CHAPITRE XLI
INTfiRlEUR DE ROME PENDANT LA GUERRE DE GAULE. RENOUVELLEMENT DU TRIUMVIRAT. — GUERRE DE CRASSUS CONTRE LES PARTHBS.
Rome n'était pas moins agitée que la Gaule. Après le départ de César , Cicéron banni , Caton relégué en Cyprc , LucuUus retiré volontairement et pour toujours des affaires publiques , Pompée amolli dans un voluptueux repos , le Forum et la puissance appartenaient à Clodius. Le fougueux tribun assouvit librement sa vengeance : en vertu de la confiscation prononcée , il incendia les villac de Cicéron , et surtout cette magnifique maison du Palalin, qui avait fait beaucoup d'envieux au grand orateur, et qu'on ne vit pas même tomber sans quelque satisfaction. Tout ce qu'il y avait de plus précieux dans ces habitations fut transporté chez les deux consuls ; Clodius ne se réserva que remplacement de la maison, dont la sienne élait voisina) : sous prétexte de consacrer ce terrain, il y éleva un porlique
CLODIUS. ili
h la Liberté , avec la statue d'une femme décriée de Tanagra, pour représenter la déesse. Il n'observa d'ailleurs aucune des formalités nécessaires en pareil cas ; il voulait uniquement embellir sa propre demeure. Une autre maison voisine lui convenait encore pour exécuter tout son plan , ajouter une promenade au portique de la Liberté , et lui en assurer la propriété. Sejus ayant refusé de vendre, fut empoisonné, et la nouvelle maison échut, par enchère, à Clodins , qui se consola ainsi de ftiire crier tous les jours les biens de l'exilé, sans qu'il se présentât un acheteur *.
La cité n'avait subi en aucun temps de tyrannie plus honteuse : le tribun disposait à son caprice de toutes choses; il dispensa Vatinius de répondre à une accusation intentée, et, le préteur maintenant la citation, il vint, suivi de son monde, avec l'accusé, renverser le tribunal, et dispei"sa de force les juges et le préteur • ; il menaça môme de casser plusieurs actes de Pompée , lui enleva chez lui son prisonnier, le jeune Tigrane, et l'attaqua dans ses amis, en leur suscitant des accusations.
Le triumvir, insulté publiquement, abandonné du sénat, qui regardait avec plaisir cette punition d'une lâche ingratitude, se décida, pour son intérêt propre, à rappeler celui qu'il avait trahi : huit tribuns en firent la proposition , et Gabinius se rangea de ce parti. On ne pouvait l'emporter que par la force; on se battit. Gabinius vit ses faisceaux brisés, reçut une blessure; on saisit, près du sénat, un homme aposlé pour assassiner Pompée. Le fer, les pierres , les menaces retinrent les gens de bien et l'infortuné triumvhr renfermés dans leur maison le reste de l'année».
> Mut, Imcn/I., 6i , Pomp., 5o, Cic, 44 ; Ctc, i^l radit,, 7, Pro domo, t4, 43,44, 5o, 53 , -i^i^ff., 3-9 3, />ro Afi/., 14, i5.
• Cic., In ratin,, n. 34.
» Plut., Pomp., 5o, 5i ; Cic, A Mt.f 3-33, Tro rfomo , 10 , «5, /» Phon* , 7, 10, 12, Pro Sfxt., 3a , Tm Mil., 7.
112 msToni «(huiri.
l.\ifiraire fut reprise avec plus de succès dès les calendes de janvier (.T7). Le consul Lentulus, d'accord avec son colloque Metellus Nepos, proposa une loi formelle de rappel; <leux tribuns, Sextius et Milon, la soutinrent; le sénat Taccepta avec empressemenl, mil, par un décret, la vie du conservateur de la république sous la sauve-garde des nations et des magistrats, et avertit les habitants de Tltaiie qui voulaient que TÉtat fût sauvé, de venir rétablir Texilc. On devait remercier ceux qui arriveraient des municipes. Pompée parcourut lui-môme toutes les villes, municipes et colonies , et en obtint des protestations , consignées dans les registres, contre le privilegium illégal et odieux. Il pro- ))osa de déclarer ennemi public quiconque s'opposerait ; il conduisit Quintus , frère de Cicéron , au milieu du peuple , pour solliciter *. Les regrets pour Cicéron se manifestaient hautement : « Pendant la représentation du Dissimulé , « tout le chœur, les yeux tournés siu* Glodius, redoubla la a force de ses accents, en disant ces mots : — Voilà donc « le début et la fin de sa vie exécrable ! Dans une autre tt pièce, Esopus, cet acteur sublime, s'écriant selon son « rôle : — Le voilà celui dont Tinvincible courage a sou- « tenu, défendu, maintenu la république, de concert avec « les Acbéens ; Fallusion ne fut pas manquée. De toutes <c parts on lui fit répéter ces mots : —Dans les dangers, il a n'a pas craint d'offrir sa vie, il n'a pas épargné sa tête. « On oublia encore le jeu de la scène pour applaudir aux a paroles du poète , au zèle de l'acteur, à l'espoir du iiî- « tour, quand il dit : — Excellent ami , génie incompara- « ble au milieu des périls. On s'attendrit à cette autre « exclamation : — 0 mon père ! C'était à Cicéron, père de a la patrie, qu'il s'adressait. Les spectateurs pleurèrent la
' Cic, Post retUt,, s , 9, 1 1, Piv Plancin, 3a , /w Piton. j i5 , 3a , Tit) domOt
RAPPEL DB CICÉBON. 115
« maison de Texilé à cet endroit :— Je Tai vu, ]a flamme « a tout détruit. Le jeu de Facteur fut si pathétique alors « « qu'il arracha des larmes aux envieux ; de même quand « il prononça : — Ingrats Àchéens, Grecs frivoles et toua jours prêts à oublier les bienfaits... vous souffrez quMl « vive dans l'exil, vous l'avez laissé bannir, vous ne le rap- « pelez pas! Enfin, lorsque, dans la pièce de Brutus, le nom « désiré fut entendu : — Tullius , à qui les Romains doi- « vent la liberté, on fit répéter mille fois ce passage *. »
Cependant Clodius , tout simple particulier qu'il était , résistait toujours avec l'aide de son frère , préteur cette année , de deux nouveaux tribuns et de ses sateUites qui rappelaient Yheureux Catilina. Il fallut des batailles sur le Forum. Gicéron s'était familiarisé à la fin avec ce moyen do succès, il écrivait qu'on devait former un parti dans la multitude. Un sénatus-consulte ayant suspendu toutes les autres affaires jusqu'à ce que celle-ci fût terminée , une dernière mêlée eut lieu. Le sang coula, le Tibre fut encombré de cadavres, Sextius couvert de blessures ; Quintus y risqua sa vie. La valeur de Milon finit par l'emporter; il chassa le factieux , les centuries s'assemblèrent sous les yeux des pères conscrits, qui furent eux-mêmes les rogateurs , les distributeurs et les gardiens des bulletins. On vota unanimement le rappel *.
Cicéron avait passé seize mois en lamentations désespérées et en plaintes fort excusables sur Téloignement et le malheur de sa famille et sur la trahison de Pompée, mais peu dignes d'un philosophe sur sa maison du Palatin détruite '. L'heureux plébiscite, essuyant ses larmes, lui ren-
• Cic, Pro Sext.^ 45, 56, S^, 58.
■ Plut., Pomp.f 5i , CiCy 44 i ^M '" i'ûo"*! l5 , Pro domo, 17, 96, %^, A An. , 3-8 , »3, Pro Sext. , 35 , 37, 39, Post redit., t ; Appien, E^f ., * ; Dion . 39, de 6 à 16.
' Cic, ^//tt., 3-19, cl tout et livre.
II iO'
lU BSToni
dit tout d'an riMip i4> »>nUnient de sa gloin* premièfi^. Pi-uKéiiv, en efTel, of- vitHXi jamais de retour plus magoifique. Dès Bruodusium où il débarqua, un immense concours se pressait sur son paasage ; les tilles sortaient audevant de lui pour le réliciter; les femmes accouraient avit; leurs enfaols. Crassus v alla couune les autres , oubliant sa nmcune dans la joie générale. C'était comme une • fùte solennelle, un acccHrd de Punivers, im jour d'immortalité » pour Cicéron, reporté à Rome et au Capitole « dans les bras de Tltalie. » U y avait de quoi enivrer; il se mit donc à recommencer son éloge public, répétant sur im ton de vainqueur : « Qu'il avait deux fois sauvé « rÊtat , Clodius dût-il en crever, • Cette fois , d'ailleurs, les autres reçurent aussi leur large part. Pompée, les chevaliers , le sénat et le peuple, c'est-à-dire les Italiens , par qui seuls l'ordre se rétablissait encore au besoin. Non , le peuple romain « n'était point cette populace ameutée des « boutiques, aux giiges de Clodius, et ne respirant que « meurtres, incendies, pillage, v Ceux qui avaient pro- « nonce le rappel, les citoyens des municipes, voilà le vrai « peuple, maître des rois et des nations ^ »
Mallieureusemcnt les Italiens ne pouvaient pas rester toujours à Rome, et Clodius n'était pas bomme à céder. Ce contentement général , les remerciements publics adressés à Plancius, questeur de Macédoine, qui seul avait recueilli l'illustre banni à Thessiilonique , irritaient de plus en plus le séditieux. Il saisit la première occasion de prendre sa revanche. Le prix du blé monta subitement, peut-être par la négligence ou par la connivence d'un autre Clodius, son parent, raunitionnaire de la ville, et il y eut deux jours de sédition ; la multitude cria famine autour du sénat. Un des
■ Plut., r/c, 33 , 45 ; Cic, /n Pi«oii., 93 , 3a , Pn domo , 1 1 , aS , 33 , 37 ,
consuls reçut des coups de pierres; Ton reconnut les décuries gagées de Clodius et leurs chefs de file ; les enfants couraient les rues, même durant la nuit , demandant du blé et nommant Cicéron. Celui-ci s'empressa de témoigner sa reconnaissance à Pompée , et de le réconcilier avec les sénateurs , en proposant, comme il le désirait , de lui donner l'intendance des approvisionnements. Les amis de Pompée étendirent si bien la proposition , qu'un décret , ratifié par le peuple , lui déféra cette fonction pour cinq ans, avec les mêmes pouvoirs qu'il avait eus contre les pirates ; et , avant que ses promptes mesures eussent ramené l'abondance, déjà le prix du blé avait baissé inopinément, le jour même où, sur la déclaration des pontifes , un autre sénatus-consulte rendit h Cicéron tous ses biens avec des indemnités*.
Clodius s'y opposa vainement. Poursuivi d'accusation par M ilon, et ne risquant pas davantage par de nouvelles violences, il dispersa les ouvriers qui rebâtissaient la maison du Palatin, et mit le feu à celle de Quintus. Huit jours après , il dressa une embuscade à Cicéron dans la voie Sacrée, et, quoiqu'il eût failli être tué par l'escorte qu'il attaquait , il essaya le lendemain un assaut incendiaire contre la maison de Milon. 11 avait enseigné à faire la guerre contre lui ; une troupe de gladiateurs l'obligea de s'enfuir encore une fois et de se cacher. Un tel scélérat trouva pourtant des amis dans le sénat pour le défendre à ce sujet. Le consul Melellus Nepos, Hortensius, se déclaraient en sa faveur. Mais Milon fut si ferme qu'un arrêt de poursuite passa. Pour que le coupable ne pût échapper à la faveur de l'édilité , il empêcha les élections jusqu'à la fin de l'année, en annonçant continuellement qu'il observerait le ciel. Ce
• Cîc, De hanup. resp.j 9 , Pro PUnc., 3«.
hiervtiOefÊX homnie prit même dus lurs la résolatîon de le tuer à la première rencoDire'.
L'occasion manqua longtemps encore; les ékctions n*eo- Tont lieu qu'après Fanu^ ojmmencée (06); Godias fut *'*lile, accusa MiioD à son tour, et Cicéroo fut obligé de venir au secours de Sextius aussi accusé. Rien nVlait plus ignd[>le que Finiérieur de Rome. Aussi Catoa, alors à Rhodes , avait conseillé à Ptolémée-Auletès de ne pas y cliLTcber des secours contre ses sujets révoltés; il valait mieux se réconcilier avec eux que d^aller subir un véritable esclavage par Tavarice des puissants, que TÉgypte entière, changée en or, ne satisferait pas. Le prince se repentit bientôt de ne Tavoir pas cru. Les Alexandrins le voyant parti , mirent à sa place sa sœur Bérénice, et envoyèrent leurs plaintes : il fit tuer les ambassadeurs; sa pf>sition n'en fut pas meilleure. Sa présence excitait beaucoup d'intrigues et nul intérêt.
Pompée, que la gloire de César commençait à inquiéter, désirait relever, par un commandement en Egypte, ses fonctions de pourvoyeur. On lui objt'cta précisément ces fonctions et les oracles sibyllins; raffaire resta indécise. &i puissance baissait sensiblement et tombait en syncope^ selon la raillerie de Glodius. Un G. Caton, nouveau tribun fort turbulent, semblait avoir pris à tâche de le contrecarrer en toutes choses. Le triumvir, obligé pour son honneur de ne pas abandonner Milon, comme il avait fait Cicéron , plaida lui-môme pour Faccusé, mais en donnant malgré lui une scène ridicule. Clodius avait autour de lui sa populace dressée à lui répondre comme un chœur de comédie, et, se plaçant en évidence, il demandait : « Quel est le souverain intempérant? La troupe répondait ; Pompée. Qui
• Cic, Pro ilomo, de 4 à 8, De hartitp. resp.^ «, /i Att,^ 4-1 , 3 , 3 , D^ ^i0f<^»i a-i7iI):on , 39-9; PIiil., Pomp,^ 5a.
CLODIUS BT CICÉRON. ii7
se gratte la tète avec un doigt ? Pompée. Qui (kit mourir le peuple de faim? Pompée. Qui veut aller en Egypte? Pompée. Qui voulez -vous envoyer? Crassus. » Pompée, perdant contenance , recourut aussi aux injures, et le procès finit par une rixe assez violente, qui fit oublier Taccusation^
La querelle recommença entre Clodius et Glcéron, au sujet de quelques prodiges et des réponses funestes rendues par les haruspices ; Tétemel factieux s'en prit à la profanation de son portique de la Liberté , et à la maison rebâtie. Cicéron, avec plus de raison , rappelait la profanation non punie des mystères de la Bonne Déesse. Comme les affaires ne se traitaient plus que les armes à la main , Tun attaqua de nouveau la construction nouvelle ; l'autre, aidé de Tintrépide Milon, non content de se défendre, ari*acba du Capitole les actes du tribunat de Clodius, et les brisa. Galon blâma fort cette illégalité dans le sénat, quand Clodius s'en plaignit. En effet, il revenait alors de sa mission heureusement remplie; le roi de Cypre, comme pour le débarrasser de toute ditllculté, s'était empoisonné. La vtnte des biens royaux avait produit entre des mains intègres prés de sept mille talents pour le trésor. Si les actes de Clodius étaient annulés, parce que la nomination de ce tribun s'était faite contre les lois, Caton , qui tenait sa mission d'un de ces actes , devenait responsable d'une des plus odieuses spoliations : « Si Clodius a prévariqué, disait-il, il faut le punir et non sa charge, qui n'a que déjà trop souffert de ses injustices. » Cette raison ne plut pas au consulaire, qui en garda du ressentiment contre Caton*.
Cicéron était même assez peu satisfait de ses hownétes (jcns, son ancien parti, qui n'avaient pas montré beaucoup
■ Plut., da,, 4«, Fomp.f 53 , 5o ; Dion , 39-16 , 19; Cic, tett. fam., i-i , » , 4 . 5 f 7f 9t -^ Ç*t*nt,^ *-« t 3 . Pro Mil.^ 1 5 ; Jnli«l , Césars. » Mal., Cic, 45 , Cat,, 46 j Dion , 3ç>-«o , ai , >•> ,
il8 RISTOfftB tOHAIlCB.
de ïèle à réparer 1rs dommages de sa confiscation , et qui depaispeu se rapprochaient ouvertement du tribun C. Caton , même de Clodius; il se voyait braver de compagnie, et persécuter le^ plus ardents défenseurs de son rappel en haine de Pompée, et le sénat, dans une neutralité maligne, applaudir à rembarras du triumvir. Au lieu de poursuivre Fabolition des sodalités, lesquelles faisaient la principale force de Clodius, on se bornait par un sénatus-consulte à prononcer des peines contre leurs rassemblements publics.
On allouait à Pompée une somme pour les approvisionnements , et Ton remettait en question les terres de Gampanie. Pompée, poussé à bout, en prit prétexte de grossir sa troupe de renforts levés autour de Rome et jusqu'en Cisalpine. En même temps les gladiateurs de C. Caton , qui n'avait pas de quoi les payer , passèrent, sans que celui-ci s'en fût douté, par une vente intermédiaire, à Milon, et cette misérable communauté d'opposition ne servit qu'à maintenir la bataiUe égale. Dans cette complication de brouilleries, Sextius fut accusé de brigue et de sédition. Pompée vint l'appuyer de ses éloges; Vatinius témoigna pour l'accusation. Cicéron, qui s'était chargé de la défense, commença par invectiver contre Vatinius dans le sénat et devant les juges , lui reprocha toutes ses violences trtbunitimmes, et, en séparant César de ce blâme, donna toutefois son approbation à Bibulus.
Peu après avoir fait absoudre Sextius, il se hasarda plus imprudemment encore par un avis , qui termina une délibération tumultueuse du sénat, en fixant une époipie peu éloignée pour décider l'affaire de la Campanie. Le nouveau parti en triompha, le croyant perdu parla dans l'esprit de Pompée et de César. Pompée n'avait dit mot; mais il avait annoncé aussitôt son voyage en Sardaigne et en Afrique au sujet des blùs. Il passa par Lucques , il y vit César (56), qui avait déjà vu Crassus à Ravenne, et Cicéron reçut bien-
TRIIMVIRAT REKOLVELÉ. 119
loi, par sou flore alors en Sardaignc, des reproches sérieux ^ mais à bras ouverts ^ Le sage consulaire lit ses réflexions , « et, se figurant qu'il parlait à la république, il « la supplia de permettre, qu'après tant de peines et de « travaux endurés pour elle , ayant agi constamment en « bon citoyen , il pût agir en honnête homme, et tenir les « promesses &ites pour lui par son frère ; il résolut de ne « s'engager ni par ambition, ni par bienfaits, ni par crainte « dans aucun mauvais parti. Mais à la tête des affaires c étaient deux hommes si hauts en puissance et en gloii*e, « et dont il avait reçu de tels services et de telles prcve- « nances! Car César avait consenti à son rappel , et puis, a selon Platon , ordinairement les citoyens d'une républi- <t que ressemblent à ceux qui les gouvernent. Les vrais, « les justes, les honnêtes desseins n'étaient plus de saison. « Quelle perfidie dans ceux qui se prétendaient encore les a hommes de bien ! Ils l'avaient mis dans le péril , aban- « donné, poussé ; maintenant ils se réjouissaient de Fespéa rance d'un autre danger, tandis qu'ils embrassaient en « sa présence son ennemi, ou plutôt l'ennemi des lois, des « jugements , de la paix publique , de la patrie et de tous < les honnêtes gens. Mais voici la fin ; puisque ceux-là, qui « ne pouvaient rien , ne voulaient pas l'aimer, il ferait en « sorte d'être aimé par ceux qui avaient la puissance. »
Le premier résultat de ces réflexions fut une lettre à César; puis il fit décréter, poiu* les succès de la Gaule, quinze joui*s de supplications, ce qui était sans exemple, de l'argent et dix lieutenants pour le proconsul ; puis il ne se mêla plus de l'affaire de Campanie, qui en resta là; puis enfin, quand il s'agit des gouvernements , il opina pour le rappel de Gabinius cl de Pison , et pour laisser César dans lu province, « où l'on devait l'obliger d'achever ses brillan-
• €ic., Lplt. fam.f i , de i à 9 , .Y Quint. ^ a , de i à 6, Pro Sext., In Falin.
120 BISTOIUB ROMAINE.
« tes conquêtes, cùt-il môme Fenvie de revenir. » Cicéron alla jusqu'à excuser et presque nier Fappui donné naguère contre lui à Clodius par César, n déclara sa réconciliation : c Je ne puis, dit-il, n'être pas Fami de qui mérite bien de la « république, i» Et en terminant : « Je m'inquiète peu ilc « déplaire ainsi à ceux qui me blâment de me rapprocher « de leur ennemi , puisque eux-mêmes n'ont pas hésité à « se rapprocher d'un autre, qui est, tout à la fois, leur en- « nemi et le mien ^ »
Celait agir prudemment. César seul, en effet, avait un dessein suivi. Bien loin de Rome, il ne paraissait occupe que de combattre les Barbares, «et, cependant, sans qu'on « s'en doutât , il était au milieu du peuple; il dirigeait lia- « bilement les principales affaires, et minait peu à peu le « crédit de Pompée. » Pendant qu'il s'attachait et qu'il exerçait ses soldats par la guerre, il envoyait à Rome de riches dépouilles, donnait libéralement à tous les magistrats et h leurs femmes, augmentait le nombre de ses partisans, « subjuguant ainsi les ennemis avec les carmes des « Romains, et les Romains avec l'argent des ennemis. » Ses quartiers d'hiver en Gaule Cisalpine ne manquaient point leur but. Cette année (56) , il se fit auprès de lui , à Lucques, un concours extraordinaire d'hommes et de femmes du plus haut rang, plus de deux cents sénateurs, des magistrats, des candidats. On vit à sa porte jusqu'à cent vingt licteurs de préteurs et de proconsuls ; il les renvoyait remplis de présents et d'espérances pour eux et pour le peuple.
Les triumvirs, à cette époque , eurent des entretiens secrets, dont les conventions ne tardèrent pas à se décou-
> Ctc, À Àtt,f 4*5 t ^ Qiiint.t a-8, Lett.fum., i*9, 9, AhentHl.^ De promue consul,. II. 19, aa, 9 3, 18, 35, 4a, 43, 47, In. Pi9<m., 3a, 33 ; Ces., De Ml. CalL, a-33;rUit., CVi., a3.
POMPÉE ET CRASSIIS CONStLS. lâl j
vrir. Au retour de Pompée el de Crassus , on leur demanda, dans le sénat, s'ils brigueraient le consulat. aPeul-èlrc me présenterai -je, répondit Pompée, peut-être que non. — Je me présenterai , dit Crassus, si je le crois utile à la république. » Quelques compétiteurs s'enhardirent; mais quand les deux triumvirs annoncèrent enfin leur candidature, tous se désistèrent, à Texceplion de L. Domitius, qu'excitait Caton , son beau-frère. Le jour des élections , Domitius se rendant au Champ de Mars avant le lever du soleil , des hommes apostés tuèrent Tesclave qui portait un flambeau devant lui , l'obligèrent à fuir avec tous ceux qui raccompagnaient, et Caton , en se défendant , fut blessé au bras droit *. Pompée et Crassus enlevèrent donc le consulat. Caton, sans perdre courage, demanda la préture. Les consuls désignés se gardèrent bien do lui laisser ce moyen de résistance : ils firent décréter par le sénat, assemblé en hâte , à Tinsu du plus grand nombre , que k s préteurs élus entreraient en charge aussitôt, sans attendre les délais prescrits, afin qu'aucun d'eux ne pût être poursuivi pour brigue. L'impunité ainsi assurée à la vénalité des sufirages, ils en achetèrent pour leurs amis. Néanmoins la réputation de Caton et sa mission en Cypre lui conciliant la faveur générale, rendaient son élection certaine , si Pompée n'eût déclaré qu'il entendait tonner. L'assemblée lut rompue. On prit de nouvelles mesures pour la suivante ; on distribua plus d'argent , on chassa du Champ de Mars les honnêtes gens, et Vatinius fut nommé. L'indignation de Caton, ses prédictions de malheur, l'empressement de la foule à le reconduire , ne remédièrent à rien.
Les nouveaux consuls en charge évitèrent de faire aucune proposition; le tribun Trebonius s'en chargea : on connut toute la conférence de Lucques au plébiscite pré-
• Plat., César, «a, 24, Pomp., 53 , 54 , Cnus^ >S , 19, Coi., 4? i Appien , fy^.f 3 ; Ctc, J MU, 4-3 ; Dion , 39-41 .