‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 21 sur 102 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

GUVEKB DBS 6ÀULB8, PRBHIÈRB PARTIS.

César, jusqu'à Fàge de quarante-lrois ans, n'avait été qu'un intrigant sans gloire ni dignité; l'habitude des plus honteux dérèglements avait flétri l'élégante beauté de sa jeunesse, et sa valeur reconnue paraissait plutôt l'effet d'une audacieuse volonté que d'un goût martial. Mais César était un mélange de toutes choses: vices, inclinations heureuses , les plus brillants talents et les plus divers, les plus turbulentes passions et les plus vastes pensées , vivaient ensemble dans ce prodige de l'humanité déchue. Sa haute et svelte stature, ses yeux vifs et perçants, contrastaient avec sa délicate blancheur et avec ses soins efféminés. De tous ceux qui renversèrent lan'publique, seul il fui sobre, selon la remarque de Galon. Nulle ambition au inonde n'a surpassé la sienne ; c< il semblait d*humeur à disputer l'empire i\ Jupiter*. » 11 eût volontiers dominé

* Voyez les Césmn de l'empereur Julien.

84 niSTOIR£ ROUAIKE.

par le carnage et rincendic de Gatilina; il prodigua pour s'élever For el le sang des nations, et pourtant il fut si doux , qu'il prenait de bon cœur un mauvais souper préparé par un de ses hôtes , plutôt que de Fattrister par un air dédaigneux ; qu'il se mettait à couvert sous une saillie de toit pendant un violent orage , pour cétler Tunique abri d'une cabane à un de ses officiers malade, el enfin que seul des factieux de ce temps, il épargna ses ennemis vaincus. Quoique son luxe le suivit jusque dans ses expéditions, où il faisait porter des meubles prckîieux, des mosaïques de marbre et de bois les plus rares pour le parquet de sa tente prétorienne , il menait une vie simple et frugale, domptait à force de fatigues et de travail la langueur d^un corps épilcptiquc : il dormait presque toujours en litière ou sur im cbarriot; toujours occupé, il dictait^ môme en voyageant , à plusieurs secrétaires à la fois. Il courait i\ cheval à toute bride, les mains croisées derrière le dos; dans les batailles, il commandait et chargeait ordinairement à pied, la tête nue, au soleil ou à la pluie. Sa célérité était surtout incroyable : il faisait des traites de cent milles par jour en voiture de louage ; il traversait les rivières à la nage ou sur des outres plutôt que de s'arrêter ou se détourner, et il prévenait souvent ses messagers.

Tel fut constamment César depuis qu'il eut mis le pied on Gaule; là des exploits inattendus le placèrent tout d'un coup au rang des plus grands capitaines de tous les siècles : cette conquête exigea neuf années, pendant lesquelles il prit d'assîiut plus de huit cents villes, soumit trois cents peuplades différentes, combattit en batailles rangées contre trois millions de guerrière, dont il n'échappa qu'un tiers à la mort ou à la captivité ».

Trois nations occupaient alore la Gaule, entièrement dif-

» riul., Cc^ar, 17 18, lO ; Si.cl., (.tvar, a5,45, 4G. 5a, 55, 57.

CÉSAR BN GÀULB. 85

fiVentes de langue, d'institutions et de lois : les Aquitains au midi jusqu'à la Garonne, au nord les Belges, qui descendaient jusqu'à la Marne et la Seine, entre eux les Celtes ou Gaulois. Ces trois nations étaient subdivisées en une multitude de peuplades. Les Belges étaient les plus braves, comme les plus éloignés de la civilisation romaine; sortis de la Germanie, ils avaient passé le Rhin pour s'élablir dans un territoire plus fertile, et en avaient chassé les Gaulois : on racontait que, seuls de toute la Gaule, ils avaient repoussé les Cimbres et les Teutons, d'où ils avaient pris une grande réputation et une grande opinion de leur force militaire.

Depuis trois ans il y avait des mouvements sur les frontières de la province romaine en Gaule. Orgetorix , un des principaux Helvétiens , avait excité ses compatriotes à quitter un pays où ils étaient serrés enire le Rhin , le Jura, le lac Léman et le Rhône (61) ; il avait fait une ligue secrète avec Dumnorix , frère du divitiac des Éduens en Gaule , et tous deux espéraient se faire rois à la faveur d'une guerre. L'auteur du projet mourut pendant les préparatifs. Les Helvétiens ne persistèrent pas moins : deux chemins s'offraient seulement, l'un difficile, à travers le pays des Séquancs , l'autre facile et libre , par la province romaine , du côté des Allobroges. Le départ fut enfin fixé au 28 mars (58). César, à cette nouvelle, quitta Rome, franchit les Alpes, et , comme il n'avait en Gaule qu'une seule légion , il coupa leur pont à Genève , sur le Rhône ; une députation lui demanda le passage , avec promesse de ne rien troubler. Il prit uie quinzaine de jours pour délibérer, et quand les députas revinrent, ils trouvèrent un mur de dix-neuf mille pas, environ cinq lieues , garni de forts depuis le lac jusqu'au Jura. Le passage refusé , les Helvétiens essayèrent vainement de le forcer: toute cette émigration de trois cent mille hommes , dont le tiers était en âge de porter les ar- II. 8

86 BISTOIU KOHAiXI.

mes, a va il kùli Sc'S liabitati*jns , douze villes ei quatre cents bourgades ; elle ne voulait point reculer. Par Tentiemise de Famlfi lieux Dumnorix, elle obtint de traverser le pays des S'-quanns.

César, laissant alors Labienus à la garde du retranchement , retourne en Italie, y lève deux légions, [Hnend les trois qui séjournaient dans Aquilée , revient battant dans les Alpes trois peuplade qui résistent, et arrive au secours des Éduens et des Ailobroges consternés de Finvasion, au moment où trois divisions des Helvétiens avaient déjà pa»- 8é la Saône: la quatrième fut aussitôt écrasée ; c'étaient ces Tigurins qui avaient autrefois tué le consul Cassius et son lieutenant Pison, aïeul du beau-père de César. Cette multitude, poursuivie jusqu'à Bibracte, fut taillée en pièces dans une grande bataille ; il en restait cent mille dispersés, qu'il obligea de rentrer dans leur pays, « comme un pasteur ramène son troupeau à Tétablc, p et d'y rebàtii* leurs villes, pour que les Germains ne fussent pas tentés de s'y établira

Des députés gaulois vinrent féliciter le vainqueur, et, peu après , dans ime assemblée générale convoquée par sa permission , ils lui apprirent que deux partis divisaient toute la Gaule , celui des Éduens et celui des Arvemes : ceux-ci , non contents de Talliance des Séquanes , avaient appelé les Germains, qui maintenant opprimaient ennemis et alliés , et menaçaient d'envahir toute la Gaule , où déjà ils étaient cent vingt mille. Leur roi , Arioviste , avait pris les plus précieux otages , et exigé le serment de ne jamais demander le secours de Rome. Le divitiac des Éduens exposa tout cela, et les Séquanes seuls gardant tristement le silence, il ajouta que ces malheureuxn'osaientpasmémese

I Cdtnr, De hell. Gali,, de i à a6 ; Plut., Ces,, ao ; Flor., 3-ii ; DioD, 38 , du 3i à 34.

CÉSAR BN GAULE. 87

plaindre, par la peur que leur inspirait la cruauté d'Ârioviste. Cette servitude des alliés de Rome, et surtout le danger d'habituer les Germains à passer le Rhin , décidèrent aussitôt César ; il demanda une conférence au roi barbare, qui répondit : « Si j'avais besoin de César , j'irais le trouver; si César a besoin de moi, c'est à lui de venir : pourquoi le peuple romain se mèle-t-il de la Gaule? » César signifia qu'honoré par lui de l'alliance de Rome , il eût à garder ses Germains chez eux , à rendre les otages gaulois, car les Romains ne souffriraient pas cette injustice. Arioviste répliqua : a Le vainqueur est libre de traiter les vaincus comme il lui plait; si César ne le veut pas souffrir, qu'il vienne quand il lui conviendra ; nul ne s'est attaqué à moi sans avoir à s'en repentir. » En même temps on sut que cent bourgades de Suèves avaient passé le Rhin. César s'avança jusqu'à Vesontio,

Cependant les récits des Gaulois et des marchands sur la grande taille des Germains, sur leur incroyable valeur dans les combats , où l'on ne pouvait pas même soutenir leurs regards , inquiétaient l'armée romaine. L'effîroi commença par les tribuns, les plus jeunes surtout et les plus habitués au luxe. Quand les soldats et les centurions les virent pleurer et faire des testaments , ils s'effrayèrent aussi. César les assembla, leur fit honte, et annonça qu'on partirait le lendemain : « Et je verrai, ajouta-tril, si la peur a plus d'effet sur vous que le devoir ; du moins je suis sûr que ma dixième légion ne me quittera pas , ce sera ma cohorte prétorienne. 1» On ne saurait imaginer le changement que produisit cette harangue. La dixième légion, fière de cette distinction, et la plus brave aussi ^ protesta de son dévouement ; toutes les autres firent de même. L'armée partit , guidée par les indications du divitiac.

Au septième jour on rencontra le roi barbare, qui demanda cette fois une entrevue où l'on n'amènerait des deux

88 niSTOlRE ROMAINE.

côtés que de la cavalerie. César, ne se fiant pas à ses cavaliers gaulois, fit monter leurs chevaux par des légionnaires de la dixième , ce qui fit dire assez plaisamment à Tun d^eux : « Il tient plus qu'il n*a promis; au lieu de prétoriens il nous fait chevaliers. vArioviste, d'un ton un peu moins fier, soutint ses droits sur la Gaule, antérieurs à ceux des Romains , sa résolution de combattre si César ne se retirait, et assura qu'il ferait plaisir aux grands de Rome, dont il avait reçu des messages. Sur ces entrefaites, on avertit César que les cavaliers ennemis s'avançaient pour charger; il rompit la conférence. Bientôt il présenta la bataille ; les Barbares furent complètement défaits , et Arioviste, laissant quatre-vingt mille morts , s'enfuit au-delà du Rhin (58). a César, après avoir achevé deux grandes guerres en une « seule campagne, ramena ses troupes chez les Séquanes a et retourna lui-même en Cisalpine *. »

Il ne tarda pas d'apprendre que les peuplades belges , non mieux disposées pour les Romains que pour les Germains, se confédéraient; il survint tout-à-coup, pritcomme otages les enfants des Rémi, qui se disculpaient de la ligue, soumit rapidement les Suessiones , les Bellovaques , les Ambianes , et marcha contre l'armée ennemie (57). Les Nerviens, avec les Atrebates et les Véromanduens , l'attendaient derrière la Sambre, cachés dans une forêt qui couvrait une haute colline ; quelques stations de cavahers seulement en observation, se replièrent presque sans résistance devant la cavalerie romaine; mais quand les légions arrivant se mirent à faire leurs retranchements sur une colline opposée , voilà les Barbares qui s'élancent de leur embuscade, et, rompant la troupe qui les attaquait, en un moment on les voit sur le fleuve et sur la hauteur , où le camp se formait à peine. Ctsar avait tout à faire à la fois, planter l'étendard, son-

* Cé«or, De helU Cali., de 27 à 53 ; Plut., C^i., ai ; Dion , 38.

CÉSAR BN GAILB. g9

ner la charge , rappeler las travailleurs, les hommes écartés, les ranger en bataille, exhorter , donner le mot de rai* liement. Mais l'expérience des soldats suppléait à tout. Il lance la dixième légion , qu'il rencontre d'abord , et court d'un autre côté : telle était la rapidité des Nerviens , qu'on n'avait pas le loisir de mettre les casques et de découvrir les boucliers.

Le combat varia. La neuvième et la dixième légions poussèrent les Atrebates dans la Sambre, les poursuivirent audelà, et d'un second effort enfoncèrent leurs bataillons ralhés. Les Véromauduens n'étaient pas moins pressés sur le bord de la rivière par la huitième et la onzième ; mais la septième et la douzième, séparées l'une de l'autre, étaient enveloppées par les Nerviens, dont une partie attaqua le camp, et y jeta le plus grand désordre. César, accourant à la douzième, trouve presque tous les centurions tués ou blessés, une enseigne perdue; il arrache le bouclier d'un soldat, se porte à la première ligne, et manœuvre en mémo temps pour rapprocher les deux légions et réunir leurs efforts. Les deux légions qui suivaient les bagages à quelque distance se hâtant alors , et Labienus revenant avec la dixième , changèrent bientôt la face du combat.

Néanmoins les Nerviens se défendaient opiniâtrement ; les premiers rangs abattus, les autres montaient sur leurs cadavres entassés pour frapper de plus haut. U fallut tout tuer ; la peuplade fut presque détruite : de soixante mille, il n'en resta que cinq cents que le vainqueur conserva dans leur territoire sous sa protection. Les Atuatiques , après avoir inutilement tenté de soutenir un siège, capitulèrent: ils avaient gardé secrètement des armes, espérant surprendre les Romains par une attaque nocturne ; cette perfidie leur coûta quatre mille combattants, et tous les autres habitants furent vendus, au nombre de cinquante-trois mille. Pendant le môme temps, le jeune Crassus, lils du trium- IX. 8*

90 HlSTOnB ftOMAlHB.

vir, rcmplissail non moins heureusement les ordres de César, en soumcltanl les cités maritimes du nord-ouest. De si éclatants succès causèrent une grande joie à Rome, surtout parmi le peuple K

La Gaule était tranquille (56), les troupes en quartiers d'hiver. César en Ulyrie, et les chemins des Alpes assurés aux marchands par une expédition de Serv. Galba contre les montagnards. Les Vénèles, pour recouvrer les otages livrés à Crdssus, s'avisèrent de retenir prisonniers les officiers qu'il envoya chez eux pour sa provision de blé. Les peuplades voisines en firent autant, et un soulèvement subit se déclara dans toute la contrée maritime. C'était un nouveau genre de guerre ; les Vénèles avaient une grande habitude de la navigation, par leur commerce avec la Grande-Bretagne ; maîtres des ports de cette côte et d'une mer oragctise, avec leurs nombreux vaisseaux ils tenaient souB le tribut presque toutes les autres villes maritimes. Ils augmentèrent leur flotte, fortifièrent leurs villes, demandèrent secours à tous leurs alliés , comptant sur la difficulté des chemins inondés par les marées , sur l'inexpérience des Romains, sans navires et sans ports dans une mer inconnue. Mais, d'après les instructions du proconsul, des galères longues furent construites sur la Loire , des matelots et des pilotes amenés de la province romaine.

D vint lui-même bientôt, envoya Labienus pour contenir les Belges, Crassus contre les Aquitains, Sabinus contre les Unelles et les Lexoviens , et , chargeant Brutus de rassembler les vaisseaux des Santones et des Pictones, se dirigea contre les Vénèles. Les villes ennemies , situées sur des pointes de terre, étaient inaccessibles à l'infanterie à cause du flux , et aux navires ordinaires à cause du reflux

• César, De Ml. GalL, lout le ilciixi^inc livre j rlut. , Ces., aa , i3 ; Flor., l-i I ; Dion I 39 , (le I à 5*

CÉSAR EN GAULE. 9i

qui les laissait engravés ; d'ailleurs, quand , à force de travaux , de terrasses et de digues , un siège était presque mené à fin , les habitants s'embarquaient et s'en allaient dans un autre asyle. César, laissant donc ces attaques inutiles, résolut de combattre sur mer. Ici , autre difficulté : les navires des Vénètes étaient trop solides pour redouter les proues romaines, leurs poupes trop hautes pour que les légionnaires, sous les traits de l'ennemi, pussent aisément y répondre , môme avec l'aide de tours ajoutées aux galères. Il imagina heureusement de fixer à de longues perches des faulx tranchantes, dont on couperait les cordages des vergues; le navire gaulois perdant ainsi toute son agilité, pouvait être abordé : le reste était l'affaire du courage, et un seul jour de combat détruisit avec la flotte ennemie les espérances de la révolte. Pour assurer la soumission, tout le sénat des Vénètes fut mis à mort , et la peuplade vendue comme esclave. Après cela , il tourna contre les Morins et les Ménapiens, les cerna dans leurs forêts, qu'il faisait couper et abattre sur eux. Le môme succès accompagna ses lieutenants : le jeune Crassus dompta glorieusement les Aquitains, malgré le secours des Cantabres, qui avaient appris de Serlorius l'art militaire de Rome *.

L'hiver suivant (Î55) , une nouvelle guerre sortit de la Germanie. Les Suèvcs, les plus belliqueux de cette contrée, qui changeaient tous les ans la résidence de leur cent bourgades , qui , chaque année , envoyaient cent mille guerriers à leur tour en expédition , et mettaient leur gloire à environfier leurs frontières de déserts, réussirent à expulser les Usipes et les Tencthères. Les expatriés entrèrent en Gaule inopinément, après avoir massacré une partie des Ménapiens. Dès que César en fut infoimé, il regagna son armée plus tôt qu'à l'ordinaire (55), dans la crainte que

' Céiar, De hcU. GalL, 3 ; Flor., 3-i i ; Dion , 39-4«», 43.

92 HISTOIRE EOMAINE.

cette émigration ne remuât les Gaulois; car il connaissait leur mobilité , avide d'événements nouveaux. (Tétait , en cirtt , leur habitude d'arrêter les voyageurs malgré eux , pour demander à chacun ce qu'il savait, ou ce qu'il avait ouï dire sur quoi que ce fût. Le vulgaire, dans les villes, entourait les marchands, les obligeant à raconter de quel pays ils venaient , et ce qui s'y passait. Sur ce^ rumeurs incertaines , souvent on tenait conseil , et on prenait des R'solutious dont on avait presque aussitôt à se repentir. Comme il le soupçonnait, quelques villes avaient envoyé des députations aux Germains , qui s'étaient déjà avancés sur cette invitation jusque chez les Éburons. César ayant rassemblé les principaux de la Gaule , feignit de ne rien savoir, ordonna une levée de cavalerie et se mit en marche. Il rencontra les Barbares non loin du confluent de la Meuse et du Rhin. Ils lui demandèrent des terres; il leur signlGa de quitter la Gaule, et, voyant qu'ils ne voulaient que gagner du temps, il les attaqua le premier à l'improviste, et les dispersa en un moment ; il ne perdit pas un seul soldat. Toute cette population se composait de quatre cent trente mille, tant hommes que femmes et enfants ; leur cavalerie, non arrivée à temps, se retira chez les Sicambres, qui refusèrent de la livrer. Les Ubiens demandaient secours contre les Suèves; il résolut de passer le Rbin , pour étonner la Germanie et arrêter ses invasions continuelles. Il crut plus sûr et plus digne de passer sur un pont que dans des barques. Le fleuve était large, profond, rapide ; malgré cette diflîculté, un pont fut consli'uit en dix jours. Les Sicambres et les Suèves mirent leurs familles en sûreté dans les forêts, et réunirent leurs forces au centre du pays. César , après avoir brûlé et saccagé leur territoire, rentra le dix-neuvième jour en Gaule cl coupa son pont \

» Ccjtar , De beiL Gall., 4 , de i a 19; Plut., Cet., »5 ; Flor., 3-i i ; Dion ,

CÉSAR BN GAULB. 93

Quoique Fannée fût avancée et que Fhiver commençât de bonne heure dans le nord de cette contrée, il se décida à pénétrer dans la Grande-Bretagne, d'où il venait dans toutes les guerres des secours aux ennemis, selon ses conjectures; peut-être son vrai motif était Tespérance d'une ample récolte de perles renommées, ou le désir d'une conquête extraordinaire *. Si le temps manquait , ce serait toujours beaucoup de toucher cette Ile , de reconnaître le pays, les ports, les plages, les habitants. Son dessein connu, plusieurs villes des Bretons députèrent vers lui pour lui promettre otages et soumission. Il s'embarqua avec deux légions, laissant un lieutenant à la garde du port des Morins.

Parti à la troisième veille par un temps favorable, il se présenta vers la quatrième heure du lendemain devant la côte opposée, dont les habitants en armes couvraient les dunes. Il trouva un peu plus loin une plage; mais là encore les navires, trop profonds, ne pouvant approcher, les soldats n'avaient autre chose à faire que de descendre dans la mer, chargés de leurs armes, et de combattre contre la cavalerie des Barbares et leurs essedaires^ promptement envoyés sur ce point. Les Romains ne montraient plus leur ardeur accoutumée; César le comprit: il fit approcher ses galères longues à la rame , et une grêle de pierres et de traits lancés par les machinO/S obhgea l'ennemi à reculer. Les soldats hésitaient encore; celui qui portait l'aigle de la dixième, invoquant les dieux, s'écria: « Qu'on me suive si on ne veut pas livrer l'aigle aux ennemis, » et il sauta du vaisseau ; tous s'élancèrent à son exemple. Quoique les Bretons assailUssent avec avantage dans ce désordre , ils furent à la un vaincus; ils demandèrent et obtinrent la paix au bout de quatre jours. Mais alors une tempête dis-

* CtfMf, De bell. GalL, 4-»o ; Sut«t., Ces., \-j ; Flor.. 3-i i .

94 HISTOnB lOMAINK.

persa en vue du camp les dix-huit navires qui appcHlaioit la cavalerie, et les obligea de regagner le continent. La nuit môme, la pleine lune qui amène les plus liantes marées, chose inconnue aux Romains, combla d'eau les galères tirées à sec sur le rivage , pendant que les vaisseaux de charge en rade, battus par la tourmente, perdaient leurs ancres et leurs agrès. Plus de vivres, plus de transports assurés, grande inquiétude dans Tarmée. L'occasion semblait belle aux Bretons; au lieu de donner les otages convenus, ils se préparèrent à empêcher les approvisionnements, à ruiner pendant Fin ver cette armée, pour que Fenvie ne prit plus à personne de venir leur faire la guerre.

César les avait devinés ; il faisait récolter du blé, détruire les vaisseaux brisés pour réparer les autres : comme il follait aller toujours plus loin couper les moissons , la septième légion fut tout-à-coup chargée par les cavaliers et les charriots ennemis. Ces charriots courant rapidement de tous côtés avec un grand bruit et un jet de traits continuel, rompaient les rangs; leurs hommes, s'ils pénétraient au milieu d'une cavalerie, sautaient à terre pour combattre, tandis que les conducteurs se retiraient à peu de distance pour les recueillir au besoin ; et ces manœuvres, exécutées très-lestemrnt , réunissaient l'agililé de la cavalerie à la solidité de l'infanterie : heureusement le Romain voyait tout, il parut et délivra les siens. L'ennemi, à quelque temps de \h , revint en masse contre le camp , et , contraint par une nouvelle défaite de redemander la paix , il s'engagea à conduire ses otages en Gaule, où César retourna tranquillement '.

En partant pour passer l'hiver en Italie , selon sa coutume chaque année, il avait recommandé à ses lieutenants

• César, /V bell. Coll., 4 , de ao à 38 ; Plut., Ces,, a6; Flor., î-ii ; Dion , 39-5o, 54.

CÉSAE £5 GALLE. 95

de réparer les vieux navires, et d'en construire le plus qu'ils pourraient, de la forme et de la façon qu'il leur montra, tout exprès pour cette mer nouvelle. De la Gaule citérieure, il alla punir les dévastations des Pirustes en Qlyrie, et revint sans délai à son année , fit rassembler toute sa flotte au port d'Itius (54) , et, avant d'entreprendre une seconde traversée en Bretagne, il visita les Tréviriens, qui ne venaient point aux assemblées , n'obéissaient pas aux injonctions, et sollicitaient, disait-on, les peuples de la contrée transrhénane. Dans leur ville deux concurrents, Induciomar elCingetorix, se disputaient la principauté. Il concilia tous les suffrages des principaux habitants à Gingetorix, plus ami des Romains ; puis il revint à Itius , où il avait donné rendez-vous à quatre mille cavaliers gaulois et aux chefe de toutes les villes, pour les emmener et empocher tout mouvement en son absence; l'Éduen Dumnorix , refusant seul de partir, fut atteint et tué dans sa fuite , au milieu de ses cavaliers qu'il emmenait , et qui rejoignirent l'embarquement.

Les Bretons, à la vue d'une flotte de plus de huit cents voiles, n'osèrent pas s'opposer à la descente, et ne se montrèrent qu'à la première rivière, dont ils ne purent défendre le passage. César, obligé de retourner sur ses pas , pour mettre en sûreté ses vaisseaux après une nouvelle tempête , les tira à sec , les enferma dans son camp, et se remit en marche; il rencontra une armée nombreuse, commandée par Cassivellaunus , roi de la confédération du Gantium : cette armée fut vaincue après une vigoureuse résistance, et se rallia inutilement derrière un gué assez difficile de la Tamise ; les légionnaires , dans l'eau jusqu'aux épaules, poursuivirent et achevèrent leur victoire à l'autre bord. Cassivellaunus, ne gardant plus qu'un corps de cavalerie, essaya une guerre de surprise et d'embuscade; mais les Trinobantes redemandèrent à César sa protection

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et leur prince, qui s'était enfui en Gaule, après avoir vu tuer son père par Gassivellaunus. Plusieurs peuplades se soumirent également; le vaincu, menacé dans sa ville, c^est-à-dire sa forêt, entourée d'un fossé palissade, appela au secours quatre princes voisins; une dernière défaite l'obligea de céder. César , pressé de retourner en Gaule , n'exigea que des otages, la tranquillité des Trinobantcs, un tribut annuel, qui ne fut jamais payé, et il abandonna son aventureuse conquête, où il ne pouvait rester sans danger; ce qui fit dire sans vraisemblance, à ses ennemis, qu'il avait été contraint de fuir'.

La sécheresse ayant rendu, cette année, les approvisionnements plus difficiles, il avait été nécessaire de distribuer autrement que de coutume les légions en quartiers d'hiver ; une seule avec Fabius chez les Morins, une avec Q. Cicéron chez les Nerviens, une troisième chez les Éduens, une quatrième , conduite par Labienus , sur le territoire des Tréviriens , trois cliez les Belges , une autre enfin dans le pays des Éburons. Tout cela n'était pas réglé depuis plus de quinze jours, lorsque Ambiorix et Gativulcus, princes des Éburons, à l'instigation d'Induciomar, attaquèrent les fourrageurs de Sabinus et de Gotta , puis leur camp môme. Repoussés avec perte, ils s'excusèrent sur la révolte générale qui les entraînait malgré eux; Àmbiorix ajouta officieusement que les Germains arrivaient, et qu'on n'avait rien de mieux à faire (|ue de rejoindre Gicéron ou Labienus. Une embuscade était préparée sur la route, et, pour rendre inutile la valeur romaine, les Éburons combattaient au trait, de loin, fuyant s'il le fallait, pour revenir à la

» César, De bell. GalU, 5 , de i à ai ; Plut., C4s, , a6, Flor., 3-ii ; Diou, 40-1 , 3 ; Cic, A Att.f ^-16 , 17 : Lucaiu, a-571 :

Tcrrica quanitis ostcndit Icrga BritanoU .

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