CHAPITRE XXXII
EETOUR DE STLLÀ. — DICTATURE PERPÉTUELLE. — ^ÀBÀ1SSE11EI>{T DES CHEVALIERS. — OPPRESSION DES ITALIENS.
Des lettres menaçantes du proconsul avaient annoncé son retour et jeté la frayeur dans la faction qui occupait Rome. Après la mort de Valerius , Cinna avait choisi pour collègue Carbon ; tous deux s'étaient prorogés sans comices dans le consulat (85-84). Le sénat envoya des députés auievant de Sylla pour Fapaiser. Les deux consuls y voulaient aller aussi, mais pour le combattre; ils faisaient passer des troupes en Dalmatie : les difficultés du trajet par mer, la perspective d'une guerre contre des citoyens, rebutèrent les nouveaux soldats , qui tournèrent leurs armes contre leur général. Cinna périt ainsi à Ancône. Carbon, seul consul , ne put rien faire davantage. Quand les adversaires de Sylla surent sa réponse, qu'il ne traiterait jamais avec de tels scélérats, le souvenir de ses actes et de son caractère, la conscience de leurs offenses, leur montrant qu'ils devaient vaincre ou périr, ils s'unirent plus fortement, et donnèrent le consulat à Scipion et à Norbanus. La crainte des vengeances de Sylla saisit le vulgaire même, et il y eut I. 40
j)lus de deux cent mille hommes enrôlés, au momaitoii ' leur ennemi débarqua à Brundusium , avec soixante mille; mais ceux de Sylla étaient seuls des soldats (85).
Metellus, réfugié en Ligurie, vint alors le joindre avec quelques levées ; puis Crassus , qui s'était caché en Espagne jusqu'à la mort de Cinna. La première bataille eut liea près de Ganusium. Norbanus, défait, se retira dansCapooe. Un lieutenant de Sylla , avec seize cohortes, en battit cinquante à Fidentia. Ces deux victoires inspirèrent aux vainqueurs un grand mépris pour leurs adversaires. Cependant Fextrême supériorité du nombre pouvait remporter. Sylla aima mieux ruser avec Scipion, qu'il trouva posté devant Teanum : à la faveur des conférences acceptées imprudemment, les syllaniens, dressés à ce manège , corrompirent les troiipes du consul , qui fut vaincu sans combat. Sylla, avec vingt cohortes , en gagna ainsi quarante d'un coup de filet, « comme on attire des oiseaux au pi^e par le moyen d^oiseaux privés. » Ceci fit dire à Carbon qu'il y avait an lion et un renard dans Tame de Sylla , et que le renard était le plus à craindre *. Scipion et son fils , restés seuls dans leur tente , Sylla les laissa libres , n'ayant pu les persuader d'embrasser son parti.
De sinistres présages combattaient pour lui dans toute l'Italie et à Rome même, où le Capitole brûla pendant qœ Carbon déclarait ennenris pubMcs Metellus et tous ceuxdB même parti. Sertorius voyait encore, à d'autres signes, ce qui devait arriver : il n^avait pas ét^ dupe 4eS conférences; il jugea à temps l'inhaliileté des chefs, qjt pîirtit pour FEsr pagne , son gouvernement , afin de s'y*asstrfer une retiail« ainsi qu'à ses amis?" ." ^ ' • »"
Comme les consiilS tiraient sanS cesse me multitude df soldats de la Cisalpine, un appui inespéœ survint aussi à
» Plut., Sylla, 34, 2^%p.,E^p . I j VeH.,a-iîi i8.
POMPÉE. — (CRASSITS. 471
Sylla ; ce fut lé jeune Pompée , fils de ce Strabon qui avait suivi le parti de Marius, et que tous haïssai^t. On avait eu la maladresse de poursuivre en justice le fils pour les concussions du père. Défendu par l'orateur Hortensius, il avait parlé aussi dans sa propre cause , avec tant de grâce, qu'il charma les assistants et le préteur Antistius, qui lui donna aussitôt sa fille en mariage, et, quand vint le jour du jugement, ce jeune homme étant absous , le peuple approuva et répondit par le cri de noce : Thcdassius! Ponipôe, ipioique chevalier, n'hésita pas; il leva trois légions dans le Picenum , et battit trois généraux opposés pour parvenir à Sylla. Celui-ci le reçut avec joie, le salua du titre ù'imperator; depuis, il se levait et se découvrait toujours à son approche. De là commença la jalousie de Crassus, que le chef ménageait moins. Comme il était urgent de ramener, par tous les moyens, les peuples d'Italie, Crassus fut envoyé chez les Marses ; il demanda une escorte : «Je te donne , lui répondit Sylla en colère, ton père et ta famille massacrés par nos ennemis. )> Crassus partit hardiment et revint avec une armée, afin de s'égaler à Pompée *. L'année suivante (82) fut décisive ; le jeune Marius , consul avec Carbon , attaqua Sylla près de Sacriportus ou Signium , perdit la bataille et s'enfuit à grand' peine dans Préneste , où le siège fut mis aussitôt , et continué par Lucrclius Ofella, pendant que Sylla s'avança rapidement sur Rome sans défense. La vindicative fureur du vaincu l'avait précédé. Brutus , préteur urbain , avait reçu ordre de faire au moins encore un massacre des suspects , et , parmi eux, avait été frappé , en plein sénat , Antistius , le beau-père de Pompée. Sylla , ne trouvant personne à tuer à son tour , prononça en hâte des confiscations , annonça le rétablissement prochain de la république , et courut à Clusium li-
» App., V./>^., t ; Vell., 1-21 ; Plut., Crassus yOj Ponip., 8.
472 BiSTOiES romàhie.
yrer un combat indécis à Carbon. Mais^ de tous côtés, ses lieutenants avaient Favantage; chaque jour les troupes ennemies se dispersaient ou se rendaient au vainqueur; une légion même |tua ses chefs. Norbanus fut obligé de fuir, puis de se tuer à Rhodes, pour n'être pas livré à Sylla. Carbon, après avoir essayé de pousser des secours vas Préneste pour dégager son collègue , abandonna lâchement ritalie, et se retira en Afrique. Trois autres cbefe moins illustres, mais plus braves , Carinas, Marcius et Damasippus , rejoignirent , avec les restes de leurs forces, leLucanien Lamponius, le Samnite Pont. Telesinus, ancien héros delà guerre sociale , etleCapoiian Gutta , qui, avec soixante-dix mille hommes, se portaient sur Préneste. Mais les seuls passages qui pouvaient y conduire étant occupés par Sylla , et se voyant menacés d'être coupés par Farmée de Pompée , ils changèrent de plan et marchèrent x>endant une nuit sur Rome , qui les vit tout-à-coup camper à dix stades de la porte Colline *.
On se crut revenu au temps d' Annibal ; Telesinus n'avait qu'à prendre d'emblée la cité ; la joie de son succès lui en ôta tout l'avantage. Admirant sa propre hardiesse et ses espérances, il attendit l'occasion qui était présente: il laissa passer la nuit et presque tout le jour suivant. Quand les femmes romaines se croyaient perdues , les cavaliers de Sylla arrivèrent, et peu après toute l'armée, qu'il mit aussitôt en bataille malgré toutes les représentatioBs; on était à la dixième heure , le jour baissait déjà. Sylla faillit payer cher cette imprudence. Ses soldats , fatigués , allaient combattre contre des troupes fraîches. Telesinus s'écriait, parcourant ses lignes : « Voilà le dernier jour des Romains; il faut renverser, ruiner cette ville; jamais ces loups ravisseurs ne cesseront de dévorer la liberté de l'Italie, si
• App., F^.?., I ; Plut., SyllUi Je 3^ à 3? ; Flous, 3-jo ; Vell., a-i8 , ip.