factieux ; et je n'ai , comme tant d'autres , pour « appui, ni une noblesse ancienne, ni les richesses de pa- « rents et d'amis, ni une nombreuse clientèle; tout mon « espoir est en moi !... Vous m'avez chargé, quirites, de « la guerre contre Jugurtha ; les nobles en sont mécon- « tents. Voyez donc s'il vaut mieux changer, et si de cette « multitude de noblesse vous choisirez quelque homme de « vieille race, à nombreux portraits d'aïeux, mais qui n'a « jamais servi , afm que , ne connaissant rien à une chose « si importante , il s'inquiète, s'agite, et prenne quelqu'un

* Sali., /tujT., 7a ; Plut., JVar.» 9{ Vell., s -10

* Sait., Jtig,, 8a ; Plut., J/«r., 6.

402 HISTOmS ROMAINE.

a du peuple pour apprendre ce quMl doit faire : cela est « ainsi d'ordinaire. Ceux qui sont nommés consuls se met- « tent à lire les faits de nos anciens et les préceptes mili- « taires des Grecs ; gens qui vont au rebours et agiss^t a avant de savoir. Faites maintenant comparaison de cet « orgueil avec moi , honmie nouveau. Ce qu'ils lisent , je a rai vu ou je Tai fait ; ce qu'ils étudient dans les livres, « je Fai appris les armes à la main...

tt Ils méprisent ma nouveauté, moi leur lâcheté; on me « reproche ma condition, à eux leurs infamies. D'ailleurs, « je pense que nous sommes tous de même nature, et que « le plus brave est réellement le plus noble. Si on pouvait « le demander aux ancêtres d'Albinus et de Bestia , n'ai- « meraient-ils pas mieux que je fusse né d'eux?... S^ils « pensent avoir raison de me mépriser, qu'ils fassent donc « comme leurs ancêtres, qui ont commencé, comme moi, a leur noblesse par leur mérite... Mais ils ne voient pas, a quand ils prétendent se glorifier de leurs familles, qu'ils « se rendent eux-mêmes plus méprisables par ces souvea nirs... Je sais bien que s'ils veulent me répondre, ils ne « manqueront pas de discours et d'éloquence ; mais, à moD « avis, aucun discours ne peut me nuire... ma vie confcmd « leurs accusations. Je ne pourrais pas, pour me défendre, « produire les images, les triomphes et les consulats de « mes aïeux; mais, s'il le fallait , je puis montrer des pin ques, une enseigne, des colliers, d'autres trophées militt taires, et de plus mes blessures, toutes marquées par « devant. Il n'y a pas d'élégance dans mes paroles ; cela « m'importe peu, et le mérite se montre assez de soi-même. Il Ceux-là ont besoin d'art pour couvrir de leurs paroles ft des actions honteuses. Je n'ai pas étudié la langue grecce que ; il me tentait fort peu d'apprendre une chose qui n'a a pas donné plus de vertus aux savants qui l'enseignent. « Mais je suis instruit dans la science la plus utile à la

MÀRIUS. 405

a république : Je sais frapper Fenncmi, défendre des places, « ne rien redouter que le déshonneur, souffrir le froid et a la chaleur, coucher sur la terre, soutenir tout à la fois le tf travail et la faim. Voilà renseignement que je donnerai it aux soldats : je ne les traiterai pas durement , et moi ic avec magnificence ; je ne me ferai point une gloire de <A leurs fatigues... Voilà comment vos ancêtres ont élevé « notre puissance,

« On dit que je suis grossier et sans culture , parce

« que je n'ordonne pas un festin habilement , et que je « n'estime pas un histrion ni un cuisinier plus qu'un mé- « tayer. Certes, je l'avouerai volontiers, quirites ; car j'ai « appris de mon père et de beaucoup d'autres hommes de « bien, que l'élégance convenait aux femmes, aux hommes « le travail; que la gloire est au-dessus de toutes les ri- « chesses... Après tout, que ces élégants gardent ce genre a de vie si doux ! qu'ils s'amusent et qu'ils boivent ! qu'ils a passent leur vieillesse, comme leur adolescence, dans les n festins et les plus viles débauches, et qu'ils nous laissent a la sueur, la poussière et les fatigues , que nous préfétt rons à leurs réjouissances. Mais il n'en est pas ainsi ; les a plus déshonorés des hommes... enlèvent aux gens de f( bien leurs récompenses et perdent la république.

a Maintenant que j'ai répondu, il me reste peu à dire « sur les affaires présentes. Tout ce qui a défendu jus- <t qu'aujourd'hui Jugurtha, vous l'avez écarté : l'avarice,

« Timpéritie, l'arrogance Vous tous qui avez l'âge du

a service, appuyez mes efforts et chargez-vous des intérêts tt de l'État, sans rien craindre. Je vous conduirai ; je se- « rai à côté de vous dans la marche, dans le combat, dans c< le péril. Tout sera égal et commun entre nous : la vic- « toire, le butin, la gloire nous attendent ^ . »

« Sali.» /n^., S){ PiuN, Mur,t 9.

La multitade prenait un extrême plaisir à entendre parler ainsi : Marins fit quelque chose de plus bardi encore, quoique moins sensible aux grands; il enrôla, sans distinction de cens et de classes , tous ceux qui se présentèrent, des misérables , des esclaves * , ce qui ne s'était jamais pratiqué ; mais il s'attachait ainsi une multitude perdue qui n'avait de ressources que dans rambitionducbef. Il partit avec des levées bien plus nombreuses que ne le portait le décret. Metellus, fuyant sa présence odieuse, lai transmit le commandement par un lieutenant.

Le nouveau consul disciplina et aguerrit promptemeot ses nouvelles troupe unies aux anciennes , prit habilement ses mesures, explora le pays, prévint les desseins et les embûches des deux rois, qui s'étaient séparés pour diviser ses forces , chassa devant lui l'ennemi toujours battu. Après s'être mis ainsi au large , il pénétra , à travers d'arides et difficiles déserts, au-delà du fleuve Tana, et ne marchant que la nuit avec son armée admirablement pourvue, il arriva inopinément sur Capsa, la prit et la brûla (107). Les légionnaires, commandés sans hauteur, enrichis de butin, portaient aux nues leur intrépide chef; les Numides le redoutaient plus qu'un mortel, et tous le regardaient comme inspiré ou favorisé des dieux '.

Un heureux hasard conserva cette réputation devant une forteresse peu considérable, mais d'une élévation immense sur des roches inaccessibles, non loin du fleuve Mulucha, qui séparait la Numidie de la Mauritanie. L'envie de s'emparer des trésors qu'on y gardait avait arrêté là Marius; il y perdait beaucoup de temps, ses efforts et ses braves soldats, et pensait tristement à y renoncer, lorsqu'un Ligure des cohortes auxiliaires vint le trouver. Cet homme, aper-

' SaU., Jiig., 84 ; Plut., Mar., 9 ; Aul. Gell., 16-10 ; Val. Max., î-3, « * S.». 11., Jitg.y (!o 55 à 90.

IfVKIBIB CONQUISE. iOo

cevant des escargots entre les rocs et les ramassant un à un , était monté de proche en proche jusqu'au plus haut sommet : la curiosité le poussant , il avait grimpé sur un arbre d'où il avait vu facilement, au-dessous de lui, toute la forteresse et les Numides attentifs vers la plaine : après avoir observé exactement , il était revenu au camp. Une troupe légère escalada de ce côté, pieds nus, épées et boucliers attachés sur le dos, les uns et les autres se soutenant et se tirant mutuellement à l'aide de cordes accrochées à quelques pointes de rochers ou à quelques vieux troncs. Une attaque du bas , occupant plus vivement les assiégés qui renversaient et brûlaient de nouveau les machines romaines, ils entendirent tout-à-coup les trompettes derrière eux, et des ennemis subits s'élancent et massacrent. Ainsi, la témérité de Marins finit par un succès.

Enfin, il en eut un plus décisif encore. Les deux rois réunis le surprirent en marche vers le soir ; le consul, assailli par des masses de Gétules et de Maures, avant d'avoir pu ranger ses troupes , n'en prit pas moins une position avantageuse pendant la nuit. Le lendemain, assaillant à son tour, il fit un horrible carnage de ces Barbares. Il retrouva une autre armée à combattre près de Cirtha; mais rien ne pouvait troubler Marins ni ses soldats assurés sous sa vigilance infatigable. Cette seconde mêlée flit toutefois plus périlleuse que la première, .^gurtha , criant en latin qu'il avait tué Marius , mit un moment le désordre parmi les légions, et tout tonrfmit, à droite et à gauche, sous son épée : mais Marius et son questeur Sylla accoururent on même temps , et les deux rois vaincus laissèrent le champ de bataille jonché de leurs soldats K

Sylla était arrivé, peu avant la première bataille, avec Va cavalerie alliée qu'il amenait d'Italie. On connaissait à

* Sali., Jug,t de 90 à 99

406 HISTOIRB ftOHAINB.

peine dans Rome ce jeun« patricien , de si médiocre fortune qu'il n'occupait que le bas d'une maison de louage aa prix de trois mille sesterces; on savait seulement qu'il descendait de ce Cornélius Rufus, flétri autrefois par les censeurs après son consulat , pour avoir possédé une vaisselle d'argent de plus de dix livres; et, depuis, cette branche déchue de la famille Gomelia avait vécu dans Tobscurite ^ Sylla y toutefois , avait beaucoup d'instruction , de l'éloquence , un génie élevé. D'ailleurs prodigue de toutes choses et surtout d'argent, avide de plaisir et plus encore de gloire, avec une humeur facile et une incroyable dissimulation , il se fit aimer de tous dans l'armée; il ignorait la guerre, et en peu de temps il y devint le plus hab'ûo '. Ce fut lui que son général envoya de préférence vers Becchus, quand ce prince découragé demanda la paix. Une ambassade à Rome ayant reçu cette réponse : <t qu^on pardonnait au repentir et qu'on ferait alliance avec Bocchus quand il l'aurait mérité, » Sylla fut de nouveau envoyé en Mauritanie avec une escorte , et exigea que Jugurtha lui fût livré. Jugurtha, en même temps, soUicitait Bocchus de lui livrer Sylla. Le roi, incertain entre deux trahisons à faire, se décida pour la plus sûre, et tendit une embuscade à son gendre, qui tomba au pouvoir du questeur romain (106), Cet événement termina inopinément la guerre et changea la plus grande partie de la Numidie en province (105); le reste fut partagé entre deux petits princes de la famille de Massinissa '.

Ce fut un double bonheur pour Rome de se voir délivrée des résistances de l'Afrique , et d'avoir son plus fameux général pour défendre m ce moment l'Italie, plus menacée

> Plut., jyz/a, I.

• Sali., Jtig.j 93.

* Sali., Jwj.y derniers chap. ; Plut., Mar., 10 , Sylla , 3; Flor., 3-« ; VeU., a-ii.

CIMBRES ET TELTONS. 407

que jamais* Gassius Longinus, collègue de Marius, avait été défait et tué, près du lac Léman, par les Tigurins (107); le reste de son armée avait passé sous le joug, tandis que les Gimbres s'avançaient au midi pour soutenir le soulèvement des Tectosages. Un nouveau consul, Q. Servil. Gœpion, était arrivé à temps (106) pour s'emparer de Tolosa, et il punit cette révolte en pillant les trésors amassés depuis longtemps dans cette ville par les expéditions de la peu-* plade , et consacrés aux dieux. Il envoya cent dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille livres d'argent à Marseille, où ces richesses devaient être embarquées pour Rome; mais dans la route des gens apostés par lui, dit-on^ tuèrent l'escorte et enlevèrent ce butin sacrilège. On remarqua, dans la suite, que tous ceux qui avaient pris part à ce vol finirent malheureusement , et depuis , quand on voyait un homme mourir dans une extrême infortune, on disait : Il a de l'or de Tolosa ^

Nous trouverons cependant une autre cause aux infortunes de Gœpion. Il continua de commander comme proconsul; mais, comme on envoya, pour le seconder, un homme nouveau, Mallius, révolu de la dignité consulaire, il refusa dédaigneusement de s'unir à lui. Le consul ayant perdu une bataille, et son lieutenant Aurel. Scaurus étant fait prisonnier, Gœpion fut bien obligé de le secourir; leur mésintelligence devint pire, et attira sur la république le plus épouvantable désastre qu'elle eût essuyé depuis Gannes. La bataille se hvra près d'Orange (6 octobre 105); de qualre-vingt mille hommes qui composaient les deux corps de Farmée romaine, il n'échappa que dix , parmi lesquels le jeune Sertorius, qui ayait quitté le barreau , où il commençait à briller , et une mère tendrement aimée , pour faire ses premières armes sous Gœpion. Son cheval étant

» Oros., 5-1 6.

40B DISTOIRE ROMAINE.

tué, lui-même blesse, il se jeta dans le Rhône, avec sa cuirasse et son bouclier, et gagna Tautre bord à la nage ^

Quand cette nouvelle parvint à Rome , on venait d^apprendre que Jugurtha était livré : ce fut un adoucissement. Le bruit courait que les Barbares voulaient passer les Alpes el détruire la cité. Marins paraissait seul capable de les vaincre; on résolut de le nommer consul une seconde fois, malgré les lois qui exigeaient un long intervalle entre deux consulats, et qui ne permettaient pas la candidature à un absent; c'est ce que les nobles ne manquèrent pas d'alléguer. Mais le peuple s'obstina : ce n'était pas la pr^nière fois, disait -on, que la loi cédait à l'intérêt public; on avait bien nommé Scipion consul avant l'âge, et alors même il ne s'agissait que de détruire Carthage , et non d'empêcher la ruine de Rome *.

Une autre infraction ne coûta pas davantage, puisqu'il s^agissait d'humilier la noblesse. Cœpion était un des dix fugitifs d'Orange; on l'accusait seul de cette défaite, où Mallius, l'homme nouveau, et peut-être le vrai coupable, avait succombé : mais on avait contre Cœpion un violent grief dont on ne parlait pas. L'année précédente, avant de partir pour la Gaule, il avait, par une loi, rendu aux sénateurs une partie des tribunaux •. L'orateur L. Crassus, soutenant vivement la proposition, s'était écrié, dans son discours au peuple : « Arrachez-nous à ces désolations; « arrachez -nous à ces bêtes féroces, dont la cruauté ne « peut se rassasier de notre sang ; ne souffrez pas que « nous soyons assijgeltis à d'autres qu'à vous tous ; car « c'est à vous seuls que nous pouvons et que nous devons « l'être *. » Cette exclamation contre les chevaliers révèle

« Plut., Litcnll., 4i , Sertoritis , » ; Vell., a-i i j Flor., 3-3 ; Oras., 5-i6.

* Plut., Mar., la.

* Rosin , 8-a I ; Tacite , Jnn.^ ia-6o ; Cic, De art. rhet., i .

* Cic, Dcorat., i-5a , De clar. orat., ^Z, 44 i Val. Max., 6-9.

TRIOMPHE DE MÀRIVS. 409

Taclianiement qu'ils portaient dans les jugements contro les grands; et le peuple, un moment séduit par la flatterie de ce ton suppliant , avait accepté la loi. Mais Coepion , vaincu par les Gimbres, paya cher son succès de comices; on lui ôta le proconsulat, ce qui était sans exemple depuis rétablissement de la république, et une condamnation suivante confisqua ses biens. D'autres vengeances rattendaionl encore.

Au milieu de cet abaissement de la noblesse. Marins reparut : nul retour n'avait jamais été aussi glorieux. Le même jour (i" janvier 104), il prit possession de son second consulat , et donna au peuple le spectacle de son triomphe et de la captivité de Jugurtha; joie d'autant plus vive que les talents et le courage du Numide ôtaient Tespérance de conquérir son royaume tant qu'il vivrait. On dit que pendant la marche triomphale, ce prince perdit la raison, et qu'ensuite les geôliers lui ôtant ses riches vêtements, qui étaient leur dépouille, lui déchirèrent les oreilles pour avoir ses anneaux d'or. Jeté dans un cachot, il se mit à rire en disant : Par Hercule ! que vos étuves sont froides ! On ne lui donna point de nourriture, et il lutta six jours entiers contre la faim *.

Plus d'une voix, sans doute, au milieu du triomphe, importuna Marius des noms de Metellus et de Sylla ; les nobles avaient soin de diviser ainsi l'admiration du peuple ; car un seul n'avait pas tout fait, et le jeune questeur lui-même ne laissa pas oublier la part qui lui revenait. Il avait fait graver un anneau, qui depuis lui servit toujours de cachet, où l'on voyait Bocchus lui livrant Jugurtha. Marius en conçut un violent dépit ; toutefois il dissimula , pour ne pas se faire un rival d'un homme encore peu important, et con-

> Pliil. , ^far., i3.

410 UISTOIBB ROMAIMS.

tinua de l'employer comme lieutenant, puis comme tribun légionnaire K

Le nouveau consul partit promptement contre les Bai^ bares. Un homme moins célèbre que lui, Rutilius Rufus, citoyen vertueux , avec une habileté qui cherchait moins Téclat , lui préparait la victoire. Consul Tannée précédente avec MaUius, il avait, après le désastre de son collègue, pourvu à la sûreté de TÉlat par de rapides et sévères levées, où son propre fils servait comme légionnaire, et par une discipline rigoureuse. Il exerçait les soldats, non-seulement aux travaux et aux marches, mais au maniement des armes , et les rendit plus adroits en faisant venir les maîtres d'escrime qui dressaient les gladiateurs. Marins ne put rien faire de mieux que de Timiter; il le fit et il eut tout le temps de former ses troupes. Il les habitua si bien à la fatigue, qu'on appelait ses soldats les mulets de Marins ■.

Les Barbares pensaient d'abord à descendre victorieux en Italie; leur prisonnier, Scaurus, qu'ils interrogèrent làdessus, leur ayant répondu qu'il ne le leur conseillait pas, ils le tuèrent de colère , et cependant ils avaient changé de projet; les Teutons restèrent en Gaule et les Gimbres passèrent les Pyrénées. Tant qu'on les attendit , Marins fut réélu consul; au quatrième consulat (102), il eut pour collègue Catulus, auquel Sylla s'attacha, quittant son premier général toujours haineux et jaloux.

Gomme on sut que les Barbares reparaissaient et qu'ils s'étaient séparés de nouveau pour entrer décidément en Italie par deux côtés à la fois , Catulus alla défendre le passage du Noricum contre les Cimbres; Marins resta opposé aux Teutons et aux Ambrons, qui marchaient sur la

*■ Plut., Ifar., lo , Syll.f 3 , 4.

• Plut., Ifar., 14 , i5.

TEUTOKS. 411

Ligurie. Il plaça son camp près du Rhône, et, pour assurer le transport des vivres que rendaient difficile les embouchures du fleuve encombrées de sable , il fit creuser par son armée un nouveau canal (Fossamariana). On revit enfin ces hideuses figures du Nord , et Ton entendit leurs cris, qui n'avaient rien d'une voix humaine. Leur camp tenait une immense étendue en face du camp romain. Malgré leurs défis continuels, Marins ne permit point qu'on sortît des retranchements. Il voulait, par une sage lenteur, lasser la fougue impétueuse des ennemis et animer la colère de ses soldats ; il avait encore un autre motif, celui de choisir le temps et le heu prescrits par la divination de la Syrienne Marthe, qu'il menait toujours avec lui *.

Les Teutons, ennuyés de l'immobilité de Marins, l'attaquèrent dans son camp, et, n'ayant pu le forcer, prirent le parti de passer outre : ils défilèrent pendant six jours devant les Romains , leur disant qu'ils allaient à Rome, et leur demandant s'ils ne faisaient rien dire à leurs femmes. Marins les devança bientôt avec une prodigieuse célérité par des chemins plus courts, et ils le retrouvèrent campé près d'AquaB-Sextiae (Aix). Une petite rivière séparait les deux armées ; les Romains manquaient d'eau : a Éïes-vous des hommes? leur dit Marins, vous en avez là. » Une première bataille s'engagea contre les Ambrons , qui furent bientôt rompus par les légions. Poursuivis jusqu'à leurs charriots, on vit alors leurs femmes sortir furieuses, grinçant les dents et frappant de la hache les fuyards et les vainqueurs. Le plus grand nombre n'avait pas combattu. Toute la nuit des hurlements de douleur et de menace , comme ceux des bêtes féroces, remplissaient la plaine, retentissaient le long du fleuve et jusiiue dans les Alpes voisines. Us ne recommencèrent cependant que le second

» Plut., Syll.y 4, Mar.y i6, 17, 18.

412 HISTOIRK ROKAINB.

jour. La multitude ne tint pas contre Tordonnance et Failressc. Trente mille Ambrons venaient de succomber ;od extermina les Teutons à leur tour. Plus de cent mille furent tués ou pris. Un de leurs rois , Teutobochus, menait toujours six chevaux pour passer de l'un sur Tautre au besoin; il ne lui en resta qu'un seul , qui ne put le sauver: il fut atteint et gardé pour le triomphe. La rivière fut inondée de carnage et n'ofirit que des eaux sanglantes aux vainqueurs altérés. Les Massiliens employèrent, pour enclore leurs vignes, les ossements des morts, et les cadavres qui jonchèrent cette vaste plaine les engraissèrent d'une prodigieuse fertilité, dont le nom du village de Fourrières ( Campi putridi ) conserve encore le souvenir.

Les soldats , d'un mouvement unanime , donnèrent toot le butin à leur général : il en choisit les plus beaux trophées, et dressa un bûcher du reste, comme un sacrifice ani dieux. Vêtu de pourpre, il allait y mettre le feu lui-même en présence de l'armée qui l'environnait , toute couv^ de lauriers comme lui , lorsqu'on vit venir à toute bride plusieurs de ses amis ; il se fit un grand silence; ceux-ci, embrassant bientôt Marins, lui annoncèrent son cinquième consulat et lui en présentèrent le message. Alors éclatèrent des cris de joie, avec un bruit d'armes; on couronna de nouveau Marins, il approcha le flambeau du bûcher etache^ le sacrifice*. Le peuple célébrait d'avance, au camp et sur 1" Forum, sa propre victoire dans celle de son chef. Marias avait d'ailleurs associé à sa gloire un autre plébéiffl,^* brave Sertorius, en lui décernant le prix du courage, V^ avoir pénétré, sous un habit gaulois , quelque temps avant la bataille , dans le camp des Barbares , dont il avait appris la langue. Cette hardiesse et les instructions qu'«fl

' Plut., Mar,y de t8 à «4 ; Florus , 3-4 ; Vell., 3-i i.

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