‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 73 sur 87 · LIVIUS DRUSUS · texte numérisé non relu

LIVIUS DRUSUS

convocation de Drusus ; après avoir entendu les plaintes du tribun , il prit la parole et se surpassa lui-même en déplorant rinfortune du sénat, qui , au lieu d'être défendu par un consul comme par un tuteur fidèle , voyait son patrimoine de dignité livré au pillage par un scélérat et un brigand. Philippus, furieux de ce discours, comme si on lui eût porté une torche allumée au visage , prit des gages à Grassus pour le faire taire ; Crassus, en ce moment même, lui déclarait qu'il ne reconnaissait plus pour consul un homme qui ne le regardait pas comme un sénateur, et, sans s'interrompre : « Quand tu prétends, dit-il, ôter au sénat « tout entier son autorité , penses-tu m'efFrayer ainsi ? Ce « n'est pas par là que tu peux arrêter Crassus. Il faut lui « arracher la langue, et quand elle serait arrachée, mon « souffle libre réfuterait encore ton audace. » Après cette vive harangue , il proposa et dressa de sa main une magnifique protestation, unanimement adoptée, que jamais le conseil ni le zèle du sénat n'avait manqué à la république. « Ce iht le chant du cygne ; » épuisé de sa propre véhémence, il se sentit pris au côté d'une vive douleur pendant qu'il parlait ; il s'en retourna chez lui avec la fièvre et expira le septième jour. Après sa mort, le jeune Cicéroû et tous ceux qui étudiaient comme lui l'éloquence à cette époque, allaient à la curie comme pour entendre encore cet illustre orateur, en considérant la place qu'il occupait *.

Le sénat, les Italiens et le peuple de Rome étaient cette fois d'accord. Le jour de la promulgation aux comices , il apparut une si grande multitude qu'on eût cru la cité prise tout-à-coup par des ennemis. Philippus s'obstina vainement dans son opposition. Un viateur ou un client du tribun le saisit à la gorge si violemment, que le sang lui sor-

* Cic, De orat.y 1-7,3-1,2.

450 HISTOIRE ROMAIMB.

tait parla bouche et par les yeux ^ Les lois de Drosos passèrent forcément; mais, parmi la foule du dehors, se tiosvaient des Ombriens et des Étrusques , mandés par le consul , en apparence pour crier contre la loi, mais, au fait, pour tuer le tribun. Les autres Italiens n'en voulaient pas moins à Philippus, car il restait encore à leur conférer le droit de cité , et ils avaient résolu de se débarrasser de son opposition , en Fassassinant aux fériés latines sur le mont Albain.

Drusus eut la générosité d*en avertir son adversaire; mais il eut beau , lui-même , se tenir sur ses gardes, paraissant moins souvent en public , et donnant audience dans un vestibule un peu obscur de sa maison. Un soir qu'il congédiait son monde, il s'écria tout-à-coup qu'il était blessé , et il tomba; on trouva enfoncé dans sa cuisse un tranchant de cordonnier. Ainsi mourut Dnisus. Alors les chevaliers, pour annuler ses lois, mirent en avant le tribun Q. Varius ; tout le reste du collège tribunitien s'opposant, ils tirèrent Tépée et publièrent la loi Varia, qui ordonnait de mettre en jugement tous ceux qui , publiquement ou secrètement, avaient favorisé les Italiens. Ds espéraient, par ce moyen, poursuivre d'accusation et de sentence les plus puissants du haut parti, et, tous leurs ennemis 6tés, demeurer maîtres de la république. En effet, ils trouvèrent des gens pour accuser , et les plus illustres subirent l'exil. Bestia , méprisant la citation , aima mieux s'exiler lui-même. G. Gotta, peu de jours après la mort de Grassus, fut repoussé du tribunat et mis en jugement ao bout de quelques mois; il chercha^ moins à se défendre qu'à reprocher courageusement aux chevaliers les malheurs de l'État, et , sans attendre sa condamnation, il quitta la

ville. Mummius Achaïcus, bassement trompé par les juges,

* Florus, 3-iS,- Val. Max., 9-5.

Page 1