RÉVOLTE DB LA 10° LÉGION
César, au reste, savait bien n'être plus indulgent quand il n'y avait pas d'utilité : les soldats de la dixième légion réclamaient séditieusement les gratifications depuis si longtemps méritées et promises ; il les assemble inopinément au Gbamp de Mars , il monte sur son tribunal , leur ordonne de parler, et , déjà embarrassés en présence de celui qu'ils ont salué tant de fois du titre d'impera^or, ils n'osent plus demander de l'argent , ils demandât leur congé , pensant bien qu'à la veille d'une guerre, il ne voudra pas les licen* cier. «Je vous licencie, » leur diMl ; et comme il les voyait surpris , il ajoute : a Je donnerai cependant ce que je vous ai promis quand j'aurai triomphé avec les antres. » A ces mots, agités de bonté et d'espoir tout ensemble , ils atten* dent en silence quelques exhortations. César se tait égal^ ment; quelques amis le sollicitent de ne pas laisser plus longtemps ses compagnons d'armes inquiets avec ce bref et sévère langage ; il reprend la parole en les appelant non plus compagnons, mais quirites^ comme s'il les avait déjà licenciés. Alors ils n'y tiennent plus. Ce nom dont les Ro* mains étaient jadis si fiers, leur semble une injure, un déshonneur : ils s'écrient qu'ils le suivront. César refuse et descend de son tribunal ; ils lui crient plus fort, qu'il reste, qu'il les punisse. Il s'arrête un moment comme incertain, puis revenant : « Je ne punirai personne, mais je suis lâché que ceux de la dixième , que j'ai toiyours préférés aux autres, se portent à de pareils désordres ; je vous ac^ corde votre congé, mais vous vous représenterez et vous recevrez les récompenses promises quand je serai revenu d'Afrique. Je vous donnerai des terres , non comme Sylia' , en confisquant, mais sur le domaine public ; je partagerai mes propres biens, et s'ils ne suffisent pas, j'en achèterai de mon argent. » Tous les autres soldats applaudissaient, mais ceux de la dixième étaient seuls tristes d'avoir mécontenté César, et ils insistaient pour qu'on les dé-
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cimât ; il ne voulut pas pousser plus loin leur douleur^ et leur pardonna. Bientôt il passa en Afrique ^
Gaton 7 était arrivé depuis longtemps avec Sextus , qui lui avait appris en Gyrénaïque la triste fin de Pompée. Il y amena dix mille hommes, rendit quelque énergie à une armée qui souffrait de la mésintelligence de Scipion et de Yarus , rabattit en vrai Romain les hauteurs de Juba , qui en profitait pour tenir ces deux chefs dans sa dépendance et les traiter comme ses satrapes. Tous offrirent le commandement à Gaton ; comme il n'était que proprétcur, il refusa par une observance invincible des légalités , qu'il s'imaginait défendre ainsi, quand il n'y avait plus de justice nulle part , et quand les armes seules pouvaient décider. Il fit donc reconnaître comme général Met. Scipion , qui avait le rang supérieur de proconsul, et dont le nom , suivant un oracle vulgaire, devait toujours être victorieux en Afrique. Il lui conseilla seulement, comme auparavant à Pompée, d'éviter une bataille, et de miner par temporisation les forces de la tyrannie. Pour lui, il se chargea de garder Utique , de la fortifier, d'y ramasser des approvisionnements. Il eût mieux fait d'exécuter lui-même ses conseils. Il le reconnut trop tard aux lettres présomptueuses de Scipion, qui le raillait sottement de se tenir enfermé dans une place bien munie. Il offrit alors inutilement de passer en Italie et de retenir Gésar par cette diversion; il ne cacha plus qu'il désespérait de la guerre et du rétablissement de la république par un tel défenseur, qui menaçait déjà d'une insolente tyrannie.
Les choses se passèrent en Afrique comme en Épire et en Thessalie. Gésar chercha encore le succès dans l'audace. Il commença presque sans armée ; quand il reçut toutes ses troupes , les subsistances manquèrent. Il essuya deux
I App., F//^., 3 ; Dioo, ^%S%, 53 ; Suét., Cés,^ 70.
CÀTON À UTIQUE. 181
échecs, el son camp eût pu être pris, si Petreius n'eût voulu réserver à Scipion Tbonneur de la victoire. Ensuite, la jonction des levées de Juba lui opposa quatre-vingt mille hommes ; il n*en avait pas la moitié : ce fut tout cela qui lui donna encore la victoire, parce que ses ennemis la réputaient infaillible pour eux. Serré entre leurs trois camps, il les sépare en marchant sur la ville de Thapsus comme pour l'assiéger, tombe à Timproviste sur Scipion , met ses troupes en déroute, et d'une même course va battre Afranius et Juba Fun après l'autre ; ce fut l'affaire d'une matinée.
Il se dirigea ensuite sur Utique , afin de prendre Caton vivant. A la nouvelle du désastre, Caton assembla son conseil, composé d'un certain nombre de sénateurs et de trois cents citoyens romains occupés de négoce ou de banque à Utique ; il proposa de soutenir un siège. Juba , caché dans une montagne , et Scipion sur un vaisseau à l'ancre non loin de la ville , lui promettaient encore des secours ; un corps considérable de cavalerie, échappé à la défaite, s'approchait dans la môme résolution. Le courage manqua aux trois cents; ils regardèrent avec horreur le moindre péril pour eux et pour leur fortune ; aussi Caton dit, en apprenant que C^r s'avançait : « Quoi ! il nous prend donc « pour des hommes! » U ne songea plus qu'à protéger la fuite des uns et des autres ; pour lui , il ne voulut pas en tendre parler de soumission : resté avec son fils et quelques amis, 11 prit le bain, soupa, discourut de philosophie, et soutint rudement les paradoxes stoïciens. Quand il fut dans son lit, il ouvrit le dialogue de Platon sur l'immorlalilé de l'ame, et, ne trouvant plus son épée à son chevet, il la demanda. Comme on refusait de lui répondre , il frappa si fuWeusemënt un esclave au visage, quMl en eut la main ensiinglantée. Son fils et deux amis accoururent fondu nt en larmes : « Que ne me fait-on lier les mains der- II. »«
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rière le dos, s'écria-t-il, pour me livrer à César î » Enfin, on le laissa seul comme il Texigeait; on lui donna son épée, il dit : <i Je suis maintenant mon maître ; » il acheva sa lecture , et s'endormit profondément jusqu'à minuit. Après s'être informé si les fugitifs avaient mis à la voile, il se perça de son épée au point du jour. On le trouva baigné dans son sang ; on mit un appareil sur sa blessure , il Tarracha et expira : il avait quarante-huit ans. César n'arriva qu'après ses funérailles, et regretta d'avoir perdu la gloiitî de lui sauver la vie (46).
:^rivés de la ressource d'Utique , les principaux chefs vaincus, Petreius, Juba, Scipion, se tuèrent également pour ne pas tomber entre les mains du vainqueur, dont la ch'*mence souffrit cette fois beaucoup d'exceptions: trois cents pompéiens, parmi lesquels Afranius, furent égorgés ; le [)ctit royaume de Juba supprimé augmenta la Numidie , qui reçut Salluà. ""'* 'rnuvemeur- César avait débarqué eu Afrique le l*" jui* ., . ^ Partit le 13 juin *.
' App., t/*^., a ; Dion , ^i'-5^, ^fr, 43, de 3 à i3; Florut , 4-a j Plot., Ces,, S^, 58, 59, Cal.f de 63 à 79 ^ lUrtius , De beU. Jfr.