‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 76 sur 87 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

G^EWE DE MITHUBATB. —RIVALITÉ DE MÀEIUS ET DE SVLLA. IKTERVENTiOll PES SOiU)ATS, — DÉFAITE DE XARIUS.

Il était temps que la guerre sociale finît ; en consumant les forces de la république, elle favorisait la guerre étrangère et la tyrannie au dedans.

L'ambition de Rome avait choqué celle de Mithridate. Ce prince n'oubliait pas que, pendant sa minorité, on lui avait repris la Phrygie , donnée ou vendue à son père par le consul Aquilius , qui en avait reçu quelques secours dans la guerre de Pergame. Le petit royaume de Gappadoce , ancienne possession de sa famille, lui était plus récemment ravi pour resserrer ses frontières. On apprit bientôt qu'il s'élevait en Asie un prince assez hardi pour mépriser les volontés du sénat. Ariobarzane , expulsé , suivit de près à Rome le retour de Sylla, et Nicomède fit sa plainte de l'usurpation de son frère Socrate, que soutenait le roi de Pont. Une députation romaine fut chargée d'y mettre ordre. Cependant on était au milieu des lois de Drusus, puis s'al-

444 HISTOIRE romàimb.

luma la gnerre sociale; et la république, loin d^étre en état de punir une résistance, eût pu voir les flottes du Pont aborder ses rivages et décider sa ruine , si Mithridate eût compris les sollicitations de Pompedius et le génie d^Annibal , qui avait appris comment il faUait vaincre Rome, n le comprit plus tard ; mais Toccasion une fois manquée le fut pour toujours. Avec plus de ressources qu'Annibal» autant de baine contre Rome, il fit beaucoup moins.

Il agit en commençant avec une bésitation apparente; il laissa le chef de la députation romaine, Man. Aquilius, avec les troupes de Gassius, proconsul d'Asie, rétablir Nicomède et Ariobarzane, et refusa seulement sa coopération qu'on exigeait. Il attendit qu'une provocation plus directe ajoutât plus de faveur à sa cause; il n'avait pas compté en vain sur la cupidité romaine. Gassius et Aquilius poussaient les deux princes à courir sur les terres de Mithridate, leur promettant de les soutenir quand ces vexations l'auraient décidé à la guerre. Ni l'un ni l'autre n'osait ; mais Nicomède y fut bien forcé, car les députés le pressaient de leur donner les sommes promises pour son rétablissement, et les Romains d'Asie lui redemandaient celles qu'ils lui avaient prêtées à intérêt. Il chercha donc le moyen de s'acquitter en pillant jusqu'à Amastris, et revint avec un butin considérable. Mithridate se plaignit aux commissaires romains; il lui fut répondu qu'on ne voudrait pas que Nicomède agit mal envers lui , mais que la république n'approuvait pas davantage qu'aucun dommage fût fait à Nicomède ; et comme l'ambassadeur voulait répliquer, on le congédia. Alors Mithridate , qui était tout prêt , fit partir son fils Ariarathe avec des troupes , pour chasser de nouveau Ariobarzane. Puis il envoya cette protestation aux commissaires : « Vous savez avec quelle patience Mithridate a enduré la spoliation de la Phrygie et de la Cappadocc. Les torts do Nicomède envers nous , vous les avez

GUERRE DE HITHRIDÀTE. 445

méprisés; vous nous avez répondu, non comjne à des accusateurs, mais comme à des accusés, qu'il ne convenait pas aux Romains de laisser opprimer Nicomède. Vous êtes donc responsables de ce qui vient d'être fait en Cappadoce. Mithridate le soutiendra contre vous devant votre sénat. Ne commencez donc pas la guerre sans la république, parce que Mithridate possède un royaume héréditaire de vingt mille stades, il a acquis, en outre, beaucoup de contrées limitrophes : la race belliqueuse de Colchos, les Grecs voisins du Pont et les Barbares situés au r- delà; il a tout prêts, à ses ordres, Scythes, Cimmériens, Bastames, Thraces, Sarmates, et tout ce qui habite entre leTanaïs, les PalusrMéotides et Tlster ; il a pour gendre Tigrane, et pour ami le Parthe Arsace. Une flotte nombreuse est équipée, une autre va l'être. Nonnseulement il peut espérer que la Syrie et TÉgypte se joindront à lui , mais vos provinces, VAsie, la Grèce, l'Afrique et les Italiens mêmes, qui se soulèvent contre vos tyrannies. Voyez donc si vous regrettez ce qui s'est passé : empêchez Nicomède d'attaquer vos amis, et le roi Mithridate vous donnera du secours contre les Italiens; ou rompez une amitié feinte, ou allons en jugement à Rome *. »

Les commissaires recevant ces paroles comme une insolence, ordonnèrent à Mithridate de respecter la Bithynie et la Cappadoce, et, sans autorisation du sénat ni du peuple , rassemblèrent des troupes, qu'ils partagèrent en trois corps, commandés par Cassius, Aquilius et Appius; ils étaient en outre soutenus par Nicomède et la'flotte romaine. Les forcés de Mithridate étaient incomparablement supérieures : deux cent cinquante mille hommes d'infanterie, quarante mille de cavalerie, trois cents vaisseaux de guerre, cent galères à deux rangs , cent trente chars armés de

» Âppien , Guerres de Mithridate,

faulx, toutes les munitions nécessaires, et de bons généraux.

Mithrid^te tailla en pièces Tannée de Nicomède près de TAmnius , renvoya tous les prisonniers bien fournis pour leur voyage. Une sanglante déroute d'Aquilius acheva la campagne , et donna au roi de Pont toute rAsie-Mineure. Appius s'étant réfugié dans Laodicée, les habitants le livrèrent précédé de licteurs par dérision. Mithridate menait partout avec lui publiquement le Romain prisoimier. Peu après il eut en son pouvoir AquiHus lui-même ; il le codduisit garotté sur un âne jusqu'à Pergame, en le forçant de crier sous les coups : « Je suis Manius Aquilius ; » ensuite il lui fit verser de For fondu dans la bouche , pour insulter , par ce supplice , à l-avarice romaine. Partout le vainqueur fut bien reçu en Asie , et il n'éprouva quelque résistance qu'en Paphlagonie et en Lycie (89). Ainsi Mithridate , ce sorti des obscures retraites où vivaient cachés ses ancêtres, régnait au grand jour de TAsie dans les contributions romaines *, » où il établit ses satrapes.

Il n'était pas encore assez vengé à son gré; un ordre secret fut porté dans toutes les villes de TAsie-Mineure, de massacrer tous les Romains et les Italiens avec leurs femmes et leurs enfants : la moitié de leurs biens serait pour le roi, l'autre pour les meurtriers; une amende devait être publiée contre tous ceux qui leur donneraient la sépulture ou qui en sauveraient quelqu'un, et une récompense pour qui en découvrirait un caché ; la liberté à l'esclave qui tuemit son maître, et remise de la moitié de la créance au débiteur qui tuerait son créancier. Au jour indiqué. Tordre fut exécuté partout avec la môme fureur : tous les Romains s'étaient rendus odieux (88). A Éphèse, à Pergame, ils embrassaient en vain, dans les temples, les statues de Diane

• Cic, Pro Uge Ha»., 3 ; Àpp., Guerres de MithridaU,

GUEBRE DE MITHRIDÀTE. 447

et d'Ësculape ; on les en arrachait , ou on les tuait sur place à coups de flèches. Ceux d'Adramyte furent poursuivis au milieu de la mer et leurs enfants noyés. Les Cauniens tuaient les enfants en présence de leurs mères , et les femmes avant leurs maris; les Tralliens, pour ne pas souiller leurs mains du sang de leurs hôtes , payèrent un homme atroce, le Paphlagonien Théophile, qui les massacra tous dans le temple de la Concorde. Le seul Rutilius fut épargné à cause de son zèle à réprimer autrefois les exactions des publicains. Cassius et tout ce qui put échapper se retira dans File de Rhodes. Mithridate , n'ayant pu s'en rendre maître, revint à Pergame, diriger ses nouvelles levées, fabriquer des armes et juger les suspects et les partisans de Rome, pendant que son général Archelaûs s'emparait des Cyclades , de TEubée , d'Athènes , de la Thrace et de la Macédoine, et s'avançait en Thessalie. Le brave Brulius Sura, lieutenant du préteur de Macédoine, arrêta seul cette rapidité de conquêtes par trois victoires à Chéronée *.

Jamais la superbe cité n'avait essuyé tant d'outrages , et jamais elle n'avait paru moins capable de se venger; trop d'ambitions contraires en troublaient l'unité , et bientôt même le sang romain devait être mis à prix dans le Forum comme en Asie. L'ordre équestre, abusant des malheurs publics, régnait sans partage par la loi Varia; pendant que la noblesse reprenait le premier rang de la valeur à combattre la ligue italique, les chevaliers continuaient de poursuivre les fauteurs des Italiens (90) ; Varius, l'auteur de la loi, en fut atteint lui-même, et subit l'exil *.

Cependant, ce pouvoir exorbitant des hommes de finan-

» App., Guerres de Mithridate ; Plut., Sylla , 1 5 j'Cic. , Pro Man,, S, 5 ; Florus, 3-6; Vcl!., 2-14.

■ Lie. , De clar. orat,, 89 , De natur. deor., 3-33.

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CCS tomba subitement, sans que personne y eût soi^ peatétre, par la loi Julia, qui fut pour eux le contre-coup de la guerre sociale. Ce renfort inévitable de nouveaux citoyens, ennemis des chevaliers , inspira plus de hardiesse aux tribuns Plautius Sylvanus et Carbon (89). Le premier porta aussitôt une rogation qui soumit les juges à Félection des tribuns ; une seconde loi des deux tribuns compléta Tadmlssion des Italiens au rang de citoyens ^ La nomination de Sempronius Asellio à la préture ne protestait pas moins contre d'odieux abus. La justice fut plus régulière; les hommes de finances, outrés de leur désastre, s'en prirent à ce magistrat intègre, contre lequel ils avaient d'anciois griefs. Un jour qu'il renvoya une affaire de prêt devant le tribunal, en rappelant aux juges le droit et l'usage ancioas, les usuriers jurèrent sa perte. Ils saisirent le moment qu'il faisait un sacrifice public , l'assaillirent de pierres en présence du peuple, et regorgèrent dans une maison où il cherchait un asyle. Le sénat fit publier vainement une promesse de récompense à qui indiquerait les auteurs du crime. Les usuriers firent en sorte que personne ne se présentât*.

Une violence si audacieuse et si secrète ne venait pas d'un parti qui se crût abattu, et la domination qui lui avait échappé n'était pas rendue au sénat, mais restait à saisir, non sans peine, au premier qui l'oserait. Sylla fut cet homme : il s'y était préparé dans la guerre sociale. Il a raconté dans ses Commentaires qu'au moment oix il allait y prendre un commandement, une flamme brillante s'éleva de terre devant lui, ce qui signifiait, selon les devins, qu'un beau et vaillant homme, parvenu à l'autorité souveraine, délivrerait la république de ses troubles. Quoiqu'il eût près

* Cic, Pro ComeL, froArehia ; Rosin, 8-3, ai.

• App., E^<f., t.

UARIUS ET SYLLA. 440

de cinquante ans, les yeux glauques et rudes , ressortant plus terribles sur la rougeur de son visage parsemé de taches blanches , Sylla s'appliqua le prodige , parce que ses cheveux, blonds comme de For, étaient un trait de beauté remarquable , et que ses exploits avaient assez montré sa valeur. Il capta la faveur de ses soldats par une coupable indulgence; il revint avec la réputation du capitaine le plus habile et le plus heureux. Il fut élu consul avec Pompeius Rufus, et rehaussa cette dignité de Falliance de Metellus; il répudia sa troisième femme pour épouser Metella.. Le peuple chansonna, les grands s'indignèrent, comme si celui qu'ils avaient tous jugé digne du consulat n'était pas digne d'une telle femme. Il n'était pas moins le plus capable de conduire la guerre contre Mithridate, et il en demanda le commandement.

Parmi ses concurrents , on vit avec surprise paraître Marins, et on s'expliqua pourquoi il avait quitté sa vie efféminée et sa délicieuse villa de Misène , naguère possédée par Cornélie ; pourquoi il descendait tous les jours au Champ de Mars, s'exerçantavec la jeunesse, et se montrant encore sous les armes. Les uns allaient considérer avec un curieux plaisir les efforts de ce vieillard replet et pesant pour surpasser les jeunes ; d'autres regardaient avec pitié cette insatiable passion de gloire dans un homme de soixantehuit ans, qui , non content d'être parvenu du rang le plus obscur à la plus grande opulence, n'aspirait qu'à traîner les restes de sa vieillesse en Asie contre les satrapes du roi de Pont. Il voulait, disait-il, former lui-même son fils au métier des armes ; mais cette raison semblait frivole, et, au fait, il voulait commander, et pensait trouver plus de profit que de peine à cette expédition *.

Il ne vit pas sans une mortelle envie préférer Sylla , son

» Plut., Afar., S5 , Sylla, t, 7, 8, 9; App., By^.p 1 i Vell., »-i4. I. 38*

4S0 HISTOIBB ROIAIKIS.

rival. La colère s'en mêla ; il gagna un tribun à force de promesses : ce fut Sulpicius , qui commençait sa carrière politique; ce Sulpicius, Taccusateur de Norbanus, la nouvelle gloire du barreau, Témule de Cotta , Tami de Drusas, de Crassus et de M. Antoine, ce parleur admiré, que Cicéron, alors âgé de dix-buit ans, venait entendre comme un modèle, et que trente ans après il produisit encore, dans son dialogue de l'orateur, comme un des maîtres de Féloquence *. Sulpicius trompa donc toutes les espérances, hors celles de son talent ; lui qui « avait été si intimement Hé avec les premiers de Rome , qui avait encouru avec eux la baine des chevaliers *, » n'eut pas bonté de se liguer avec Marius et les cbevaliers,et tous se liguèrent avec les Italiens.

L'ordre équestre avait repoussé opiniâtrement ces nouveaux citoyens; personne n'aurait voulu réellement les admettre à la cité, où leur multitude les devait rendre les plus forts ; mais ils l'étaient de fait en Italie. Puisque le moment était venu de subir une nécessité inévitable , le sénat avait essayé de s'en feire un mérite et de se relever par eux. L^autre parti s'aperçut à son tour qu'il pouvait s'emparer de leur appui contre le sénat même. En effet, les Italiens n'avaient reçu qu'un droit illusoire : réunis en huit tribus séparées , qui ne votaient qu'après les trente-cinq tribos romaines, ils ne décidaient jamais, et s'en retournaient d'un voyage de vingt lieues ou davantage après avoir voté pour la forme. Ils étaient mécontentig. De là Sulpicius imar gina de conférer individuellement des admissions sans doute plus eifectives ; du moins il vendait publiquemait le titre de citoyen aux afRuncbis et aux étrangers , et en recevait le prix sur une table dressée tout exprès sur le

• Cîc, De orat,^ 1-7, 3-3 , et passinif De clar. ortU , 57, 63, 89, et passim,

* Cic, De omt., S-3.

MARIUS, STLLÀ, SULPICIUS. 4M

Forum. Il commença une opposition contre le sénat par tine loi qui défendait à tout sénateur d'emprunter au-delà de deux mille deniers ; lui-même, à sa mort , se trouva en devoir trois millions. Il avait besoin d'argent pour l'exécution de ses desseins. Dès que l'association fut conclue avec Marins et l'ordre équestre, il entretint un corps de trois mille satellites, et il avait toujours autour de sa personne une garde de six cents chevaliers, qu'il appelait Tanti-sénat. Ainsi avait fait Satuminus : il ne le dissimulait pas, et trouvait même ce fîimeux tribun trop timide et trop lent. Il ne tarda pas à présenter deux propositions, d'égaler les Italiens aux anciens citoyens , en les distribuant dans les trente-cinq tribus, et d'envoyer Marins, comme proconsul, contre Mithridate.

Les Romains reconnurent l'artifice; quelques uns approuvaient le choix de Marins, les autres soutenaient Sylla, envoyaient Marins aux eaux de Baiœ , pour y soigner son corps affaibli, comme il le disait lui-même, par l'âge et la maladie ; mais tous refusaient les anciennes tribus aux nouveaux citoyens. Ceux-ci étaient présents en grand nombre; des paroles on en vint aux coups et aux pierres; enfin les deux consuls, dans une assemblée, indiquèrent des fêtes à célébrer pendant plusieurs jours, et suspendirent en conséquence toutes les affaires publiques, afin de retarder les comices où ces lois devaient être votées. Sulpicius donne le mot à son monde , revient accuser les consuls, leur ordonne de révoquer sur-le-champ leur édit, et, sur leur refus, ses satellites et les Italiens tirent des épées cachées sous les toges, et mettent les consuls en fuite. Le fils du consul Pompeius ayant apostrophé librement Sulpicius, fut tué de sa main : le père échappa. Sylla, saisi et conduit sous la pointe des épées dans la maison de Marius, accorda la révocation exigée , et revint la prononcer sur le Forum ; à ce prix on le laissa libre. Sulpicms destitua Pom-

4fi2 HISTOIRE ROMAINE.

peius, fit passer ses lois, et Marius dépêcha aussitôt deux tribuns légionnaires à Tannée de Noie, pour la lui amener; il y avait trente mille hommes d'infanterie et cinq mille fihevaux^

Sylla y arriva le premier; les soldats se déclarèrent pour lui, massacrèrent les ofQciers de Marius et demandèrent à marcher sur Rome; Pompeius rejoignit alors son coUègue, et Tannée s'avançait sous Tautorité consulaire. Le sénat, pour la première fois, asservi par les séditieux, contraint d'exécuter leurs volontés, envoya coup sur coup quatre députations ; la dernière seule obtint que les deux consuls fissent halte, afin qu'on délibérât sur quelque moyen de conciliation. Biais à peine fut-elle partie qu'ils continuèrent leur marche, et s'emparèrent inopinément des portes Colline, Esquiline, Gœlimontane et du pont Sublicius : les habitants, effrayés, firent voler les tuiles et les pierres du haut des toits. Sylla, criant aux soldats de mettre le feu aux maisons, paraissait le premier une torche à la main. Ses ennemis, pris au dépourvu, défendirent un mom^t TEsquilin; surmontés par le nombre, ils promirent vainement la liberté aux esclaves qui voudraient combattre ; il fallut fuir en toute hâte. Sylla pénétra par la voie Sacrée , punit de mort les premiers soldats qu'il vit piller , plaça partout des postes, et veilla toute la nuit avec son collée à la sûreté de la ville.

Le lendemain, au point du jour, ils convoquèrent; et, montrant la nécessité à laquelle avaient été réduits les deux premiers magistrats, ils cassèrent les lois de Sulpicius, ils rétablirent les comices centuriates, la délibération préalable; de toute rogation dans le sénat, affaiblirent la puissance excessive du tribunat, et recomposèrent un sénat de trois cents membres seulement, élus parmi

' ipp., Ejup.f I ; Plut., Sylla , if , M«r., 35, 36; Vell., *-i4; Florus, 3-aa .

HÀRIUS FUGITIF. 4$5

les plus honorables citoyens. Ensuite Sulpicius, Marins, son fils et neuf sénateurs de leur parti, furent déclarés ennemis publics et leurs biens confisqués : on envoya de tous côtés à leur poursuite. Sulpicius, trahi par un de ses esclaves, fut tué le premier; l'esclave, affranchi par Sy lia, fiit ensuite précipité de la roche Tarpéienne K

Les autres échappèrent, non sans peine; les deux Marins s'embarquèrent séparément. Le vieux Marins, repoussé par la tempête et fatigué de la mer, revint au rivage, cherchant sa nourriture au hasard et se cachant dans les bois pour éviter les cavaliers de Sylla; il encourageait ses compagnons par le récit d'un présage qui avait annoncé dans son enfance une fortune brillante et non encore accomplie : un nid de sept aiglons, tombé dans sa robe , lui promettait sept consulats. Les cavahers de Sylla faillirent néanmoins lui ôter le septième; il n'eut que le temps de se jeter dans une barque. Les mariniers, émus de ses larmes, ne voulurent pas le livrer; mais, inquiets des menaces qu'on leur faisait du rivage, ils le ramenèrent à terre, comme pour lui laisser prendre du repos, et l'abandonnèrent près des marais duLiris. Un bûcheron le recueillit dans son désespoir, lui indiqua un creux de la rive, et le couvrit de roseaux et de plantes légères. Marius, peu après, entendit des voix qui accusaient le pauvre homme de receler un ennemi de la république ; la peur le prit : il se trahit lui-même, en ôtant ses habits et s'enfonçant dans le plus épais du marécage; on l'en retira, on le conduisit nu et couvert de fange à Minturnes. Les magistrats, délibérant sur ce que le décret les obligeait à faire, et ne pouvant se résoudre î\ tuer de leurs mains l'ami des Italiens, en chargèrent un soldat cimbre ou gaulois. Cet homme, entrant dans l'ob-

• App., VfA^ y I ; Vell., a-i4; Floras, 3-a« ; Plut., Sylla , 1 1 , ta , |3, 14 , ifar., 3G; Cic, Deorat.., 3-3, De dur. orat., 89.

454 msTons ROMAnrE.

scnre cabane où Ton gardait Marius, aperçut l(mt4-coiip les yeux étlncelants du vieillard, qui lui cria d*un ton terrible : « Oses-tu tuer C. Marius? » Le soldat épouvanté s'enftiit en disant : « Je ne puis tuer Marius. y» Les magistrats s'étonnèrent et se repentirent eux-mêmes de leur résolution : on donna au malheureux fugitif un vaisseau et toutes les provisions nécessaires; il fit voile vers TAfrique, où il espérait trouver un asyle chez Hiempsal, prince numide, qui lui devait son trône. A peine descendu au rivage punique, près des restes de Carthage, il vit venir un licteur qui lui signifia , de la part du préteur Sextilius, de ne pas mettre le pied en Afrique. Cette terre, où il avait étendu la puissance romaine, lui était interdite. Une douleur profonde le saisit; il regardait ce licteur avec indignation, sans rien dire : à la fin, pressé de rendre réponse, il prononça ces mots en soupirant : « Dis-lui que tu as vu Marius assis sur les ruines de Cartilage. » Le jeune Marius le rejoignit bientôt; il avait trouvé à la cour de Tingrat Hiempsal une hospitalité perfide : il avait réussi à s'échapper, il s'embarqua aussitôt avec son père et leurs amis, et ils passèrent dans Tlle de Cercine au moment où des cavaliers du préteur arrivaient pour les arrêter*.

» App., Eyu^., I ; Plut., Mar. , d« 37 à 43 j Flora», 3-a2 ; VeU., a-i4; ï* cain, 1-69 :

Cum post Teutonîcos yictor Libyco«que triomphos Euol litnosa Marias capat abdidit ulya.

Nada triumphati jacuit per regtia Jugurthae , Et ponios prcsdt cineresj solatia fati Cartbago Mariusqu^ tulit, pariterque jacenies Ignovêre Deii.

Juv., io-a64 :

Euiliom et eareer Minturnaramque paladfis , Et mon«licatus vicia Ciartlia^jine panis lliiic cuusas habuôre.

DÉPART DE SYLLA. 45o

Sylla n'avait pas poussé plus loin ses vengeances, et, envoyant devant lui son armée à Capoue, il était rentré dans les fonctions consulaires. Alors le mécontentement parut. Les amis de Sylla furent repoussés dans les élections, et son ennemi personnel, Cinna, de la faction opposée, obtint le consulat. Le magistrat conquérant affecta de s'en faire honneur : «On me doit, disait-il , cette liberté de faire tout ce qu'on veut. » On voulait, toutefois, une chose qui lui plaisait moins encore, le rappel des ennemis publics. La faction s'agitait, et les femmes surtout, n'épargnant ni dépenses ni embûches , car on désespérait de réussir tant que les deux consuls vivraient.

Sylla était en sûreté par son armée, un sénatus-consulte rayant chargé de la guerre contre llitbridate. Q. Pompeins courait plus de risque; aussi le peuple, touché de compassion , lui décerna le proconsulat et l'autre armée d'Italie , alors sous les ordres de Pompeius Strabon. Celui-ci s'en dépita , et lorsque le consul , son année finie , alla prendre le commandement, il le fit assassiner par des soldats ; puis, survenant au milieu du désordre, après avoir témoigné son indignation d'Intel attentat, il reprit tranquillement la charge qu'il venait de quitter. Dès que cela fut connu dans la ville, Sylla ne sortit plus, même la nuit, sans être escorté de ses amis. On essaya un autre moyen , en suscitant un tribun qui l'accusa. La loi Memmia empêchait cette accusation ; Sylla l'empêcha mieux encore : il retourna vers ses légions et partit contre Mithridate. Il n'avait plus rien à faire dans Rome , il en avait assez vu ; tout ce qui se passait fut une leçon pour lui , qu'il n'oublia pas à son retour*.

* Hat, Sylla, i4 i App., ^Uf ., t ; Tal. Max., 3*7 ; Yell.| i-i5.

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