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CHAPITRE XXXVI

CONSniATION DE CATILINA. — CONSULAT BB aCÉ&Olf;

DBUXIÈn PARTIS.

« Ce furieux, nous Tavons ebassé; il s'en va, il fuit, il 8*é- « chappe, il courl ; » ainsi parlait au peuple, le lendemain, Cicéron triomphant : « Si quelqu*un, comme tous devraient être , me reproche de ne l'avoir pas livré au -supplice , ce n*est pas ma faute , quirites, c'est celle des temps. Sans doute c*est cela que Tancien usage, la sévérité de cette charge, et la république demandaient ; mais combien y en a-t-ii qui n*ont pas cru à mes rapports , qui auraient défendu le coupable, qui Font favorisé? Si j'avais jugé que, par sa mort, tout péril fût dissipé, depuis long* tempe je l'aurais puni comme il le méritait ; mais je n*aunUs pu également, poursuivi par la haine, punir ses complices. Gatilina est maintenant un ennemi déclaré ; ni lui ni son armée de vieux dissipateurs ne sont plus à cmindre ; mais il n'a pas emmené d'ici tous ses amis : ceux-là , que je vois parcourir le Forum, entrer au sénat n. V

42 HISTOmS EOHAIlfB.

«( tout brillants de parfums et de pourpre , sont bien plus « redoutables. Heureuse la cité , s'ils s'en allaient aussi ! « Us savent que je connais tous leurs desseins; leur chef est « parti , qu'attendent-ils? Ils se trompent fort s'ils pensent « que mon ancienne douceur durera toujours ; le moment « de la sévérité est venu; je ne leur accorde qu'une chose « maintenant : qu'ils partent, qu'ils ne laissent pas leur « malheureux chef languir de leur absence. Je leur mon- « trerdi le chemin : il est parti par la voie Aurélienne ; en « se hâtant un peu , ils le rejoindrcmt ce soir. S'ils restent « par l'ordre de GaliUna pour travailler encore contre nous, « je n'oublierai pas que cette patrie est la mienne, et que je « suis leur consuP. »

En effet, « le cheval de Troie était dans rintérieur des murs. » Ceux qui n'avaient pas suivi Catilina ne l'abandonnaient pas et demeuraient en embuscade*, attendant l'occasion d'exécuter plus heureusement ce qu'il n'avait pu, quand il approcherait pour les soutenir avec une armée.

Les choses , toutefois, semblaient avoir repris leur ooiirs ordinaire. Gaton, désigné tribun, porta enfin avec Sulpicius son accusation de brigue contre Murena. Grassus, Hortensius défendirent le futur consul ; Gicéron vint aussi au secours du chevalier, de l'homine nouveau qui devait coiitinuer l'ouvi'age de son consulat, et, malgré les sollicitudes extrêmes qui le préoccupaient, il trouva asseï de liberté d'esprit pour égayer l'auditoire et les juges aux dépens de Gaton et des stoïciens. Caton lui-même n'y résista pas : Vraiment, dit-il, nous avons un consul bien pkiisant^

Une auti*e affaire attim une attention plus sérieuse. Metellus Pius, laissant vacante par sa moilla charge de gi*and-

• Ctc, s, fn Calil.

» Cic, ftj J/Hunta, Sy.

) Cic, Vro ifnrtitm, vif, 9*, 3i ; Phu., CàL fVu^ a<.

CICÉRON COIfSUl. 43

pontife. César, déjà désigné préteur, la demanda en concurrence avec Servilius Isauricus et Catulus, bien plus recommandables par leur âge et leurs sei^vices. César distribua de l'argent emprunté avec tant de profusion , qu'il était perdu s'il ne réussissait : le jour de l'élection il dit à sa mère : « Vous ne reverrez votre fils que grand-pontife, » et il revint grand-pontife.

Le sénat reportait déjà ses inquiétudes sur lui', lorsque la faction de Catilina jeta une dernière et plus vive alarme dans la ville. Cet odieux fugitif, qui avait écrit à plusieurs consulaires qu'il cédait à la persécution et qu'il se retirait en exil à Marseille, était arrivé au camp de son affidé Manlius avec les faisceaux et les autres insignes du commandement. Le sénat les déclara tous deux ennemis publics » fixa un terme à leurs soldats pour quitter les armes, décréta des levées qui marcheraient sous Antonius ; la sûreté de la ville fut confiée à Cicéron. L'habit de guerre fut prescrit ■. Chose singulière ! les promesses précédentes n'avaient pas produit une seule révélation, la menace nouvelle ne fit pas déserter un seul homme de l'armée rebelle, et ce conspirateur furieux qui avait causé un moment tant d'efiroi , maintenant qu'on ne craignait plus l'incendie des malsons et qu'il préparait une attaque ouverte, la plèbe commençait à l'approuver. Cette multitude oisive , affamée , qui vivait des largesses publiques et privées, qui n'avait rien à perdre aux séditions et au désordre, qui hait toujours les choses présentes , désirait un changement. Tous ceux que la ruine , le crime ou l'opprobre , avait poussés à Rome comme dans une sentine, qui voyaient dans un faste royal de simples soldats devenus, par la victoire de Sylla, sénateurs ou riches propriétaires, se seraient volontiers rangés derrière le

> Plut., as.^ 7 ; Sade, César, 1 3 ; Sali., Catil., 49; Diofl, 37-37, • Sali., CatiL, 34, 3f. ; Dion, 37-33.

Ai msTOiRB rouàine.

nouTd assaillant dans la même espérance. Les eniiatnts des proscrits, toujours dépouillés de tout droit politique, &i* saient aussi des vœux pour lui contre ce petit nombre de dominateurs , maîtres encore une fois des dignités et des provinces, florissants, tranquilles, et tenant tous les autres en crainte par les jugements, pour gouverner le peuple à leur gré. Si donc Catilina restait vainqueur au premier combat, un grand désastre était prêt à fondre sur la république*.

Lentulus Sura dirigeait un nouveau complot dans Tintérieur de Rome. Ce patricien, cbassé du sénat pour ses infamies, y venait de rentrer forcément par une seconde préture qu'il exerçait cette même année. Il n'y avait pas d'homme plus impudent. Pendant qu'il était questeur de Sylla, celui-ci, mécontent de ses folles dilapidations, lui ayant un jour demandé compte de sa conduite en plein sénat, Lentulus répondit nonchalamment, faisant allusion à son surnom de Sura, qu'il n'avait point de compte à rendre, mais qu'il présentait sa jambe; ce que faisaient les enfants lorsqu'ils avaient manqué leur coup au jeu de paume. Une autre fois, cité en justice, il corrompit ses juges et fut absous à la seule majorité de deux voix : « J'ai payé, dit-il , «c un juge de trop; c'est de l'argent perdu, car il me suffi- « sait d'une voix de majorité, n Tout rempli des prédictions qu'il demandait aux devins, il avait décidé que le sénat et les grands seraient massacrés, qu'on épargnerait seulement les fils de Pompée , duquel on annonçait le retour prochain; les fils de famille devaient eux-mêmes tuer leurs pères; on mettrait le feu en douze quartiers à la fois, et Ton s'enfuirait vers Catilina. Chacun avait sa tâche assignée ; Cethegus tenait tout prêts chez lui des épées, des étoupes, du soufre. Le jour de Texécution fut fixé aux Saturnales

> Sall.,Caff7.,deS6à39.

CICÉEON CONStL. 45

(i7 décembre 65). Mais le consul veillait \ et enfin la persévérance des conjures à chercher de tous côtés des appuis, lui procura les preuves évidentes qui lui avaient manqué jusque-là pour les convaincre et les punir.

Des députés AUobroges étaient en ce moment à Rome, pour solliciter un soulagement aux misères de leur nation, épuisée par Favarice romaine. Umbrenus et Gabinius les Tirent, entrèrent dans leurs plaintes, leur firent entrevoir un moyen de délivrance , puis se découvrirent entièrement. Les députés ébranlés, mais inquiets de Tévènement, allèrent tout dire à leur patron Fabius Sanga; ils virent Cicéron, et, d*après ses instructions, ayant achevé la négociation entamée, ils partirent comme pour retourner dans leur pays, emportant un traité signé de Lentulus, Gethegus et deux autres. Yolturtius les accompagna avec une lettre pour Catilina, qu'ils devaient voir au passage. Deux préteurs en embuscade, sur le pont Milvius, les arrêtèrent au moment convenu, pendant la nuit.

La ville était arrachée aux dangers ; mais de si importants citoyens à punir, la responsabilité de leur supplice, ou la république perdue si on ne les punissait , ces réflexions misèrent quelques soucis à la joie de Cicéron. Toutefois, il prend sur-le-champ son parti, mande les chefe, amène lui-même Lentulus, qui était préteur, au sénat, fiaiit conduire les cinq autres sous bcmne escorte au temple de la Concorde. Preuves écrites, confrontation, préparatifs constatés chez Cetbegus, tout rendait le crime évident. Lentulus, convaincu, dépose sa toge de pourpre ; tous les cou-

* Sali., CutiL, 43, 4? ; Plut., Cic, 33, 23 ; Florus, 4-1 ; Appko, £/u^», s ; ^'•c, Phitifp,^ t-7; Juvéoal, 8-a34 '•

Sed viçUiit eonsul, Tcxilbqae resira coerccf, llk 110VUS Aq>iuiis i(;nobiln, ei modo Romae llunici|Kali8 e<|ui!s |>aleaium ponit iibiqiie VrVA'diiini nllonilis, et in omni ^cnl^ hiborai.

46 HfSTOTRi: ROHAmC.

pables sont mis on garde chez divers sénateurs; le soir môinc le consul instruit le peuple assemblé de la conspiralion découverte, et cette masse changeante, qui désirait tout-à-rheure une guerre , une révolution , apprenant que les plus hauts personnages sont saisis et confondus, maudit de nouveau les projets de Catilina, élève au ciel Cicéron qui Ta délivrée de la servitude et des affreuses désolations de rincendie. U était tard , on le reconduisit avec de grands éclate de joie chez un de ses amis, car les mystères de la Donne Déesse se célébraient en ce moment dans sa maison % et nul homme n'y était admis.

Toute cette joie ne le tirait point d'embarras ; il avait si bien senti d'avance sa position, qu'il avait charge trois sénateurs très-intelligents et habitués à écrire très-vite, de consigner exactement dans un registre tout Tinterrogatoire des témoins, et qu'il distribuait en divers endroits de la salle des écrivains en notes ( ta/ihygraphes ) , pour reproduire à mesure chaque séance, en multiplier les copies et les répandre dans Rome , dans toute l'Italie et les provinces. En employant ainsi pour la première fois cette invention de son affipanchi Tiron, il prévenait, par les relations les plus exactes, toutes les altémtions ou les faussetés dont on aurait pu noircir sa conduite en cette circx)nslance •.

Le plus ditticile restait à faire ; car, outre l'importance des coupables avérés, deux personnages plus illustres encore se trouvaient compromis, Crassus et César ; le premier par la déposition d'un conjuré, le second par d'an-

» Cîc, 3, ïn CatiL, Pro Sylla, n. 17, 33; Plut., «c, 24, a5 j Sali., CatiL^ de 40 à 48; FloruR, 4*1; Appien, E/^^., a.

» Cic, Pro SyUa, n. 41, 4a, 43; Plut., Cat. d'Ut., a8. roy. mou Précis de riii^toire des cmpcreui-s pendant les i|oalrt premier» liàcleft, chap. xvi, au siijul des lachygrupbet; probnldcmcnl l'idée det notes ou. abréviations rift>nienneseêt venue dca nncKuntg notes de formules , que Tiron aura imaginé d'appliquer è la laD(;uc d à récriture commune. Pro Miurena, 1 1.

CICÉAON COKSLL. 47

cicns soupçons, et peut-être par de plus graves indices. Mais de nombreux amis ne souiTriiuient pas aiscmcnl que Fun ni l'autre fût convaincu. En effet, le sénat déclara fausse la déposition ; quelques uns affectèrent de la regarder comme supposée par Cicéron. Crassus lui-môme s'en plaignit dans la suite comme d'une offense, en présence de Salluste, qui le raconte; et il en conserva longtemps un ressentiment qui ne fut apaisé que par son fils, très-attaché au grand orateur. Quant à César, deux nobles qui ne lui pardonnaient pas, Fun une condamnation de péculat , Tautre le grand-pontificat enlevé , G. Pison et Catulus, poussaient de tous leurs efforts le consul à ne point Tcparguer, et répétaient partout ce (|ue Volturtius ou les Àllobroges avaient avoué de sa complicité. Lorsque Crassus et César ne furent plus, Cicéron ne craignit pas de les déclarer publiquement complices ; en ce moment il ne Tosa ou ne le jugea pas possible ^

Il hésitait donc sur toute cette affaire. Heureusement Tercntia s'en mêla; cette femme, « ni faible, ni timide, qui partageait plutôt «avec son mari le soin des affaires de TËtat , qu'elle ne lui communiquait les affaires domestiques, » vint le trouver. Pendant les mystères, le feu presque éteint sur l'autel dressé dans sa maison , avait jeté une flamme brillante, et sur ce présage elle courut aussitôt par Tordre des vestales hâter la résolution du consul pour le salut de la patrie, et le presser de pimir les coupables*.

Il assembla de nouveau le sénat pour délibérer sur leur sort. Silanus, premier consul désigné, opina d'abord et conclut au supplice ; Tiberius Néron proposa de les iemt

* MuC, Crassus f 17, César^ 8, C/c, 17; S.tli., Catil., 4^, 49 « App. , £ju9., a » Stiét., Ces,, 17. Salluste, ami de César, prdtcnd que Pison et G.itului offrirent de rargent à Cicëron, pour atoir une déposition faiitsc.

> Plat.,Cic.,>6ibion,37.

48 HISTOIRE ROMÀIMB.

en prison jusqu^à la défaite de Catilina et Tentière connaissance de la conspiration. Tous les sénateurs semblaient adopter l'avis de Silanus. César prit la parole à son tour, et . sVfforçant d'adoucir les esprits, proposa de se borner à la confiscation et à la détention perpétuelle en divers municipes. Son discours , plein d'adresse , entraîna le plus grand nombre, jusqu'à Silanus. Cicéron essaya, mais avec une soite d'hésitation, de rendre un peu de courage à cette assemblée ; il ne ramenait personne, pas même son frère Quintus ; Catulus seul l'appuyait fortement. Enfin Gaton se leva; il montra qu'on avait pris le cbange sur la question par un artificieux raisonnement, gourmanda la lâcheté de Silanus, attaqua sans ménagement César et ses liaisons trop suspectes avec les conjurés. César répondit ; Caton revint à la charge avec plus de vigueur, et comme on apporta un message à César, il demanda que la lecture en fût faite tout haut : ce billet était de Servilia, indigne sœur de Caton. Celui-ci l'ayant reçu de la main de César, et parcouru des yeux, le lui rejeta : « Tiens, ivrogne, » ditil , et il poursuivit son discours du même emportement d'éloquence. Nul n'osa plus parler de douceur ; les coupables furent condamnés à mort. Au sortir du sénat , les cho valiers qui servaient de garde au consul et qui entouraient le temple de la Concorde, s'avancèrent l'épée nue, regardant Cia^ron, dont ils n'attendaient qu'un signe pour tuer César. Quelques sénateurs se mirent au-devant, opposant leurs toges aux glaives. Cicéron, en même temps, retenait la colère des chevaliers; il jugeait plus urgent d'exécuter la sentence.

Ce moment de crise devait être promptement saisi ; l'ancienne force ranimée de la puissance paternelle frappait tous les esprits par de terribles exemples ; plusieurs citoyens, vulgaires et illustres, venaient de prononcer un juijcmt'iil domestique contre dos fils conjurés, cl de les

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