‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 81 sur 87 · CÉSAR. — CICÉRON · texte numérisé non relu

CÉSAR. — CICÉRON

sa grâce ; Sylla finit pourtant par céder : « Je vous le laisse?, dit-il ; mais sachez qu'un jour celui que vous désirez tant sauver, sera la ruine de la noblesse, que vous prétendez soutenir; car dans César il y a plusieurs lifarius^

La victoire était assurée, le dominateur n'avait plus qu'à en jouir, et il se fit un amusement de disposer du fruit des proscriptions. Pendant que ses soldats s'établissaient dans leurs colonies, et que des multitudes chassées de leui^ foyers erraient misérablement, il vendait publiquement les biens confisqués, adjugeant des territoires, des revenus de toute une ville à des afi'ranchis, à des musiciens, à des boufibns, à des femmes débauchées, aux gcQS les plus infâmes. Un de ses amis ayant obtenu ainsi à vil prix une terre considérable, le crieur annonça l'enchère d'un concurrent : « Quirites, dit alors Sylla, c'est m'insulter; c'est trop de tyrannie, que de ne pas me laisser adjuger comme il me plaît mes dépouilles*. »

Nul ne se montra plus avide de ces dépouilles que Crassus; tant que durèrent les confiscations, il dénonçait, il recevait, il prenait, il achetait à vil prix, et devint tout d'un coup prodigieusement riche*. Metella y fit aussi sa part sans plus de honte, et amassa des sommes immenses que son fils Scaurus dépensa depuis avec un luxe si extravagant*. Chrysogonus, un des affranchis de Sylla, ne devait pas être plus scrupuleux ; il acquit pour deux mille sesterces un bien qui en valait six millions : il avait fait mettre au rang des proscrits le propriétaire, Roscius d'Amérie, assas-

» Plut., CésaTf 1 ; Vell., a-a8; Suét., Ce'*., i, 74; 1« père de Cdsar mourut subitement en 84 : il oe £aut pas le confondre avec le consul du même nom qui périt dans la guerre sociale; voyez Pline, 7-53, et Casaubon, Cvmmtnt, sur Suét.

» Plut., Sylluy 4a , et Parall,, 3; Florus, 3-ai,

* Plut., Crassns , i , 6.

♦ Pline , 3o-i6.

482 HISTOIRE ROMAIKE.

siné à Rome par un ennemi personnel; ensuite, un accusalem* suscité poursuivit le fils en justice , comme meurtrier de son père, afin de se débarrasser à l'avance des réclamations d'un héritier. Nul orateur n'osait se chqxger de défendre le jeune Roscius ; Cicéron l'entreprit, ce fut sa première cause publique; il la gagna. Il avait alors vingtsix ans. Ensuite , il quitta Rome pour fortifier sa santé et son talent tout ensemble, en parcourant la Grèce et l'Asie, et en suivant les leçons des rhéteurs les plus distingués*.

Une autre preuve de cette despotique volonté qui régnait sur Rome, ce furent, au milieu de ces scènes hideuses, les magnificences du triomphe de Sylla pour ses guerres d'Orient et d'Italie, et les jeux qui suivirent (81). Il avait emmené tous les athlètes et tous les spectacles de la Grèce, qui se trouva réduite dans cette olympiade à la seule course du stade *. Le peuple, disait-il, devait se récréer après tant de travaux; et l'on se récréa comme le voulait le maître. On aurait pu du moins revoir avec quelque plaisir les nombreux bannis revenus dans leur patrie avec le triomphateur qu'ils accompagnaient couronnés de fleurs * ; mais les noms de libérateur et de père qu'ils lui prodiguaient devaient paraître une insulte de plus aux familles des proscrits.

Quelques uns appelaient cette domination nouvdle une royauté niée^ parce que le nom de roi était seul caché; d'autres, exprimant le fait, l'appelaient une tyrannie avouée; mais il ne venait à la pensée de personne qu*une domination acquise par tant d'efîbrts et de périls fût presque aussitôt déposée volontairement; qu'un homme qui avait fait périr plus de cent mille guerriers, la fleur de l'Italie, quatre-vingt-dix sénateurs, quinze consulaires, deux

* Cic, Pro Boscio Jtner.f Declar. omt^ 90; 91 « Piut^C<c*| 3*

• App., ^^., 1.

3 App., hfji^.i I î Plut., Sylla, 43.

ABDICATIOK PC STLLÀ. 485

mille six ceiits chevaliers , qui en avait banni tant d'autres, fait tant de confiscations, de meurtres, de crimes, rentrât avec sécurité dans la vie privée. Sylla le fit pourtant. Sans quitter la dictature, il avait exercé le consulat (80) avec Metellus; Fadulation du peuple lui avait encore déféré ce titre pour Tannée suivante, il n'en voulut plus, et désigna lui-même consuls Servilius Vatia et Appius Claudius. Quand Vint répoque des nouveaux comices (79), Fétonnement redoubla; Sylla painit sur le Forum, déclara quMl était prêt à rendre compte de ses actes, abdiqua la dictature, renvoya ses licteurs et ses gardes , et se promena avec ses amis au milieu de la foule ébahie. On faisait les élections consulaires; Lepidus fut nommé le premier. Pompée venant à passer, tout fier de ce dernier choix qu'il avait dirigé : « Jeune homme, lui dit Sylla, c'est un grand trait de politique d'avoir fait élire avant Catulus, le plus sage de nos citoyens, un homme aussi ambitieux que Lepidus; mais prends garde à toi , car tu fortifies contre toi-même le plus dangereux adversaire. »

Comme Sylla retournait chez lui , une seule voix le poursuivit d'injures; le vieux général continua sa marche, et, arrivé sur le seuil de sa maison , il ne dit que ces mots : « Cet adolescent fera qu'après moi personne n'abdiquera plus une telle magistrature*. dII n'éprouva point de contradiction plus sérieuse; il n'en craignait pas: « les mis adtniraient son audace, les autres son bonheur, d Sylla comptait sur ces deux choses : il prétendait s'en donner tout le plaisir , se mettre au rang des spectateurs pour voir ses lois et son administration gouverner d'elles- * mômes sous l'influence de sa crainte. Car il savait bien qu'il n'y avait plus rien à ftiire pour une nation qui ne valait pas mieux que lui. La dictature n'était plus qu'un mot ;

> App., Eft©., i;Plut., 5>«a,43.

484 HISTOIRB ftOMAUVE.

pourquoi garder un vain titre, quand il avait ses vin^ttrois légions et ses dix mille Cornéliens, qui ne trouvaient que dans sa sûreté Timpunité de leurs crimes^? Après lui la république deviendrait ce qu'elle pourrait; c'était SyUa qu'on devait respecter.

n donna donc à Hercule le dixième de ses biens , et des festins au peuple avec tant de profusion, qu'on y servit da vin de quarante ans, et qu'on jetait tous les jours dans le Tibre une quantité prodigieuse de viandes. Metella se mourail en ce moment; pour que cette fête ne fût point profanée par les funérailles d'une épouse, il la répudia : il épousa peu après Valeria , nièce d'Hortensius. II ne songea plus qu'à achever sa vie dans les plaisirs; il se retira à sa villa de eûmes, s'amusant à la pèche, à la chasse, ou à écrire ses Mémoires, ou à boire avec une troupe de bouffons et d'histrions. Ses débauches développèrent rapidement une malardie horrible qui le dévora : une intarissable vermine sortait de ses chairs corrompues, malgré des soins continuels. Cet homme jusqu'au dernier moment fut si bien le maitie de l'État, que, dix jours avant sa mort, tout rongé de son mal, il arrêtait les troubles de Puteoli, qui réformait son régime municipal. Lorsqu'il eut appris que le questeur de cette ville, Granius, différait de rendre ses comptes pour s'approprier une somme considérable quand Sylla ne serait plus, il le fit venir dans sa chambre et étrangler en sa présence; dans cette colère, un abcès intérieur creva et il en mourut le lendemain (78).

On lui fit de magnifiques fiinérailles ; les dames romaines, dit-on, y employèrent dix corbeilles d'aromates, et en outre donnèrent du cinnamum et de l'encens pour en faire une statue représentant Sylla de grandeur naturelle. La cé-

* App., E//^.| !• Quand ou a étudié les faits, on ne trouve plus dans le iuaeui dialoçue^de Sylla par Montesquieu» qu'un pathos de mélodrame.

MORT DE STLLÀ. 48o

rémonie fut toute royale : le cadavre arriva dans Rome sur une litière dorée , précédé de cavaliers et de trompettes ; un cortège nombreux de tribuns légionnaires et de lieutenants venait ensuite, et s'augmentait sans cesse; la foule arrivait de toutes parts. Les haches et les insignes de la dictature semblaient inspirer encore la même terreur que si on eût vu Sylla vivant. Devant la tribune aux harangues on prononça son oraison funèbre. La marche continua comme un triomphe jusqu'au Champ de Mars , avec une extrême magnificence; plus de deux mille couronnes d'or avaient été apportées de la part des villes, des légions et des amis. Les soldats se rassemblèrent en grand nombre richement armés ; les trompettes faisaient retentir par intervalle des sons lugubres; pontifes, vestales, magistrats, tout le sénat, suivaient avec des acclamations en rhonneur du mort. Les uns regrettaient réellement Sylla , les autres sa puissance. Les sénateurs les plus robustes soutinrent sur leurs épaules le lit funèbre jusqu'au Champ de Mars, et le placèrent sur le bûcher. Les chevaliers et l'armée défilèrent à l'entour.

Les cendres du maître de Rome furent déposées dans ce

ieu même, honneur toujours réservé à ceux qui avaient

étendu le Pomœrium. Sur son tombeau on lisait ces mots

inscrits selon ses ordres : « Nul n'a fait autant de bien à

ses amis, ni autant de mal à ses ennemis ^ »

> Plut., Sylla, derniers cliap.; Àpp., E/x^., i > LucaÎD, 2>aai :

HisDe salus rerum , felix his Sylla vocari ,

His meruit tumulum medio sibi toUere carapo 7

Exsulibns Mariis bellorum maxima merces Roma recepta fuit ; nec plus Victoria Syllae Praestitit , invisas penitus quam toUere partes.

TRoistlii Hmm.

Page 1