PROSCRIPTIONS
étaient confisqués , mais ceux de leurs fils et de leurs petitsfils, qui furent en outre déclarés inhabiles à toute candidature.
On tuait donc dans les maisons, dans les portiques, dans les temples , à côté et sous les yeux de Sylla ; on lui apportait les têtes de ces malheureux. Si quelqu'un lisait le funeste album ou en demandait les noms, on regorgeait comme factieux ou comme suspect. Ce qu'avait été Fimbria au temps de Marins, Sergius Catilina le fut alors. Ce jeune patricien, déjà tout souillé de crimes et d'infamies domestiques , se signala parmi les sicaires. Avant la guerre civile il avait tué son frère ; il pria Sylla de mettre ce û^ère au rang des proscrits pour s'emparer de son bien, et, en reconnaissance de ce service , il se mit à chercher Marcus, le frère de Marins , le poursuivit de ses coups à travers toute la ville, lui arracha les yeux , lui brisa les membres pour prolonger son supplice , puis ayant présenté la tète du meurtri à Sylla, qui siégeait sur son tribunal , il alla tranquillement au temple voisin laver ses mains sanglantes dans l'eau lustrale ^
Tout cela « était vu sans que personne osât murmurer. Les coupables étaient surtout les riches, et la vengeance compta bien moins de victimes que la cupidité, d L'un périssait pour sa belle maison , l'autre pour ses jardins ou ses bains magnifiques. Un citoyen obscur, qui ne se mêlait de rien, apercevant par hasard son nom sur une des listes :
Sangiitae ; eertatum est eui cenrix cat<a parentis Gederet { in fratram ccciderant pnemia fralres.
Corneille , Cinna :
Le fils tout déçoAtant du mcnrlre de son père,
Et sa tête h la main demandant son salaire.
» Plut., Sylla ^ 4i ; Val. Max. , f>-4 ; Florus, 3-a» ; Lncain, «-175; App., T.y^.j I ; Sali., Cat., »5 j Dion ^ Fragments»
476 HISTOIRE EOMAIKE.
« Ah malheureux ! s'écria-t-il, c'est ma villa ffAlbe qoi m'a perdu ; n et il fut tué à quelques pas de là. Dès qu'on homme avait envie d'une possession quelconque, « d'un vase môme ou d'un vêtement, il faisait inscrire le possesseur comme proscrit, et l'on ne cessa pas d'égorger que Sylla n'eût comblé de richesses tous ses partisans. » Le massacre s'étendait à toute l'Italie , la condamnation enveloppant tous ceux qui avaientservi la cause opposée de leurs armes, de leur argent, de leurs conseils; les amis, les hôtes, les créanciers, les débiteurs ; il suffisait même d'avoir fait route avec quelqu'un du parti de Marins ^. Catilina commandait les cavaliers gaulois détachés de tous côtés à la poursuite des proscrits".
Quand les prétextes manquèrent contre les particuliers, Sylla sévit contre des populations entières. Préneste eut son châtiment à part, qu'il s'était réservé d'infliger luimême : tous les sénateurs qui s'y trouvaient étant mis à mort, il fit réunir hors de la ville les habitants et la garnison ; il les partagea en trois bandes, Romains, Samnites, Prénestins ; les premiers , après avoir entendu qu'ils méritaient la mort, reçurent leur grâce; de ce qui restait, il laissa aller les femmes et les enfants, et les hommes furent tués ; il y en avait douze mille. Ensuite il dépouilla cette ville si opulente. Plus tard , les autres villes subirent une amende, d'énormes exactions ou une colonie de soldats syllaniens '.
Pendant ce temps , les restes du parti vaincu étaient exterminés hors de l'Italie par Pompée, qui se montrait un digne second , impérieux et sans pitié comme Sylla. Il dit
> Sali., Cat, Si , Discours de César; App., E/up«, i ; Plut. , Sylla ^ lfi\ Vell., 3 , de 3 s à 28 ; Val. Max., 9-a ; Dion , Fragments. * Cic,(Quintus)f De petiiioneconsulatiis.
' App., £^9. y I i Plut., Sylla, 4*1 4> i LucaiD, a-193.
8YLLA DICTATEUR. 477
aux Mamertins qui réclamaient leurs privilèges : « Ne nous alléguez pas vos lois à nous qui portons Tépée. » Carbon , trois fois consul, conduit garotté aux pieds du jeune général, fut obligé d'en recevoir les invectives et de tendre sa tôle qui était promise au chef suprême *.
Tout se taisait, lois et citoyens; tout tremblait. Sylla déclara les actes de son consulat et de son proconsulat ratifiés par le sénat et par le peuple romain. Qui donc aurait prolesté? L'adulation lui prodiguait le titre à'heuretix, lui en fit un surnom et l'inscrivit au bas d'une statue équestre en or qu'on lui érigea : lui-môme dédia à Vénus , qui lui était apparue en songe, exhortant ses soldats, une couronne d'or avec une hache *.
Un tel symbole indiquait assez le titre qui convenait à une telle puissance. Il y voulut procéder régulièrement. Comme il n'y avait plus de consuls, il se retira de Rome en ordonnant au sénat de nommer un entre-roi ; on espérait voir ensuite convoquer des comices consulaires , mais une lettre rendit sa pensée plus claire : l'entre-roi devait proposer par rogation aux quirites de nommer un dictateur, non pour un temps fixe, comme autrefois, mais pour tout le temps qu'exigerait le rétablissement de l'ordre en Italie, et a s'il semblait bon aux pères conscrits, il rendrait volontiers ce service à la république. » Le sénat et le peuple romain s'exécutèrent de bonne grâce , et un simulacre de comices déclara Sylla maître de l'État tant qu'il lui plairait. Il prit aussitôt vingt-quatre licteurs , sans congédier ses gardes, et, pour ne point paraître changer la forme du gouvernement, il permit de créer deux consuls, qui furent Tullius Deculla et Corn. Dolabclla '.
* App., E/«^., t ; Plut., Pomp,f 9, i5.
• App., Éyu^., I.
' App., ^^.^ I,
478 HISTOnt£ ROMÀIKE.
La forme seule subsista , en effet ; car il changea toute la constitution (81-80) , en abolissant et faisant des lois à son gré. Il commença par régler l'admission aux charges, défendit que nul n'exerçât la préture avant la questure, et le consulat avant la préture , ni un second consulat moins de dix ans après le premier. Il réduisit presque à rien la puissance tribunitienne , en retranchant aux tribuns le droit de présenter des lois, de recevoir appel, de haranguer et de remplir ensuite aucune autre magistrature *. Il abrogea la loi Domitia pour remettre toutes les fonctions sacerdotales en cooptation '. Il rendit les jugements aux sénateurs'; il décida quMl y aurait vingt questeurs, huit préteurs ; que ceux-ci suivraient constamment leurs édits; que, pendant leur année de résidence à Rome , ils ne s'absenteraient jamais plus de dix jours ; que tout magistrat envoyé dans une province, garderait son pouvoir jusqu'au retour *. Il étendit la loi de majesté et celle du péculat. * Il assigna à l'un des préteurs la connaissance spéciale des crimes de faux en actes publics et en monnaie • ; il modifia encore les lois somptuaires'. Enfin, pour remplir le sénat, si amoindri par tant de fureurs, il fit élire, par des comices de tribus, trois cents sénateurs, pris dans les chevaliers et jusque dans les simples soldats ; puis il afFranchit tous les plus jeunes et les plus robustes esclaves des prescrits, et inscrivit parmi le peuple ces dix mille Cornéliens, toujours prêts à exécuter ses ordres. Quant aux Italiens,
* App., ^p»y I ; Gic, Deleg.y 3 } César, De bello çitt^ S*$, 6.
* Rosin, 8-1 ; Paul Manuce, DeUg.
^ Asconius , In divinoL ; Ronn , 8-i , s i .
* DioD, 36 ; Cic, Philipp.f a ; Rosin , 8-5, 8 ,• Tac, Jnn., i i-aa , 3-37. S Rosio , 8-a3 , 3o.
•* Cic, De nul. deor^ 3 \ Suétone, Néron, 17, et th.. Commentaire Je Torrentius; Rosin, 8-26.
' Àul. Gcll., 2-24; Rosin, fl^-i , i3.
6YLLA DICTATEUR. 479
loin do leur tenir ses promesses d'admission, il leur relira tous leurs droits et en expropria des multitudes pour y substituer vingt-trois légions : il plaça surtout ses colonies en Étrurie, et y fonda une ville nouvelle , qu'il appela Florentia *.
Les proscriptions n'avaient épargné personne : la haute noblesse, en proportion , avait autant souffert que l'ordre équestre ; le peuple n'en profitait nullement. Il en fut de même des nouvelles lois; elles sentaient la colère et le mépris. Les jugements ôtés aux chevaliers vengeaient l'ancien consul d'une rébellion ; ce sénat bigarré vengeait de la haute noble^sse le patricien longtemps obscur et dédaigné; les Cornéliens et les colonies militaires vengeaient Sylladu peuple qui avait cédé , des Italiens qui étaient accourus à Marius. Si une régularité plus sévère que jamais présidait maintenant à l'administration , c'est qu'un despote veut être tranquille, et avoir seul le droit de faire des injustices ; ainsi , quoique la réforme fût évidemment aristocratique , Sylla ne prétendait pas relever une aristocratie ; il ne reconnaissait aucun parti politique, pas môme le sien. Lucretius Ofella, qui avait si vigoureusement poussé le siège de Préneste , s^étant présenté pour le consulat , quoique simple chevalier , sans avoir passé par la questure ou la préture , il l'avertit d'abord de se désister, et envoya;ensuite un centurion de sa garde qui le tua sur la place. Le peuple en tumulte lui amena ce centurion : « Laissez-le tranquille, dit le dictateur sur son tribunal ; sachez, quiritcs, que Lucretius a été tué pour avoir résisté à mes ordres. » Et il ajouta cet apologue : a Les poux mordaient un colon qui labourait ; il arrêta deux fois sa charrue et
» Sali., CaUl., 37, a8; App., E/«^., i ; Rcwin, 8-2; Cic. , De ofjic,, a-8 : « Nec vero uaquam bellorum civiitum semen et cauga décrit, dum Uomines perdili hastam illam crueatam et memineriat etsperabuot. »
480 niSTOlRB ROM^lHE.
nettoya sa tunique. Bientôt mordu de nouveau , pour ne plus perdre de temps , il jeta sa tunique au feu. J'avertis donc les vaincus de ne point s'attirer un troisième inc^odie *. »
Pompée seul put se donner impunément quelque air de liberté. A son retour de Numidie, où il avait atteint les derniers fugitifs , peu content du nom de Grand dont Tavait salué Sylla, il demanda le triomphe, qui lui fut refusé, et murmura, en se retirant, que le soleil levant avait plus d'adorateurs que le soleil couchant. Sylla le sut aussitôt, et, un peu surpris, dit-on, s'écria : « Qu'il triomphe donc, s'il en a tant envie! » Cette brusque indulgence ne fut certes pas faiblesse , mais peut-être caprice de maître pour un &vori, reconnaissance d'importants services, ou plutôt insouciance touchant une vanité sans danger; il lui imposa du moins ensuite, comme par compensation, un honneur plus pénible, en l'obligeant de répudier une épouse aimée, Antistia, pour prendre Emilia, fille de Metella et d'un premier mari, Emilius Scaurus*.
Sylla se connaissait en hommes; il avait supporté moins patiemment, dans une circonstance semblable, la résistance de Jules Ccsar. Ce Jeune patricien ne comptait que seize ans quand il perdit son père (SA) ; nommé flamine dial, l'année suivante, par son cousin, le jeune Marins, et par Cinna, qui lui avait donné sa fille Cornella, il ne ccmsentit par aucune menace à rompre ce mariage, quand le dictateur l'exigea. Il aima mieux perdre le sacerdoce , la dot de sa femme, tous ses droits d'héritage, errer dans la Sabine avec la fièvre quarte, au risque d'être pris par lescavahers, dont il se racheta plusieurs fois, non sans peine. Les vestales et toute sa famille ne pouvaient, à force de prières, obtenir
' App., Eju^., I ; Plut, Syîla, 4».
• Plul., fonip., 8, Syllaf 4» » Oits Hotabies»