‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 32 sur 102 · II. \Z · texte numérisé non relu

II. \Z

l.'iO BISTOIMI ROHAIlll.

Ce ftit ce qui arriva; quand César apprit dans Râvenne toutes ses demandes rejette et le décret lancé contre lai, il n*avait avec lui que la treizième h^ion , soit qu*il pensât qu'on n*oserait pas repousser toutes ses propositions, soit qu'il voulût inspirer moins de défiance. Mais il devait être décidé depuis longtemps à ne pas céder ; il savait que Pompée Taccusait sans cesse de vouloir tout troubler, dans rimpossibilité de remplir ses projets et les espérances du peuple avec les ressources d'une richesse particulière. Il avait à craindre qu'on ne lui demandât compte de son consulat et des actes publiés contre les auspices et les loi.^. Calon avait déclaré qu'il le mettrait en cause, et, selon le bruit vulgaire , le jugement se ferait avec des gardes comme celui de Milon. « Ils Font voulu , dit-il plus tard après la victoire de Pharsale , j'aurais été condamné , si je n^eusse cherché un secours dans mon armée. » Cotte nécessité, au reste, il se l'était faite lui-même; elle s'accordait avec son ambition trop bien connue, et avec ces vers d*£uripide, qu'il avait toi^ours à la bouche :

Qo'oD brave tout l«t droitt pour Minrle pouvoir , C'«l gramleur ; autreneiit, rMloni dam te devoir '•

Il 86 hâta donc d'attaquer, afin de prévenir et d'étonner ses ennemis. 11 envoya ordre à ses autres légions de pas-* ser les Alpes, fit partir sans bruit la treizième pour Àrimi' num« la ville la plus prochaine en Italie ; il passa le jour àvoir un combat de gladiateurs, il donna un festin , et la nuit venue, feignant une indisposition, il quitta la salle , monta dans une voiture de louage, sortit par une porte

• Sitét , Césûrt 3o ; Cîc, À Mt,, 7-1 1 ; Lucain , i-^M :

Pcitt Glimiine vano», et lassti Pontica régit Pnetia , lKirli<irico vix coiisummaia vcoeno, UUima Pompeio dabitur proviocia Gaesar ?

GlERBE CIYÎLE. iSl

Opposée au chemin qu'il devait suivre, et tourna bientôt Vers Ariminum. On raconte qu'arrivé aux bords du Rubicon, (|ui faisait la limite de la Cisalpine, il s'arrêta quelques instants à réfléchir, puis il dit : Le sort en est jetél II passa outre et entra sans résistance dans Ariminum. U y trouva Curion, Antoine et Gassius ; il les conduisit devant ses soldats, en habits d'esclaves, comme une preuve de la violation du tribunat : les soldats jurèrent de venger les injures de leur général et des tribuns, n avait pris pied en Italie, c'était une guerre commencée.

Cette nouvelle tomba comme un coup de foudre à Rome, et y mit une extrême confusion. On tenait pour certain que les troupes de César l'abandonneraient : le sénat avait distribué les provinces, à Scipion la Syrie, à Domitius la Gaule ; il avait donné des commandements même à de simples particuliers, prescrit des levées d'hommes et d'argent dans les municipes et jusque dans les temples : tout est déconcerté par la prise d' Ariminum ; on s'aperçoit soudainement que rien n'est prêt pour la résistance ; on ne sait plus ce qu'on doit faire, ni ce qu'on fait. Le peuple crie qu'il fout abroger à la fois le commandement de César et celui de Pompée ; Cicéron conseille de députer à César pour traiter de la paix : «Voilà, disait Caton aux sénateurs , ce que je vous ai dit; si vous m'aviez cru, vous ne seriez pas réduits maintehant à tout craindre d'un seul , et à mettre en un seul tout votre espoir. » Les uns pensaient que Pompée était justement puni d'avoir agrandi son rival contre luimôme ; les autres lui reprochaient d'avoir refhsé des conditions raisonnables , et livré César aux outrages de Lenlu]us« « Où sont tes troupes? lui demandait Yolcatius. -^ II est temps , frappe du pied la terre , ajoutait Favonius. » Et Pompée, étourdi, assailli de reproches, avouait qu'il n'avait que les deux légions reprises à César, et que Caton avait mieux prévu. Toutefois : « Vous aurez une armée ,

132 HISTOIRE ROSAIXE.

répondit-il, si vous n'avez pas peur de quitter la ville, et même au besoin Fltalie. Des hommes courageux ne placent pas leur liberté et leurs forces dans leurs maisons et leurs terres, que vous retrouverez toujours, si vous voulez combattre. » Alors, menaçant de traiter comme déserteurs de la patrie ceux qui ne le suivraient pas, il se dirigea vers Capoue avec les deux consuls; la plupart des sénateurs , après avoir passé encore la nuit à délibérer, prirent au point du jour le même chemin.

Le tumulte allait croissant dans Rome par Taflluence de la population effrayée qui s*y réfugiait sans savoir pourquoi, et par les nouvelles inquiétantes qui se succédai<»it. On annonçait déjà une abolition des dettes par César , le rappel des bannis et bien d'autres menaces ; on représentait son armée comme remplie de Barbares. Gicéron fut bien obligé de partir aussi, assez embarrassé de ses licteurs avec leurs faisceaux à lauriers. Il avait reçu de Pompée inspection des levées en Campanie et sur toute la côte. L'agitation de son esprit se peint dans ses lettres. « Qu'est- « ce que tout ceci?... Je n*y comprends rien; est-ce d'un « général romain que nous parlons, ou d'un nouvel Anni- « bal?... Pompée abandonner Rome!... Il cite l'exemple de « Thémistocle... c'est qu'une ville seule ne pouvait ar- « réter un torrent de Barbares... Mais cinquante ans après « Périclès ne fit pas de même... et nos pères tinrent au Ga- « pitole, malgré la ruine de la cité par les Gaulois... D'une « autre part , l'indignation des municipes , les discours « que j'entends, me font croire qu'il s'en tirera beureu- « sèment... Pompée fuyant est im spectacle qui anime « tout^ »

En effet, après le premier effh)i passé, les affaires pa-

• Ck., A AtL, 7»io, Il , tS, Utt.f»m,, i6>ii ; ii, A TYrM.; App., fyt^,, t i Sttét., Oter, 3i , 3a , 33 ; PluL , Cémr, 36, 3? , 36, 39 « Pomp., 63 , €4 ,

GUEIKE CITILE. 153

furent au moins en état d^amener un accommodement. Pison même, le beau-père de César, sortait de Rome et traitait son gendre de criminel. Cet afîront public s'augmentait encore par la défection de Labienus , auquel César avait donné Tannée précédente le commandement de la Gaule Cisalpine y sans écouter les soupçons qu'on avait voulu lui donner sur ce lieutenant. Labienus avait réellement des in« tclligences avec Pompée; il en fut accueilli et de tout le parti comme un béixis : il en releva le courage non-seulement par son exemple, qui semblait donner le signal à d'autres transfuges , mais par ce qu'il révélait des faibles ressources de son ancien général. Pompée , avec de nombreuses levées, devait bientôt paraître dans le Picenum, et couper les communications de l'ennemi avec la Gaule, qui « baissait son vainqueur. » Afranius et Petreius s'avançaient aussi d'Espagne avec six légions, et César négociait de nouveau par la médiation de son parent Lucius. Toutes as espérances s'évanouirent promptement. L'ambassadeur et l'ambassade étaient ridicules. L'assaillant offrait de renoncer à ses deux provinces, de ne point postuler absent, el de venir en personne poursuivre les trois demandes ordinaires du consulat , pourvu que les levées nouvelles fussent congédiées, et que Pompée s'en allât en Espagne; c'était encore dicter la loi. Favonius, qu'on n'écouta pas, s'y opposa seul. Dans l'incertitude et le trouble des choses, le sénat, assemblé à Capoue, jugea prudent d'accepter, à condition que César retirerait ses troupes de tout ce qu'il occupait hors de son gouvernement; alors on retournerait

r«f., $9; CéÊÊr,DêML ci»,, i , de i h i3 ; Dion, 41 , da 4 ik 8; Lucain« i-3io :

.... Veniat loD0ft dnx pace mlutn* Milite cuDi taMto, partchqiic iii Itclla io(>atae Marcellusqiic loquai, et nomina vuiiuCaionrs.

154 wsTonuE

à Rome arbeTfT le traita. Caton même « ph^férait en ce moment la aerritnde à la guerre, * qnoiqu^on eût autant aîmé le roir commander en Sicile, que rester pour la délibération prochaine , où il était bien capable encore de noire.

Mais les denx chefs n*aTaient nnlle enrie de la paix; ils ne songeaient également qu*à détoamer Tattention, Fun de ses progrès, Tantre de sa fuite. On ne tarda pas beaocoap à s*en conraincre. Les lerées tant promises se faisaicnt mal, personne ne s'enrMait : on redoutait les cinq mille gladiateurs que César avait à Capoue; au lien de les armer, on les dispersa deux à deux chez les habitants. L*argent manquait ; on avait laissé à Rome le trésor public. Pompée manda aux consuls d'y retourner pour s'en saisir. « Retourner : atec quelle escorte? Revenir ensuite : qui le permettrait? » D'ailleurs, rien dé plus mince que les consuls; Labienus , non suivi , avait décidément peu d'importance, et son ancien général se montra si indifférent à sa désertion, qu'il lui renvoya exactement tout son bagage. Les gens de bien, c'est-à-dire les magnifiques , les riches^ commençaient à quitter leurs retraites et à remplir la cité. Ces Gaulois, qu'on disait si haineux contre César, lui offhiient dix mille hommes d'infanterie et six mille de ca- Valérie, à leurs frais, pendant dix ans. Pompée concentrait ses forces à Luceria, au lieu de couvrir le Picenum. Aussi ce fût un nouveau concert d'injures contre lui. « Jamais on n'avait (kit de fautes plus grossières; avait-on jamais vu un homme plus sot que ce Pompée, qui jetait la république en de si grands dangers , et tenait une conduite si puérile? Ni habileté, ni résolution, ni prévoyance, ni activité; il ne savait plus même la guerre. Curion, dans ses lettres , se moquait de la négociation, et César, ce dét( stable mais intrépide brigand , ne cessait d'avancer. » 11 prenait Pisaurum, Ancône, Iguvium sans combat. Les

GtKRRE CIVILE. 155

décurions d\4u\iinum signifiaient au commandant que les habitants n*avaient cerlainement pas envie de retarder, par un siège, un général qui avait si bien servi la république et par tant de hauts faits. Tout le Picenum témoigna le même empressement, sans excepter Gingulum, que Labienus avait bâtie récemment avec ses immenses richesses. Ceux de Sulmonc n'étaient pas moins disposés; dès que M. Antoine se présenta, ils ouvrirent leurs portes pour aller le recevoir, soldats et habitants. Enûn César, en moins d'un mois, était déjà devant Coriinium, que devait défendre Domitius , désigné pour commander en Transalpine.

A ce coup , on crut que Pompée allait se porter en avant et réparer ses délais; on interpréta du moins en ce sens la lettre quMl écrivit aux consuls sur cette nouvelle : a Le grand nom de Pompée jetterait ù. son approche une grande terreur. D Domilius, qui l'appelait vivement, et qui ne pouvait tenir avec une faible garnison , apprit bientôt que le grand Pompée s'en allait à Brundusium , et il se rendit. Afraniua fut vainement attendu. Le bruit se répandit à Rome que le vahiqueur arrivait, et le consul Lentulus, revenu pour emporter l'argent oublié, s'enfuit précipitamment, laissant encore une fois le trésor à prendre * .

Alors on ouvrit les yeux, et l'on comprit les desseins de

> Gc, teit fam,,^ 8-i5, i4-i4t >6-i9 \A Ait,.t'\^àit la à a6,8,d« t à 6, 9-s , i3; Ctf«ar, De bell. ciit.^ i , de i3 à i8 ; Dioa « 41 , de 4 à 16 { App., E/Af .» 3 ; Plue, Cés,t 40 ; Lucaio, 5-345 :

El i-i3i :

FortU in nrmis GaesareU Labienat erat, nonc transfuge vilb.

Detlidicît jam pace ducem, femTqac pctitor Mulia dare in vulgiu, toius popuUribiu aurit loipclU , plonsuque lui gauderc lliuulri , Nea reparare novaa vires, multuniquc priori Credere fortuns : tlat uia|;oi «onini» umbra.

i5G HISTOIRE ROHAIKB.

Pompée. Maigre ses fautes impardonnables , malgré son désarroi , s'il eût voulu sincèrement défendre la république, il pouvait encore lutter en Italie; il aimait mieux la traîner à sa suite, dans sa dépendance, loin dcRomc,a po « n'y rentrer qu'en maître , comme Sylla. C'était sa pcn- « sée secrète depuis deux ans; il méditait de soulever pour « cela la terre et les mers, de faire marcher sous ses or- « dres les rois étrangers , les nations les plus barbares, < Gètes, Arméniens, hommes de la Colcbide ; tous ces vais- « seaux rassemblés de Cholcos, de Tyr, deSidon, de Cypre, « d'Alexandrie, de Pamphylie, de Lycie, de Rbodes, de « Byzance, de Smyrne, de Milet, de Chio, de Gos, à quelle « intention, sinon d'intercepter les convois, d'occuper les « provinces à blé et d'affamer l'Italie * ? » n avait commencé à se trahir dès Luceria , par ses menaces de proscription contre les municipes, contre les honnêtes gens, contre tous ceux qui ne le suivraient pas. « Sylla, disait-il, l'a bien pu, pourquoi ne le pourrais-je? Tout son parti *y/laturisait, proscripturisait comme lui '. »

« Quelle diirérence dans César ! quelle adresse ! quelle rapidité I » Rien ne surpassait son ardeur dans l'action , sa modération dans la victoire. Il renvoyait libres tous les chefs opposés qui tombaient en son pouvoir, il empêchait

' Qc, A Jtt,, 8-11,9-9, '«>•

■ Cic, .4 Mt., 8-1 1 . i6 , 9-9 • «». « » . «5 • « '«* syllaluril animus «gns , et proscripturit diu... mero» proccriptionot, merot Sylla». » César, Xte Ml. ci'v., 1-33 i Lucain , 1-326 :

Et docilis Syllam scelerum vicisic magisiram.

Cssareas spéciale criicet , spéciale fatenas ,

El cnput hoc poftiium rosins , effutaque membra*

Cuni duce SylLino ([uriinus civilm Mla.

GLERRB ClVaS. 157

ses soldats de les maltraiter; il fit ainsi h, Tégard de Doniitius, et lui laissa même une somme considérable, quoique fournie par Pompée sur l'argent public. Aussi Taïrection prit bientôt la place de la crainte, surtout parmi les habitants des municipes et des campagnes, quand ils virent qu'ils pouvaient être tranquilles pour leurs champs, leurs métairies et leurs épargnes. « Ils le reçoivent comme un « Dieu, avec bien plus de zèle qu'ils n'en montraient au- « paravant pour la santé de Pompée. Ils ont peur, dira- « t-on ; mais c'est alors, répondent-ils, qu'ils avaient peur, c On tient compte au nouveau Pisistrate de tout le mal « qu'il ne fait pas : on espère en lui autant qu'on redoute « maintenant la cruauté de Pompée. » Réellement Ci'sar confirmait par toute sa conduite ces paroles qu'il écrivait à ses partisans : « Tâchons de nous rattiicher toutes les vo- « lontés et de nous procurer une victoire durable, puisque « les autres se sont perdus par la cruauté, excepté Sylla, « que je n'imiterai pas ; ce sera une nouvelle manière de « vaincre, par la douceur et la générosité ^ »

La suite était facile à prévoir ; les deux rivaux partirent le même jour (22 février 49), Pompée de Canusium, César de Corfinium pour Brundusium, et l'on doutait que Pompée eût le temps d'échapper. César, en effet, allait vite tout en proposant encore une entrevue , en faisant écrire par des amis communs et en écrivant lui -môme à Cicéron, pour que celui-ci fût médiateur, et surtout pour qu'il vînt à Rome appuyer le nouveau gouvernement « de ses conseils, de son crédit, de son autorité, d 11 était le 9 mars devant Brundusium ; il entreprit aussitôt une digue des deux côtés du port : c par là, il voulait forcer Pompée à s'embarquer

> Gc, À i^<f., 7-92 , 8-1 3 , i6 , 9-5 , i3 , i5, et entre la septième et la huif, wo/o la lettre de Cé«ar k Oppius et à Balbue ; Cétar, Ik beiL ciV., i.|5, aS*

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