INDÉCISION DE CICÉRON
De ferait rien sans lui et sans Pompée, d Cette union offrait à Gicéron de grands avantages , « la réconciliation de ses ennemis , la paix avec la multitude , et une vieillesse tranquille. » D'autre part, il se rappelait cette exhortation qu'il s'était ^te par Galliope dans son poème :
Reste dao» la carrière , où , depuis ton jeune à^e, Jusque* an consulat t'a porté ton courage. Poursuis, accrois ta gloire et l'estime des bons *.
L'adoption si rapide de Glodius le décidant bientôt à la neuti^alité, il avait quitté Rome au moment le plus difiicile. De la campagne, il écrivait continuellement à son ami Âtticus: « Que devient Glodius? Va-t-il en ambassade chez « Tigrane? J'ai moi-même grande envie depuis longtemps « de voir TÊgyple ; on me regretterait : si on m'offre cette « fonction, je réfléchirai. Peut-être me ferai-je donner une « légation libre. Pour qui sera l'augurât vacant? G'est par « là seulement que nos hommes pourraient me séduire ; « mais à quoi bon ? Je sais maintenant combien toutes ces « grandeurs sont vaines ; l'autorité du sénat est passée à « trois ambitieux. Je renonce aux soins du gouvernement. « Forcé de sortir du vaisseau , dont on m'a retiré le gou- « vernail, je désire uniquement désormais regarder du < port les naufrages,
« Et d'une ame assoupie « Entendre sous mon toit les torrents de la pluie. •
H composait donc ses « anecdotes, où il y aurait du mordant , car toute sa politique serait désormais de haïr les méchants ; il s'amusait à pêcher, à compter les va-
72 KISTOIEE ROJIUUIS.
gues , » bien résolu de philosopher, libre de tout souci , et pour preuve, signant en grec : Cicéron le philosophe ^
Toutefois sa philosophie ne pouvait le distraire de Clodius ni du reste. Une légère espérance le ranima un peu. Le nouveau plébéien ne fut définitivement ni commissaire agraire, ni ambassadeur, et se voyait écarté du tribunal promis; on allait jusqu'à lui contester l'adoption qu'on lui avait donnée; il était possible de l'enflammer. D'autres ambitions déçues frémissaient ; le sanguinaire troupeau de Catilina détestait Pompée. Curion , Memmius , Hetellus Nepos haïssaient César. L'exécution de la loi agraire éprouvait des difficultés , même de la part des commissaires ; mais tout cela s'évanouit aussitôt. L'aulorité du sénat demeura aux mains des trois ambitieux. Glodius, réconcilié avec les triumvirs , continua d'appeler Cicéron le cynique eonsfdairey et enfin une nouvelle loi disposa du territoire de Capoue, jusque-là constamment réservé à l'État *. « Apparemment le vainqueur de l'Orient trouvait cette perte bien compensée par le tribut imposé à l'Antiliban! » Cicéron fut presque tenté alors de faire éclater son indignation ; car « s'il se fâchait, il saurait certainement bien tenir tôle aux oppresseurs. » Mais son parti était pris de ne plus s'exposer pour des « ingrats. Il se consolait par son indifférence » profonde, par cette satisfaction que du moins ses services ne paraîtraient plus inférieurs à ceux de Pompée, et qu'on regretterait bientôt son consulat. D'ailleurs, il ne craignait pas Clodins ; si les conventions n'étaient observées, il apprendrait à Y homme de Jérusalem quelle reconnaissance méritaient les plus élogieux discours, et Pompée devait « s'attendre à une belle palinodie. » Néanmoins, il
* VÀç^iAMLt a-i6, 17 ; Dion, 38-7.
CÉSAR COKSUL» 73
était prudent de s'informer avant tout des dispositions de Pompiic; « ce serait une règle de conduite *. »
Rentre à Rome , le prudent consulaire fut témoin d'une nouvelle tyrannie, le serment d'observer les lois Juliœ touchant les distributions agraires. Non-seulement les sénateurs, mais les candidats devaient donner ce serment. Metellus Celer, Calon , Favonius , refusaient : au délai fixé sous peine d'amende et d'exil , Cicéron décida Caton à céder, parce que a si Caton n'avait pas besoin de la cité , la cité avait besoin de Caton. » Un seul candidat aima mieux renoncer au tribunat que de remplir cette formalité •.
César faisait tout ce qu'il voulait. Il ôta des tribunaux les tribuns du trésor ; il accrut la sévérité des lois de concussion ; il assujettit les gouverneurs de provinces à une responsabilité plus exacte ; il restreignit la durée des légations votives*. Il n'avait pas maintenant de partisans plus zélés que les chevaliers, qui avaient voulu le tuer sous le consulat de Cicéron. Les vingt mille citoyens établis en colonies lui étaient également dévoués. La populace le perlait aux nues ; car il prodiguait les spectacles , les distributions , et surpassait la magnificence de son édilité. « Son but semblait être de ne plus laisser aucune largesse à faire. Dans l'effusion du trésor, quelques uns recevaient des sommes immenses *. » Il reçut à son tour sa récompense, comme l'avait prédit Caton. Le tribun Vatinius, par un plébiscite en contradiction manifeste avec la loi Sempronia, décerna un gouvernement pour cinq ans à chaque triumvir, à Crassus la Syrie, à Pompée FEspagne, à César la Gaule Cisalpine, vacante par la mort de Metellus Celer.
> Cic, A Mt.t a, de 7 à 17.
• Plut., Cat.^ 37 ; Dion, 38-7 ; Cic, A Mt., a-i8.
' Rosin, 8-ai ; Cic, Pro SexUt In Pison.j 16 , a 1 , a5, 37 , LettfnmiL^ 5*2o , A jétt., iS-ii, 18.
*Ap|)icn, E/Af.. a ; Cic, .Y .//^, a-9, 17, 18.
74 HISTOIO E0MAI5E.
Le sénat se hâta d'ofTrir aussi son présent au consul , et lui assigna de plus Flllyrie, la Gaule chevelue ou Transalpine et quatre légions. Caton ne cessait d'objecter que c'était mettre la tyrannie dans un fort ; le sénat craignait d'être prévenu par le peuple, et voulait au moins paraître disposer de quelque chose. César n'en put contenir sa joie ; il se vantait publiquement d'avoir emporté ce qu'il désirait, et de braver désormais tous ses ennemis *.
Il savait bien, en effet, que tout l'avantage du triumvirat était déjà pour lui , qu'à lui seul revenait le mérite et la reconnaissance de ses lois, que les mécontents s'en prendraient surtout à Pompée, tjui, maintenant engagé d'intérêt et de vanité, ne garderait plus de mesure et achèverait de s'aliéner les esprits *.
Cependant le succès, pour César même, n'était pas sans embarras. Il y avait encore assez d'esprit public pour en sentir la honte. On n'avait pas le courage de refuser la tyrannie ; on se consolait en la sifflant. U y eut de quoi surprendre. On commença par louer « Bibulus , comme l'homme qui, en temporisant, défendait l'État, » et par applaudir le jeune Curion, qui seul agissait ouvertement contre K^ triumvirs, tandis que leurs amis se voyaient poursuivis de cris et d'injures. Gela gagna tous les rangs , toutes les professions , tous les âges. Gabinius ayant donné un combat de gladiateurs, fut déchiré de sifflets. Aux jeux apollinaires, l'acteur Diphilus, désignant hardiment Pompée al)sent , on lui fit répéter vingt fois ces mots : « Tu n'as été grand que pour notre malheur ; » on s'écria aussi à ce passage : « Tu te repentiras un jour d'avoir été trop puissant ; » on eût dit ce rôle fait exprès contre Pompée. On
» Florus , 4-a ; Dion , 38-8j Plut., César^ i4, Pomper, 49, CaU , 38 , Cras,^ • Cic, .'/ ./M., a-i4, 16, 19.
BIBULl'8. 75
accueillit encore à gfaads cris : « Si tu n'observes les lois et les coutumes, etc.» Quand César parut, il n'eut que de faibles applaudissements. Curion, au contraire, fut vivement accueilli ; les chevaliers se levèrent pour lui faire honneur. César en eut tant de dépit, qu'il dépêcha en toute hâte un courrier à Pompée, alors à Capoue. Tous deux irrités menacèrent d'abroger la loi Frumenteria et la loi Roscia. a Rien n'était plus populaire en ce moment que la haine contre les flatteurs du peuple. » Bibulus surtout, dans sa retraite, occupait tout le monde et désespérait les triumvirs. Il parvenait, par une route toute nouvelle, au comble de la gloire, en publiant de sanglantes protestations a vraiment dignes d'Àrchiloque. 9 Le peuple en était ravi ; on ne pouvait passer dans l'endroit où elles étaient affichées, à cause de la foule des lecteurs : on courait chea Bibulus pour le féliciter; on copiait ses édits et ses harangues.
Pompée y voulut répondre en public ; lui qui ne paraissait à la tribime que pour parler magnifiquement de luimême, adoré, applaudi, faisait maintenant pitié, avec son air triste et son visage abattu. César ne réussit pas mieux , quand il essaya de tourner contre Bibulus un de ses édits, qui retardait les comices consulaires jusqu'au 18 octobre. Le peuple Fécouta avec indifférence; il eut beau faire , il n'en put tirer une parole ^
Ainsi, cette domination , d'abord si pénible aux honnêtes gens, et si agréable à la multitude, était devenue tout-àcoup odieuse. « On blâmait généralement sans variété de « pensée, on se plaignait, on gémissait tout haut; mais « tout cela ne remédiait point au mal et pouvait plutôt
> Cic, A Mt.f 2-18 , 19 , 10 , 91 ; Suët., César^ 49* ^ Bibulus, traité avec tant de mëpris dans nos histoires romaines , et si bien rehaussé par Gicéron , fournit un trait asseï curieux de cette époque.
76 HISTOIRB ROMAINE.
« Tempirer. N'eùt-il pas mieux valu laisser passer la tcm- « pète ; après quoi , une beureuse révolution eût succédé « sans bruit. Au lieu que tout cet éclat , ces sifflets du vul- « gaire , ces discours des gens de bien, ce frémissement de « ritalie , ne serviraient qu'à exaspérer les dominateurs, a La résistance entraînerait un massacre ^ » Le sénat en eut du moins la crainte. Césiir se plaignant un jour de trouver peu de monde au sénat, le vieux Considius lui répondit : « C'est qu'on redoute tes soldats. — Pourquoi donc es-tu venu ? — Ma vieillesse me préserve de la peur ; si peu de vie n'exige pas tant de prudence. » Loin de se justifier d'un tel soupçon, César le fortifia par un odieux artifice , en payant un certain Vetlius , ancien espion de Cicéron pendant la conjuration, pour répandre le bruit d'un complot contre la vie de Pompée. Cet bomme, amené au sénat, dénonça Curion et plusieurs autres; lui-même avait été sollicité , disait-il , de faire le coup , et Bibulus lui avait envoyé pour cela un poignard. On se moqua d'une telle déposition, comme si Vettius eût manqué de poignard, à moins que ce consul ne lui en donnât un ; et d'ailleurs , Bibulus avait fait avertir Pompée, le 13 de mai, de se tenir sur ses gardes. Curion, confronté, confondit ensuite aisément le dénonciateur, qui fut mis en prison sur son aveu d'avoir porté une arme. Ce sénatus-consulte fut lu au peuple. Le lendemain, César n'en produisit pas moins Vettius à la tribune, où cet homme continua effrontément à désigner de prétendus complices, parmi lesquels Lucullus ; sans nommer Cicéron, il ajouta qu'un «consulaire babile parleur» lui avait dît qu'on avait besoin d'un Serv. Abala ou d'unBrutus*. Il devait être jugé par un préteur, on le trouva mort le lendemain ; on disait qu'il s'était tué lui-
• Cic, A Alt,, 3-24; Pliit., Cémr, i5, 1»ni/., 60 ; Sm'f., César, ao,
CLOOrcS TEIBUN. 77
même. Personne n'y crut, et des marques trop évidentes indiquaient qu^il avait été victime de ceux qui l'avaient suborné ^
César probablement n'avait voulu qu'intimider les hommes les plus influents du parti contraire. Il acheva tranquillement Tannée ; il donna le titre d'allié de la république au roi des Germains , Arioviste ' ; cela pouvait servir ses projets en Gaule. Il fit enfin nommer tribun Clodius , consuls PisoD et Gabinius , qui soutiendraient tous trois ses actes en son absence.
Gicéron, dans tous ces démêlés, se tenait en obsei'vation^ «gardant le milieu du chemin, » sans approuver, pour ne pas condamner tout ce qu'il avait fait lui-môme, et sans s'opposer non plus , à cause de son ancienne amitié pour Pompée , qu'il avait toujours soin de ménager. Ce pauvre Pompée, sa prédilection passée, lui faisait peine : «i II l'avait peint et embelli de toutes couleurs avec tant d'art, qu'il regrettait de le voir maintenant si défiguré, comme Apelles et Protogène eussent étéalI1igt*sde voir, l'un sa Vénus, l'autre son Jalyse couverts de boue'. » Il comptait môme assez peu sur lui et sur son secours contre Clodius, qui promettait continuellement à Pompée de ne rien entreprendre contre Cicéron , et qui cependant se vantait sans cesse de ses projets de vengeance, môme quand il menaçait de casser les actes de César.
Gelui-^i parait avoir redouté réellement le grand orateur, et lui offrait ou le titre de lieutenant à sa suite, ou une légation libre, puis une plape vacante de commissaire
• CtcÀMt., 9-a4, In rat., lo; Suét. , Cifsar.io; PlnC, Imcm/., 6o. App. , F/u^., 9; Dion, 38-^. Dioa affecte de prendre au tdricux la dënon. ciation de Venins, et Casaubon , uir Suétone , fait remarquer que cet Uuto» rien Aén'iQn tous les Romains illustres par leur esprit et leur savoir.
' César, ûebelto CaiL, 1-43; Plut., César^ si.
' Cic, s4^ti.t a>i9,ai.