‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 83 sur 87 · SERTORIUS · texte numérisé non relu

SERTORIUS

blique, au sénat, aux magistrats ou aux possesseurs des terres *. Tels étaient alors les hommes et les choses , que rÉtat, pour sa propre sûreté, devait protéger les spoliateurs, et que Timpunité semblait acquise aux plus odieux. Verres, questeur de Carbon, dont il avait volé la caisse militaire en passant à Sylla , ensuite questeur de Dolabella, qu'il fit complice de ses infamies en Asie, surpassait en ce moment par ses cruautés tout ce que cette malheureuse province avait eu à souffrir des magistrats romains. Les honneurs étaient pour ces gens-là, tandis qu'un homme nouveau, sans richesse ni débauches, s'élevait difficilement. Cicéron, revenu après la mort du dictateur, s'entendait traiter dans les rues de grec eiÔL écolier, injures familières à la populace. Les magistrats le regardaient à peine. Il sut bientôt se rendre redoutable au barreau par son talent et ses mordantes railleries; il se montra digne émule de C. Cotta , d'Hortensius * , et son ambition espérait enfin la questure (76), lorsque César essaya de se distinguer aussi par l'art omtoire, en accusant de concussion le triomphateur Dolabella. Verres déposa effrontément contre son proconsul, moins coupable que lui. L'accusé, défendu par Cotta, fut absous. César cependant ne manquait pas d'éloquence; il échoua également dans une autre tentative, en excitant l'audace du tribun Sicinius, et le poussant à proposer l'abolition de la loi Cornelia sur le tribunat. Le débat assez vif engagé avec le consul Curion , finit par le meurtre du tribun. Soit dépit, soit crainte de s'attirer la haine du parti de Sylla avant d'en avoir formé un , César retourna en Asie, étudiera Rhodes, sous le rhéteur Molon. Peu après (75), Cicéron s'en alla questeur en Sicile.

* Dion; Rosin, 8-97.

• Cic, a , 3 /u rerr.f De clar. orat, 56, 9a ; Plut., Cic, 6, 33, 34; Sudt., Cés,^ 3.

490 HisTonB ftosAnfE.

G. Anrelios Gotta^ devenu consul, n'osa ott'tie put réviser une concession aux tribuns, et la loi Aurélia leva pour eux Finterdiction des autres charges ^ La même année, la république fit Facquisition de la Bithynie par la mort et k testament du dénier Nicdmède; Gurion continua les défaites des Tbraces. Ces avantages faisaient peu contre la perte de FBspagne et Fagitation belliqueuse qui se propagea presque subitement d'un bout des provinces à Fautre, et jusqu'au cœur de Fltalie*

Metellus avait partagé toute la bonté de ses prédéoes^ seurSf et pouvait à peine tenir au pied des Pyrénées, même avec Fappui du proconsul de Narbonnaise ; il demandait instamment des secours au sénats Sa lenteur naturelle, accrue par Viige^ ne savait plus comment se défendre contre un ennemi toujours en action, impossible à prévenir et à poursuivre. Sertorius, en effet, connaissait par&itement le pays ; parcourant les montagnes en tous sens, et souvent même presque seul, toujours susp^dU invisiblemeut sur Farmée romaine, il descendait à Fimproviste avec ses itifotigables soldats, « plus légers que les vents , » Tarrètnit dans un défilé ^ la rompait dans une mardie, la bloquait autour d'une ville assiégée, et Fetténuait, même en fuyant , par ses ravages. Les Espagnols admiraient cet autre Annibal, comme ils Fappelaient, si industrieux et si hardi , qui les disciplinait à la romaitie , les armait et les n'compensait magnifiquement. Ils le croyaient d'aiUeuis pi-otégé de Diane; une biche blanche, présent de cette d('îesse, le suivait familièrement au milieu du tumulte d'un cnmp et lui découvrait les secrets de Fenneihi. Si ce petit artifice soutint leur confiance ^ Sertorius, du moitia, mè-

* Rosin , 8-6 : « Qui tuHt ut tribunis plebis liceret posteà alios magistrams capere ; » Aâconius , In. CotJtelianani , In Ferr., prim. \ Veil. | a-3 « a6 : « Bithynia... tcstamcnto Nicoracdis relicta hsereditaria. »

. SSftTORILS. 4dl

rita par sa comluite toute leur afTection : il prit 8oin (}o réunir à Osca les en£ants des premières familles du pays , pour les faire instruire dans les lettres grecques et romain nés. C'étaient autant d'otages, il est vrai; mais rien ne donnait cette pensée. Les pères étaient ravis de voir leurs enfants vêtus de la prétexte, élevés aux frais de Sertorius, qui les interrogeait lui-même et récompensait leui*s succès, en leur donnant de ces bulies d'or en usage pour la parure des jeunes Romains. De tels soins semblaient naturels à un capitaine d'une sévérité de mœurs fort rare à cette époque, qui ne souffrait pas en sa présence un amusement ni un mot indécent, et qui une fois extermina toute une cohorte, composée cependant de Romains, mais odieuse par son extrême licence. Aussi avait-il des milliers d'Espagnols attachés à sa personne comme compagnons d'armes, toujours prêts à se dévouer pour lui, quoique son sénat, formé de trois cents membres, fût tout romain, que ses principaux officiers fussent romains, et qu'il conservât exactement la supériorité romaine \

La défaite de Lepidus ne servit qu'à rendre le danger plus imminent en Espagne; son lieutenant Perpenna, y passant avec des forces et des sommes considérables, fut contraint par ses cinquante-trois cohortes de se joindre à SertcH'ius (77) , qui déjà était maître de toute la contrée jusqu'à rÈbre. L'Italie n'était plus en sûreté si Pompée ne fût surrivé alors. On attendait de grands exploits de ce brillant général, qui avait voulu diriger sa route au travers des Alpes, a à la maniée d'Annibal *, » maisSertorius apprit à cet écolier de SyUa, en forçant Laurone sous ses yeux, a qu'un bon capitaine doit plutôt regarder derrière soi que devant, n II lui donna une seconde leçon près du

> Plut., Sert., la, i3^ i4) iS, i6, 3o, a4; App., F^^., i. ■ App., t/uf^,, I.

492 HISTOIRE ROMÀIHE.

Sucrone , en bataille rangée ; MetcUus survint à propos le lendemain pour empocher la troisième. Sertorius dit alors, en ordonnant la retraite : a Sans rapproche de cette vieille, j'aurais renvoyé cet enfant à Rome, après une bonne correction de verges. »

Pompée n'agit plus séparément depuis ce jour ; les deux proconsuls réunis eurent bien de la peine à gagner une victoire près de Segontia (76). Metellus y fut blessé, et pendant qu'il mettait à prix la tète du fugitif, qu'il se donnait le titre d'imperator, recevait dans les villes des festins, des sacrifices et des couronnes, le fugitif, après s'être ouvert un passage au milieu de ses ennemis, revenait leur dresser des embuscades, leur couper les vivres , se portact partout avec une incroyable célérité, tandis que les pirates, de concert avec lui, croisaient sur les côtes et enlevaient les convois ; de telle sorte qu'il sépara encore, malgré eux, ses deux adversaires. Metellus se retira dans la Gaule, et Pompée prit ses quartiers d'hiver chez les Vaccéens, d'où il manda au sénat que, si on le laissait sans argent, il serait obligé de ramener ses troupes. Le bruit courait même à Rome que Sertorius serait en Italie avant Pompée *.

Pour surcroît d'embarras , l'Orient donna la main à FOccident , Mithridate contre la république , Sertorius contre la faction de Sylla. Le roi de Pont avait profité de la paix en affermissant son empire sur le Bosphore Cinmiérien. A la mort du dictateur, il poussa Tigrane contre la Gappadoce, et ce petit royaume, enveloppé comme d'un réseau, se vit enlever trois cent mille habitants, transportés en Arménie, où ils peuplèrent une nouvelle ville , Tigranocerte ( ville de Tigrane ). Deux réfugiés de la faction de Marins conseillèrent à Mithridate de s'allier avec le héros de l'Espagne,

* Plut., Sert.t de 17 à aS j App., £/«^., i ; Florus, S-a^.

* SERTOniiS ET WITIIRIBATE. 495

• " el ses courtisans promenaient les plus beaux succès « à ■^ cette union d'un autre Annibal et d'un autre Pyrrhus. » ' Une ambassade alla donc offrir à Sertorius quarante navi- •^' res et trois mille talents , en lui demandant toute l'Asie pour leur maître (75). Sertorius, malgré l'avis de son sénat, -' rejeta ces conditions : « Car, disait-il, je veux agrandir

- Rome par mes victoires, et non vaincre aux dépens do ' Rome. » n ne consentit à céder que la Cappadoce et la Bi-

- thynie , et envoya un de ses sénateurs , M. Varius , avec •• quelques troupes. « Que nous commandera donc Sertorius

- • à Rome , dit alors Mithridate , si aujourd'hui , relégué sur les f^ ' bords de l'Océan , il me menace , et me fixe mon royaume. »

Le rçi accepta toutefois, attendant de plus grands avan- »-• tages des chances de la guerre ; il employa le reste de l'an- '^ née en préparatifs. Instruit par ses défaites, et renonçant »î' au faste de son ancien appareil, il transporta vers la mer *"' deux millions de médimnes de blé , fabriqua des armes et des vaisseaux ; il augmenta son armée de levées faites chez les Calybes , les Arméniens , les Scythes , dans la Golchide, la Tauride , la Leucosyrie ; l'Europe lui fournit même pour auxiliaires les Sarmates, les Thraces, les peuplades qui habitaient de l'Ister aux chaînes de l'Hemus et du Rhodope ; les Bastames étaient les plus braves de tous. Il avait à sa disposition trois cent mille hommes ; il envahit la PaphlagOQie *.

Les pirates tenaient toute la Méditerranée ; les efforts de Servilius contre la Cilicie leur avaient fait prendre un autre point de réunion en Crête , d'où leurs courses interceptaient toutes les communications ; la disette de blè coramençait à se faire sentir à Rome, nonobstant les nombreux convois qui arrivaient de la Sicile par les soins de

• PIttL, SeH., 26, «7, LucuîUis, 1 1 ; Florus, 3-23 ; App., GMrres de Mithr,; Cic, Pro leg. ManiLj 4 > P^ Mtirtna , t5.

494 BISTOniE ROMAINE.

Cicéron ^ Quel capitaine irait punir ou du moins arrèier celle agression nouvelle ? La destinée de la république dépendait en ce moment d'un ancien transfuge de Marius. Celui -là serait jugé capable de la défendre , qui saurait plaire au tribun Gethegus, à ce débauché, qui plaisait luimême à la populace, Licin. LucuUus , ancien lieutenant de Sylla, obtint heureusement cet honneur avec le consulat, à force de flatteries. Mais son collègue, M. Aur. Colta, homme sans capacité, avait obtenu du sénat, à force d'instances, le commandement de la flotte et la défense de la Bithynie (74). Pendant que LucuUus s'appliquait, avant tout , à rétablir la discipline dans les légions d'Asie, Cotta se hâta de combattre, et, vaincu sur terre et sur mer, incapable même de garder son camp , il s'enfuit derrière les murailles de Cbalcédoine, Aux yeux des Asiatiques, le véritable Romain était M. Varius, qui entrait toujours le premier dans leurs villes , précédé de ses licteurs , donnant aux unes la liberté , aux autres l'exemption des impôts, agissant toujours au nom de Sertorius , en présence de Mitbridate, qui restait au second rang *,

LucuUus, entré à peine en Phrygie, retdurna sur ses pas, à cette nouvelle, malgré toutes les soUicitations d'Archelaiis , qui l'assurait (Jue toutes les viUes du Pont se l'endraient à sa présence : « J'aime mieux, répondit-il, sauver un Romain que de faire les plus grandes conquêtes, rf d'aiUeurs je ne laisserai pas la bête pour courir à son gîte. » Il se porta donc contre Mithridate , qui cherchait à slurprendre Cyzique ; n'ayant pu l'empêcher d'y mettre le siège, U réussit du moins à prévenir les habitants du secours qui leur venait , et bientôt à prendre une positicHi assejs avantageuse pour tenir en échec, avec ses cinq lé-

» App., "E/Ap , I ; Plut. , Cic, 7 j Pro Plancio , n. 64.

• Plut., Imcuî., 8, 9, 10 , 12 , Scti.f »7; Cic, Ptv Idurena, i5t

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