CÉSAR EN ÉPIRE
éclaircir les césariens et rompre leurs elTorts. Hs se livraient de fréquentes escarmouches. Les césariens manquaient de blé; pour y suppléer, ils pilaient une certaine racine et la détrempaient avec du lait ; ils en jetaient dans les lignes assiégées en disant qu'ils mangeraient des écorces d'arbres avant de lâcher Pompée. Néanmoins, un tel courage n'écarlait pas tous les dangers. Pompée, instruit par deux transfuges des endroits faibles du camp de César, attaqua si à propos, que la neuvième légion fut rompue, et que la présence de César ne put empêcher une déroute générale. S'il saisissait une aigle, on la lui laissait dans la main ; s'il arrêtait un cavalier, celui-ci sautait à bas pour s'enfuir. L'ennemi était maître du camp s'il eût osé, et la guerre finissait tout d'un coup. Mais Pompée se défia d'un succès si facile , craignit une embuscade et n'acheva pas. Labienus s'y trompa également , et crut avoir tout fait par le carnage des césariens restés hors de leur retranchement ; il se fit amener ensuite les prisonniers : « Eh bien , mes compagnons, leur dit-il, les vétérans ont-ils toujours l'habitude de vaincre? » Et il ordonna de les massacrer. Vingthuit enseignes perdues, une défaite entière qui n'avait dépendu que de l'ennemi, tant de honte fut vivement senti des vaincus. César n'eut pas besoin de grands reproches; ils s'accusaient eux-mêmes, ils demandaient qu'on les décimât, qu'au moins les porte-enseignes fussent mis à mort. La douceur de César , qui ne consentit qu'à en dégrader quelques uns, accrut encore l'ardeur de réparer cette faute; ils seraient retournés au combat sur-le-champ : César aima mieux réserver ce dévouement pour une occasion plus favorable, et prit le parti de décamper pour porter la guerre sur un autre terrain. Après avoir déposé ses blessés dans AppoUonie, il se dirigea en Thessalie, où son lieutenant, Calvisius , avait été battu par Met. Scipion. D'autres lieutenants couraient en Macédoine, en Étolic et ailleurs, amasr
KM HISTOItl ftOHAIlfK.
sanl des vivm; et gagtiant les Grecs , qu'e(n*ayaient les rapines des cheft pompéiens*.
Le combat de Dyrrachium inspira aux vainqueurs une Joie et une confiance extrêmes. L*entière défaite de César ne devait pas être plus difficile. Cicéron seul ne pensait pas ainsi ; il était venu, selon lui^ « par un engagement de ré- « putation, une sorte de devoir Deital, et s'était jeté desang- « froid, de même que TAmphiaraûs de la fable, dans le « péril qu'il voyait. » Quoiqu*il eût prêté à Pompée une somme considérable dans Tcspoir d'en retirer quelque avantage et quelque honneur, si les aflaires se rétablissaient, il espérait peu le rétablissement. Comme les troupes étaient nécessairement distribuées sur tous les points de la guerre , et l'armée principale non encore réunie , il faisait peu de fond sur une milice peu nombreuse et for* mée à la bâte. Il n'avait pas besoin des lettres de son gendre Dolabella pom* comprendre que la gloire de Pompée, après la perte de ses vétérans d'Espagne, serait mal sout. nue par ces rois et ces nations barbares contre les vieilles bandes de la Gaule. Il exagérait tellement les forces de César, que Pompée disait : « Pour nous craindre, il faut que Tullius passe de l'autre côté. » Rien ne plaisait au grave consulaire de tout ce qu'on ikisaitet de tout ce qui se passait ; il était surtout choqué des menaces continuelles de proscription qu'il entendait autour de lui, et « il en prenait la victoire en horreur. » Il se promenait tout le jour dans le camp, d'un air chagrin, ne sortant de ses mornes réflexions que pour darder ses brusques ironies à ceux qui l'abordaient, et se dédommageant par ses bons mots du peu d'importance qu'obtenaient sa personne et ses conseils. On lui avait dit & son arrivée qu'il s'y prenait un peu tard :
' r.cs.ir, De hell. civ.^ do 33 à 8i ; App., F^f ., « ; Hton « t^x-iOf Si ; Plut., Cet., 15 , 46, Pomp,^ 6o ; Su<»l., CVï., ( 8.
C£SAR £.N £riR£. iG7
«J'arrive encore trop lot, rcpril-il, puisqu'il n'y a rien da prôt. » Une autre fois, comme on louait Théophane, Tat- Ihuichi de Pompée et l'intendant de ses ouvriers : « Qu'on est heureux d*avoir un Gi*ec pour capitaine ! » Un nouveau» venu ayant rapporté le bruit qui courait en Italie, que Pompée était assiégé dans son camp , il lui dit : a Tu t'es donc cm^ barque tout exprès pour t'en assurer de tes yeux ? » Tous ses avis étaient pour la paix, et quand il vit l'obstination odieuse du parti, il conseilla au moins à Pompée de traîner, autant qu'il pourrait, la guerre en longueur. C'était, en elTet, le plus sûr moyen de ruiner César, d'asseoir l'au* torité du sénat résidant à Thessalonique, et de prévenir les avides cruautés de la victoire. Pompée semblait à la fm adopter cette vue prudente, lorsque le succès de Dyrracbium lui donna trop d'assurance dans ses soldats. Il écri- -vit de tous côtés cette nouvelle , comme si déjà l'ennemi était perdu ^
Tout le parti n'en faisait pas le moindre doute : quelques uns même, comme Àfranius, nouvellement arrivés d*Espagne, proposaient de rentrer dans l'Italie, qui était le prix de la guerre et qui entraînerait tout l'Occident. Mais Pompée ne supportait pas l'idée de paraître éviter une seconde fois César , et d'abandonner Scipion avec tout ce qu'il y avait de Romains distingués épars dans la Grèce, n prit donc le chemin de la Tbessalie, où, réunissant à son armée celle de son beau-père, il serait plus en état de livrer une bataille générale. C'était précisément ce que cherchait César, marchant contre Scipion. Cependant, à peine Pompée se retrouva-t-il en présence , qu'il revint à son premier plan de temporisation ; et Ton doit reccmnaitre que Pompée , jusque-là plus brillant de bonheur que de talent ,
> GÎB., («le. /bu., 6-6, 9-9i 1-3> ^ ^tf** ■ «-^ 4. ^> f fcÂlii^M »<-i5 { Fini*, Cic, 49i *«•
i68 HISTOIRE ROMAINE.
monlra, dans celte dernière guerre, une véritable habileté. Il eût ainsi, selon toute vraisemblance, détruit le plus terrible adversaire. Personne ne voulut comprendre cela : les uns, jeunes et présomptueux , les autres vieux et pesants, tous également incapables d'une tactique patiente, tous également avides de richesses, voulaient le combat qu'ils regardaient comme gagné d'avance. Quelques uns envoyaient déjà leurs amis ou leurs esclaves à Rome, pour y retenir les maisons les plus voisines du Forum, dans la perspective de briguer bientôt les charges. Scipion, Lentulus et Domitius se disputaient le grand-pontificat, dont César était revêtu. On proscrivait, non point nominalement, mais en masse, tous ceux qui étaient restés en Italie. Un Fanius s'adjugeait les biens d'Atticus; Lentulus,ceuxd'nortensius et les jardins de César. On accusait Pompée de se perpétuer à dessein par ses délais dans le commandement; on l'appelait Âgamemnon, roi des rois; les plus lâches le taxaient de lâcheté. Afranius, qui avait peut-être vendu son armée en Espagne, demandait pourquoi Pompée n'allait pas « combattre ce marchand , dont il avait acheté ses gouvernements. » Les chevaliers , tout fiers de leur nombre et de l'éclat de leurs armes, commençaient à ne plus dissimuler qu'il fallait se défaire promptement de César pour se débarrasser aussitôt après de Pompée. Voilà ce qui aveuglait les plus sages, et Favonius s'écriait : a Nous ne mangerons pas encore cette année des figues de Tusculum, pour ne pas ôter à Pompée le pouvoir absolu. » Enfin, on remarquait que Pompée n'avait confié aucune fonction importante à Caton, et Favait laissé à la garde des bagages dans le camp de Dyrrachium , par la crainte qu'il ne le forçât de déposer le commandement dès que la victoire serait obtenue. Malheureusement, le soupçon d'ambition était trop bien fondé; Pompée, tout à la fois, craignait de perdre son autorité et ne voyait de sûreté pour la défense commune
BATAILLE DB PHARSALE. iGO
que dans son plan de campagne. Il n'avait pas assez de fermeté ni d'adresse pour dominer ou pour résister ; il se laissa vaincre par les siens, et fut vaincu avec eux*.
La bataille se livra dans la plaine de Pharsale (48), près de FËnipée. Les césariens, avertis par les mouvements de l'autre camp qu'ils allaient enfin en venir aux mains, commencèrent par abattre en silence leur retranchement. L'ennemi, à cette vue, s'imagina qu'ils se préparaient à fuir; Pompée comprit au contraire qu'ils n'attendaient plus rien que de la victoire, ^t il gémit secrètement d'avoir à combattre contre des bêtes féroces, que la faim seule aurait pu dompter. Ses troupes étaient de plus du double supérieures en nombre; il comptait principalement sur ses sept mille chevaliers, auxquels César n'avait à opposer que mille cavaliers gaulois. Mais le nombre fut surmonté par la valeur et l'impétuosité de l'attaque; et quand les chevaliers s'avancèrent sur la cavalerie opposée , pour la renverser et envelopper la dixième légion , une manœuvre convenue découvrant aussitôt six cohortes de réserve, ces trois mille hommes coururent à leur rencontre, le javelot en main au lieu de le lancer, et leur portant la pointe au visage. « Ces jolis danseurs , avait dit César, ne soutiendront pas de telles blessures. )» En effet, déconcertés par une escrime si désagréable , ces jeunes délicats détournent les yeux, ne songent qu'à préserver leur beauté menacée, et prennent honteusement la fuite.
Dès ce moment la journée fut décidée. Pompée, étourdi de ce coup, comme un homme qui n'a plus sa raison, abandonna tout, et se retira silencieux dans sa tente; son infonterie rompue, son camp forcé: « Quoi ! s'écria-t-il , jusque dans mon camp ! » Sans dire un mot de plus , il
• PInl., Pomp.f 70, 71, 7«, Cés,t 47, 48, 49 , Cat,, 6a ; Cic, J Au,, 11-6 ; Dion , 4a-5; App., Efc^., a ; Florns , 4-9 •
170 HISTOIRB EOMÀIDIE.
changea de vêtements, et se sauva suivi de quelques amis. Les vainqueurs trouvèrent sous les tentes ornées de myrtes, des lits couverts d'étoffes précieuses; des tables dressées, de la vaisselle d'argent, des urnes pleines de vin, et tout Fappareil d'une fôte plutôt que d'une bataille, tant était folle la présomption des pompéiens.
César assura sa victoire, comme il l'avait achevée, par sa clémence : au plus fort de l'action, il avait fait crier par des hérauts : « Épargnez les citoyens, sévissez contre l(*s auxiliaires; » et les Italiens de l'armée ennemie n'avaient plus fait de résistance. Q les incorpora dans ses légions; les chefs ne furent pas plus mal traités ; ceux qu'il retrouvait armés pour la seconde fois obtenaient aisément grâce par quelque intercesseur. Il ne se vengea pas non plus des princes ni des peuples qui avaient pris parti contre lui, et ne témoigna que du mépris pour ceux qui abandonnèrent l&chement son rival après en avoir reçu protection.
Il est vraisemblable qu'il l'eût épargné lui-même, s'il eût pu l'atteindre. Il le suivit de près dans Lurisse et Àmphipolis : là, il perdit sa trace et passa au hasard en Asie. En traversant l'Hellespont sur une barque, il rencontra une escadre pompéi^me, commandée par L. Gassius, et lui ordonna de se rendre ; Gassius , stupéfait de cette apparition victorieuse et de ce ton d'autorité , se rendit sans son* ger à l'importante capture qui se présentait ^ Gésar enfin ayant su que Pompée avait été vu en Gypre, et coi\iecturant alors le lieu de sa retraite, se dirigea vers l'Ëgypie avec trois mille légionnaires et huit cents cavaliers sur des vais^ seaux rhodiens.
Pompée, en effet, avait mallieureusement choisi cet asyle,
■ App., I:^#., 9 ; Dion , 4a-6; Suét, Cés.^ 69 ; Cic, A Att. , ii-i5, cC Phiiifrp; 1-1 1 , détruit l'anecdote do Plularque et d'Appien, en disant que Cawius avait rëtolu de tuer Céaar à rcraboucbure du Cydnus, si le vaiiu|ueur n'eût c1ian(;c sou poioldodcbarqucmcut.