‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 15 sur 102 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

JCGKMKirr DB aODIUS. — BIYIBIONS POLITIQUES. — PREMIBK

TRIUUTIRAT.

Le fils du foulon d'Ârpinum se plaisait à croire que son consulat avait sauvé Rome et la république ; dans son enthousiasme, il employait la poésie et Thistoire, le latin et le grec, son talent et celui des autres, en publio et en secret , toutes les périodes, toutes les désinences , toutes les exclamations, tous les artifices oratoires, à s'exaHer luimême ^ U rappelait incessamment ce qu'il avait si lieureu-* sèment découvert. Ce mot revenait sous toutes les formes dans sa bouche \ Consul, il avait dit encore en défendant Murena,€ que le mérite militaire surpassait tous les autres.)i Depuis la lameuse découverte , il n'en était plus ainsi :

* Cie., j4 AtU^ i-i3 , 14 f I9t LeU.famiL , S-12 , In Pitou., a , 3 , et JPro SyllUt »• 96, 27, a8, 19, 33, 83. U est curieux de voir eet deux diacottn en piirticulier, où le prooom personDcI et le pronom powwniff se rodrcMeni en

tous Ml».

• tt-«:., Lrlt.futtiil.f 5-5 , Lett, Ct .inlonins»

VjG HISTOm MMACn.

gw k fbi«e cède à fe lage, ArâMMOMvklMriV.

n s*éioiiiiait de n'aYoir pas trouvé de félicitations sur les éTèuemeots de son consulat dans une lettre de Pompée ; il lui écriTait franchement^ et lui sqiprenait qu^un tel succès « avait mérité les applaudissements de toute la terre *. » Cette fécondité de louanges était en lui comme une maladie, qui le rendait insupportable à ses auditeurs; dans le si*nat, dans les comices et les tribunaux, on lui reprocha souvent de prendre des airs de souverain : « L^envie , lui disait-on , vous fait moins de tort que vos vers '. » Pompée surtout eut bien de la peine à lui pardonner ; la vanité de Yépée se choquait de la vanité de la toge. Après tout, des prétentions de ce temps, celle de Cicéron était la plus excusable et la moins dangereuse ; il ne cherchait sa gloire que dans raffermissement de TËtat. n voyait ralliés , par ses soins, tous les gens de bien , Tordre équestre uni au s«*nat , et il en concevait les plus heureuses espérances * ; mais il n*y avait plus de gens de bien, ni par conséquent d*union. Il ne tarda pas d'éprouver à combien peu de chose tenait la destinée de Rome.

Une aventure honteuse de Glodius remit en question la tranquillité publique. César étant préteur, les mystères de la Bonne Déesse avaient été récemment célébrés dans sa maison par sa mère Aurélia et sa femme Pompeia (62). Clodius avait tenté de s'y introduire sous les vêtements d'un autre sexe ; on l'avait découvert et chassé. D'après les

* Cedaat arma log», concédât laurca lingua.

Foy. Cic., Pro Murema, 9i ^^ Pùon,, 36. ■Cic.IeK.ywmi/., 5-7.

> Plut., Cic, 3i ; C»c.,/n Piton., »n, So, P/ii7t>ip., «-8.

* Cic, 4, /m Ctii.f n. |5, 91, /n Piton,, 11.7.

OCÉROlf IT CLODIVS. S7

plaintes d' Aurélia , les pontifes ayant déclaré qu'il y avait profanation, le sénat proposa au peuple d'informer (6i). L'un des nouveaux consuls et Fun des nouveaux tribuns favorisaient Clodius ; les gens de bien et Gicéron lui-même, après le premier éclat passé , se montraient peu sévères. Pompée, arrivé sur ces entrefaites, fut publiquement consulté dans le cirque flaminien bors de la ville , par le tribun Fuûus ; il répondit « d'une manière très-aristocratique,» approuva en général la conduite du sénat, mais sans s'expliquer sur la proposition de faire cboisir les juges par le préteur. Caton seul poussait , pressait. Quand il s'agit de voter en comices sur la rogation , accoururent les efféminés, « les poils follets, tout le troupeau de Gatilina;» postés par Clodius autour des ponts, ils ne distribuaient que des bulletins de refus. Le consul Pupius Pison parlait lui-même contre la rogation présentée par lui. Alors Caton vole à la tribune , fait contre lui une « merveilleuse invective, ou plutôt un discours plein de gravité, d'autorité, de bien public. » Favonius, son imitateur, Hortensius, l'autre consul Messala et beaucoup de bons citoyens, se joignent à lui ; les comices sont remis. Le sénat déclara ensuite que nulle affaire ne serait traitée avant l'acceptation de ce plébiscite.

Clodius n'eut plus pour se dédommager qu'à dire des injures ; d'abord il se contenta sur Cicéron de la petite raillerie ordinaire, qu'il découvrait tout; il était jusque-là fort lié avec lui, et l'avait même servi avec dévouement en lui faisant escorte pendant la conspiration ^ Bientôt, n'espérant plus le gagner, il le ménagea moins. Cicéron , à son tour, commença à s'engager dans la mêlée et à le cbarger vigoureusement; mais quand il vit adopter sur le plébiscite le changement proposé par Hortensius, de tirer les

• Plut., Cic, 36, 37, Cvtar, 10, 1 1 ; Dion, 37-46 ; Cic, .4 ./«., i-i3, i4, i5.

38 tastùm iiHum.

juges au sort , ce qui était le point essentiel , il plia la voiie^ apercevant une chance pour Clodius , qu'il ne voulait pas trop irriter.

Hortensius avait imaginé cette concession, pour éviter ropposition de Fufius. Il ne voyait pas qu'il valait mieux laisser le coupable dans son infamie, non jugé, que de le commettre avec de mauvais juges. Earporié par sa haine, il h&ta la chose , communiquant aux autres sa persuasion que Clodius n'échapperait pas à des juges quelconques, et qu'il suffisait d'un glaive de plomb pour l'égorger. On ne reconnut la foute qu'à l'événement. La loi acceptée, la récusation &ite, les plus mauvais juges écartés par l'accusateur, et les plus honnêtes par l'accusé, ce qui resta n'iur spira plus guère de confiance. Jamais , en ^et , il ne se renc(»)tra dans un tripot un plus ignoble assemblage; des sénateurs diffamés, des chevaliers ruinés , des tribuns du ti*ésor, moins pécunieux que pécuniaires ^ Parmi eux, quel-» ques juges intègres, qui n'avaient pu être récusés, sié~ geaient confus et tristes d'une telle compagnie. D'a()ord , aux premières informations, sévérité incroyable, diversité d'opinions ; rien d'accordé à l'accusé , tout à l'accusateur. Hortensius triomphait d'avoir vu de si loin. Personne ne doutait qu'il n'y eût mille fois condamnation. Lucullus, naguère époux d'une des Clodia, qu'il avait répudiée, fit des dépositions accablantes contre son ancien beau-irère. Celle de Cicéron néanmoins était la plus redoutée; il avait parlé trois heures avant la profanation des mystères à Clodius, qui alléguait une absence ce jour-là môme, par un voyage à Interamna, à quinze lieues de Rome. Ce ftit Terenlia qui obligea son mari à témoigner, car elle craignait d'étro répudiée pour cette misérable Clodia, qui le désirail fort, et

1 Cic. , A Mt.f 1-16 : I Ttibuni non lam «rrafiquam, ut appellaniur iPT-u rïi. ■

JIGKMCZIT 0B CLODAS. 59

clicz laquelle il allait souvent. A la vue de Cicéron, les amis de Ckxlius poussèrent de grands cris, les jages se levèrent tous, environnèrent Tillustre témoin, en présentant la gorge pour sa défense. Le consulaire si pénétrant jusqu'alors , transporté de cet hommage public, s'estimant par là audessus de X^iocrate et de Metellus Numidicus ^ , déposa fermement, à la consternation de Faccusé et des patrons, et le lendemain il vit chez lui une aussi grande foule qu'an sortir de son consulat. Gomme le peuple paraissait mal disposé pour Taccusation , les juges demandèrent des gardes ; le sénat en accorda avec de grands éloges ; personne ne pensait plus que Clodius osât reparaître.

O mosct, mahitetiaoc, d*o& toin1>a rincendie • 7

En deux jours tont changea de face ; une intrigue de la plus vile corruption fut conduite par ce « chauve enrichi de proscriptions , » par Crassus ; un de ses gladiatcure négocia les marchés : le Forum intercepté aux hons citoyens par une foule d'esclaves , vingt-cinq juges eurent encore le courage de ne se point démentir; la faim et la turpitude des trente-un autres remportèrent. Catulus en ayant rencontré un : « Pourquoi donc , lui dil-il , nous demandiez-vous une garde î Était-ce de peur qu'on vous volât votre argent • ? »

Les illusions de Cicéron s'évanouirent à ce coup : cette heureuse situation de la république, fondée sur l'union des gens de bien par l'autorité de son consulat, il comprit qu'elle leur échappait des mains par ce seul jugement, puisque trente misérables, â prix d'argent, avaient détruit toute jus-

* Cic^ J An», i-i6 et a-i ; Aul. Gdl. , 17-3; Val. Max. , a-5, 10 ; Plat. , Ci'c, 37.

* Qc, A Att.f 1*1 6, laie cette citatioo d'Qomère, iliadc, ^ Qk,, A AU., 1-16; Plut., Cic, 38.

60 HISTOIEB ROHÀUfB.

lice, et qu*ua Taloa, un Plautus, un Sanga et autres canaiUes de même espèce , avaient déclaré faux un fait évident à tout le monde. Il ne put endurer Tinsolente victoire de Clodius , et dans le sénat il le traita comme Lentulus et Catilina, et abattit ses railleries par de piquantes répliques : Clodius lui reprochant une magnifique maison récemment achetée : « Que dirais-tu si j'avais acheté mes juges ? — Les miens n'ont pas cru à ta déposition.— Vingt-cinq y ont cru, et les trente-un ne se sont pas fiés à toi, puisqu'ils ont voulu être payés d'avance. » De grandes huc« s s'élevèrent là-dessus, et Clodius interdit garda le silence '. Les suites de cette misérable affaire rendirent plus embarrassantes, comme Cicéron l'avait prévu, les nouvelles intrigues que remuaient déjà la présence de Pompée et le retour présumé de César. Le vainqueur de l'Asie désirait la ratiûcation de ses actes, il favorisait donc la candidature de Metellus Celer au consulat ; il y poussait encore, en dépit de tout le monde, Afranius , et non point par crédit ni par puissance, mais par les moyens de Philippe, a qui ne connaissait point de place imprenable où un mulet chargé d'or pouvait monter, » On distribuait de l'argent dans se« jardins même et dans la maison de Pupius Plson. Le sénat, de son côté, animé par Caton et Domitius, ordonna une perquisition jusque chez les magistrats , et déclara ennemis de l'Élat ceux qui tenaient chez eux les distributeurs ; de plus il dispensa des lois iElia et Fufiatle tribun Aufid. Lurco, et retarda les élections pour lui donner la facilité de proposer une loi contre la brigue. Cette loi condamnait à une amende viagère de trois mille sesterces par tribu ceux qui auraient donné de l'argent, sans punir également ceux qui en auraient promis ; d'où Cicéron , toujours prêt à railler, remarqua que Clodius y avait été depuis longtemps exact ,

• Cic, ./ Ml., i-»6.

CÀTON ET CLODltS. Gl

car il promettait souvent et ne donnait pas. Ainsi, le consulat que «Curion appelait auparavant une apothéose, si cet homme était élu , deviendrait la royauté de la fève; » certes il valait mieux philosopher comme Atticus, et mépriser désormais toutes ces magistratures !

La loi fut rejetée , Afranius nommé ; Cicéron ne se décida pas à philosopher, et Pompée jouit tranquillement de son troisième triomphe , qui achevait par F Asie celui de la terre entière. La cérémonie dura deux jours ; ses inscriptions annonçaient la soumission de seize nations, la capture de huit cents navires, mille forteresses et trois cents villes prises, trente-neuf repeuplées , les revenus de l'État portes de cinquante millions à quatre-vingt-un millions cinq cent mille deniers et plus de vingt mille talents à déposer au trésor*.

L'année finit, à son grand plaisir, par la rupture que dovait causer le procès de Clodius entre Tordre ^uestre et le sénat. L'intraitable Gaton avait tant fait qu'un sénatus-consulte prescrivit une information contre ces juges corrompus. « Quoi de plus juste? i» Cependant Cicéron blâma ; il sentit que ce décret , tombant indirectement sur les chevaliers, les irriterait. Alors vint de leur part une autre prétention : la compagnie d'Asie se plaignit de son atrermement trop élevé ; le marché en devait être cassé. « Quoi de plus imprudent? Toutefois, selon Cicéron, il fallait essuyer cette perte plutôt que dPÎaliéner l'ordre équestre , et les payer pour qu'ils fissent leur devoir, puisqu'on ne pouvait les gagner autrement; sans quoi on se trouverait à la merci des alThmchis et des esclaves. Il ne tenait pas moins à ménager pour lui-même un ordre auquel il avait beaucoup d'obligations, ainsi que toute sa famille, d Caton s'obstina pendant plus de trois mois contre ces pauvres publicains

• Cic, À AU, , i-iti, i8 i Plui., Pompét, 46, 4r, <-'«<• «'l/'-i 35 ; Dion , 37.

Page 1