‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 4 sur 102 · LUCULLUS. O · texte numérisé non relu

LUCULLUS. O

de Lucullus et de son arrogance continuelle. Àppîus GIodius, son beau-frère, se montrait plus mécontent, et ne cessait d'aigrir les légionnaires ^

Il est vrai que Lucullus recevait , autant qu'il pouvait, les villes ennemies à composition , qu'il en pressait peu le siège par cette raison; qu'il n'accorda que malgré lui le pillage d'Àmisus, et préserva lesSinopiens : mais son armée regorgeait de butin dans le Pont; la première victoire sur Tigrane fut magnifique de dépouilles; la prise de Tigranocerte avait produit buit mille talents d'argent monnayé , qui furent partagés, outre huit cents drachmes par tète sur le reste du butin , sans compter tout ce qui revint des autres palais de Tigrane dans la Gordyène et ailleurs. Tous s'étaient enrichis, et on admirait que Lucullus, ayant refusé trois mille talents décrétés par le sénat, eût fourni à tous les frais de la guerre par la guerre même , sans coûter un seul denier au trésor public *. Le mécontentement avait donc une autre cause , et venait de plus loin , de Rome même.

Lucullus, consul , traitait l'Asie mieux encore qu'il n'avait fait précédemment. Chargé par Sylla de répartir les contributions, il avait adouci de tout son pouvoir cette cruelle exaction. Revêtu, à son tour, de l'autorité supérieure , il répara fermement les maux qui poussaient les habitants de ces provinces dans le parti des ennemis. Dès son arrivée , il avait prévenu im soulèvement , en modérant, par ses remontrances, la rapacité des publicains et des usuriers. Ensuite, vainqueur de Mithridate, il contint, par des mesures efficaces, ces « harpies qui enlevaient la subsistance des peuples. » Il fixa l'intérêt de l'argent à un pour cent par mois, sans qu'on pût rien exiger au-delà;

* Plut., iMeuUnSy 49, 5o$l)ion , 35-17.

^ PluL, iModlus « ao , i8« 33 , 43, 44 ; App., Guerru de MiihriJutê.

0 RISTOIM ROMAINE.

il abolit toute usure qui surpassait le capital , et, ce fut le point important, il décida que les créanciers ne percevraient ((ue le quart du revenu des débiteurs , et cpie celui qui aumit accru le capital par rintorét , perdrait Fun et l'autre. Par ces règlements, toutes les dettes furent acquittées en moins de quatre ans , et les biens-fonds revinrent entiers aux propriétaires. Ces dettes, communes à toute la province d'Asie, étaient le résultat de la taxe imposée par Sylla , payée au moins deux fois , et portée , par les usures accumulées , de vingt mille talents à plus de cent vingt mille. Si donc Lucullus étala depuis , en Italie , la plus fastueuse opulence , du moins il ne Tavait prise que dans le butin de S(»s victoires.

Cette conduite, qui l'environnait d'affection en Asie, fit jeter les hauts cris à Rome. Les publicains y soulevèrent , contre un si ruineux exemple, tous les intéressés. On avait commencé à blâmer la guerre contre Tigrane , expc^dition téméraire, entreprise d'ambition et d'avarice, sans utilité pour la république : ces déclamations concertées avaient des échos tout prêts dans le camp ; Clodius , méprisé pour ses infamies, sans compensation de talents, saisit ce moyen de se donner quelque importance, et ce fut lui surtoiit qui excita la sédition de Tarmée *.

Il est évident, par la disgrâce de Lucullus et l'influence des publicains, que la noblesse chancelait de nouveau, que l'ordre équestre avait rappelé de l'oppression de Sylla, et cela n'avait pu s'op(^rer sans que le peuple eût recouvre toute sa force tribunitienne. Ce fut principalement l'œuvre de Pompée, qui en recueillit aussitôt tous les fruits. Pompée-le-Grand, car il avait publiquement adopté ce surnom depuis son départ de l'Espagne, savait habilement se faire honneur du succès , du sien et de celui des autres. Ce fut

• Plul., lucuUutf r. •' » *9i Mi Won, SS-iy.

POHPÉE. 7

ainsi qu'il fil réellement lui-même sa gloire et son mérite. Le vulgaire, qui admire facilement le bonheur dans les armes , applaudissait à son jeune héros; on ne pensait plus au vieux Metellus, et «c personne n'eût osé dire , même en plaisantant, qu'un autre que Pompée eût vaincu Sertorius. » Pompée avait encore exterminé les gladiateurs, et c'était beaucoup pour Crassus qu'on lui accordât sa part dans cette campagne si difficile de six mois, achevée par lui. Crassus, vivement piqué de la vanité de son rival, avait beau dire, quand on annonçait le grand Pompée : « Quelle taille a-t-il? » il jugea prudent de dissimuler, et rechercha sa faveur pour obtenir avec lui le consulat. Il avait, sans contredit, plus de droits à cette charge par son âge et par sii préture. Pompée , â trente-quatre aas , simple chevalier, n'ayant jamais été ni préteur, ni questeur, n'en fut pas moins désigné le premier ; outre sa réputation militaire, une raison très -forte parlait pour le jeune glorieux : il avait promis de rétablir la dignité du tribunal ^ A peine furent-ils en fonctions (70) qu'ils montrèrent leur mésintelligence. Pompée se sépara publiquement du sénat, dont il n'avait plus besoin , et se rapprocha des chevaliers cl du peuple ; il commença par la loi Pompeia, qui rendit aux tribuns leurs anciennes prérogatives, et , avant la un de Tannée , par la loi Aurélia du préteur L. Aurelius Cotla , il partagea la judicature entre Tordre équestre, les sénateurs et les tribuns du trésor *.

Le procès de Verres était venu à propos autoriser de tels changements. Après trois ans du plus horrible brigandage , Verres venait d'être cité en jugement. Cicéron se porta pour la première fois accusateur : ce n'était point changer

• PIttt., Pomp., 1», 19, ao, Crassus, 7, i5 ; App., E^u^., t ; Oc, In Ferr., i,n.45.

■ liai., Pomp,, %i ; Céiar, De beUe civ,^ l ; Cic, H Verr., patsim; AsconiU9, £&.; Vcll., a-aa.

8 HISTOIAE fiOVAINE.

de rôle , comme il le disait lui-même , puisqu'il défendait par là les malheureux Siciliens. Il le fit avec un noble et courageux désintéressement. Il fut obligé d'abord de plaider pour garder Taccusation , ensuite il alla en cinquante jours rassembler toutes les preuves au péril de sa vie , à travers toutes les embûches : il avait essayé de piquer d'honneur les juges : « Ceux qui veulent, disait-il, que les « jugements restent aux sénateurs, se plaignent de ne pas « trouver d'accusateurs ; ceux qui pourraient l'être allè- « gucnt la sévérité des jugements. Cependant , le peuple « romain n'exige point l'ancienne rigueur; le désir de quel- « que justice lui fait redemander avec instance la puissan- « ce tribunitienne , et la légèreté des jugements , un autre « ordre de juges. La faute et le déshonneur des juges est « même cause qu'on veut la censure, qui semblait aupara- « vant si désagréable. Depuis longtemps, cette opinion fu- « neste s'est répandue à Rome , et jusque chez les nations « étrangères, que dans nos tribunaux nul homme qui a do « l'argent, si coupable qu'il soit, ne peut être condamné. « Dans cette situation, lorsqu'on se prépare avec des con- « tentions et des lois à enflammer la haine contre le sé- « nat, Verres est traduit en jugement, condamné dans l'oiK pinion de tous; mais par son immense richesse, il es- « père, il se vante d'être absous. Je viens donc, dans cette « attente générale, non pour accroître la haine, mais pour « réparer la commune infamie, et j'ai amené devant vous « un homme en qui vous puissiez recouvrer l'honneur per- « du des tribunaux et l'estime publique. »

Les juges avaient été si peu sensibles à ces raisons, que l'affaire fut traînée jusqu'au dernier jour de la préture de Glabrion , d'où Ton comptait remettre au prochain consulat d'Hortensius, un des protecteurs du coupable. Un jour ne suffisait pas , en effet , pour la plaidoirie. Cicéron s'y prit habilement , dit qu'il n'était pas besoin de plaider,

PROCÈS DE TBARÈS. 9

produisit les témoins, et obligea ainsi les juges à prononcer, llortcnsius, qui n'avait pas osé ouvertement défendre Verres, se présenta néamiioins pom* la fixation de Tamcnde. Cicéron la porta à sept cent cinquante mille deniers , et celapanitsi peu, qu'on Taccusa de s'être laissé gagner aussi ; mais la reconnaissance des Siciliens , et son désintéressement pendant son édilité, le justiQèrent pleinement. Quant à Verres , dès qu'il vit sa condamnation certaine , contre son espérance, il partit avant la sentence ; il avait souvent dit, en Sicile, qu'il n'amassait pas pour lui seul ; que, dans la distribution de ses trois années de préture, il serait fort content du gain de la première année, la seconde étant réservée pour son avocat et ses défenseurs , et la troisième, la plus abondante , pour ses juges. Il ne perdit ainsi que les plaisirs de Rome ; il gagna sans doute, puisqu'il ne fut point défendu, une grande partie de la récompense stipulée pour les défenseurs, et il alla jouir en exil, jusqu'à un Age assez avancé, de son opulent opprobre K

Le tribunat relevé, les chevaliers replacés dans les tribunaux, une simple démarche mit le comble à la popularité de Pompée. Les censeurs ayant ordonné le dénombrement, le consul y parut comme chevalier, menant son cheval par la bride ; on lui demanda s'il avait fait toutes les campagnes exigées par la loi : « Je les ai faites , répondit-il , et je n'ai jamais eu d'auti'e général que moi. « Cette réponse fut accueillie par des acclamations, et les censeurs, se levant, le reconduisirent chez lui pour flatter la multitude, qui suivit en applaudissant. Que servait à Grassus contre un pareil rival la faveur du sénat et sa propre munificence? Le peuple lui sut gré d'un festin de dix mille tables , et d'une distribution de blé à chaque citoyen pour

* Cic., DiWr inVerr,, o. 8,4» /■ / crr., d. it *« 3i , ^7, 4<* i W«*'i Cic, , io.

10 msTOiM lOMÂmB.

trois mois, mais il ne régalait pas à Pompée. La graliliide fui plus vive lorsque , le premier, il céda aux prières générales, el tendit la main à son collègue en signe de réconciliation ; tous deux , en même temps , licencièrent leurs troupes, qui semblaient assiéger la ville et troublaient, par une vague inquiétude, la joie des bienfaits récents •. Ce fut lo dernier acte de ce consulat.

Un autre homme, à cette époque, occupait d<^à, avec moins d'éclat, mais avec plus d'habileté, Tafiection du peuple. César avait reparu. Une aventure de son second voyage en Orient eût pu déjà révéler à des esprits attentifs ce génie si souple et si entier tout ensemble, qui se cachait sons une mollesse si gracieuse. Pris par les pirates, qui lui demandèrent vingt talents de rançon , il se moqua de ces rustres, et, pour leur apprendre quel prisonnier ils tenaient, il leur promit cinquante talents, et imposa cette dépense à diverses villes d'Asie (75). Pendant trente-huit jours que ses amis employèrent à rassembler la somme , il vécut au milieu de ces brigands comme eût fait un prince au milieu de ses gardes ; il jouait , s'exerçait avec eux , composait el leur lisait des poèmes el des harangues , les traitant d'ignorants et de barbares, s'ils n'avaient pas l'air d'admirer. Quelquefois même il les menaçait en riant de les faire pendre. Il n'y manqua pas. L'argent compté, il les quitta, arma (pielques vaisseaux à Milet, revint les attaquer dans l'Ile de Pharmacuse, les emmena , eux el leur butin , à Pcrgame, el, comme le gouverneur d'Asie, pour s'approprier leui's Irt'^ors , se réservait de juger à loisir les prisonniers , César, sans s'inquiéter de sa décision, les fit aussitôt pendre , comme il l'avait dit *.

' Ptiit., Pomp.^a , Crai^.f iH; App., Eyu^,> !•

• Plul.,rjf., a ; Siu't., tVï., 4 • Il y a clilT<Jroiiccpourriîpoqiicciilpe tes deux liimoriciis ; l'ordre du rt'cii do Siiéloiic m'a ^>arii préfiSrablu. VtfU.,a->S<

CÉSAR* il

En peu d*aiinoes,sans avoir rempli d'autre charge que celle de tribun légionnaire, il se trouva assc2 puissant pour aider Pompée à rétablir le tribunat, et pour obtenir, par la loi Piotia, le rappel des réfugiés d'Espagne *, c'csl-iKlire des restes de Tancienne faction. Questeur (68), il osa davantage : il venait de perdre Cornelia, il prononça son éloge funèbre, usage inusité pour les jeunes femmes. Aux fiu)érailles de Julia, sa tante, veuve de Marins, il fit paraître les images du vainqueur des Teutons : ces deux choses cliarmèrent le peuple. Sa questure en Espagne se passa sans exploits , et, à la vue d'une statue d'Alexandre, il soupira de n'avoir encore rien fait de mémorable à l'âge où ce prince avait conquis l'Asie. Cependant , plus avide encoie de domination que de gloire, il revint avant le temps (G7) , parcourut les villes transpadancs qui s'agitaient , peu satisfaites du droit latin acquis par la guerre sociale , et il commençait k les soulever , sans les consuls qui retardèrent pour cette raison le départ des levées déclinées contre la Cilicie ', Il entra ensuite dans les complots secrets de cette époque pour la ruine de la république, et il n'eût été qu'un conspirateur, un complice de Gatilina , si les circonstances ne l'eussent contraint d'être César.

Toutes les ambitions se remettaient en mouvement; mais comme , après une violente maladie , les membres longtemps épuisés n'exercent que peu à peu leurs forces recouvrées et se défient encore de leur promptitude nouvelle, chacun s'essayait à l'avenlurc. L'ordre équestre se trahit le premier : le tribun Roscius Ollion, par la loi /?05cia theatrcdis, assigna dans les théâtres quatorze rangs de sièges aux chevaliers qui possédaient quatre cent mille sesterces; les autres chevalière étaient formellement ex-

* Suét, César, 5.

* Pluu, Ces., la ; SiiéL, C</«., 8;Torreu(iu5 et Cosauboo, ib.

12 UISTOIBB AOMAINB.

dus. Le peuple fut longtemps choqué de cette distinction, qui séparait ostensiblement la seconde aristocratie. Cornélius, autre tribun, proposa d'ajouter à la sévérité des lois déjà existantes sur la brigue (67); car, depuis le rétablissement du tribunat, tous les anciens sénateurs , chassés par les censeurs, intriguaient à Tenvi pour se réintégrer par le moyen de cette charge. Le sénat se saisit de la loi pour radoucir et la rendre plus praticable, et il ordonna aux consuls Acil. Glabrion et Calp. Pison d*y substituer la loi Acilia-Galpumia , qui, outre Tamende infligée , écartait des magistratures et de la curie tout citoyen condamné pour brigue. Les consuls réussirent même à repousser du consulat un obscur tribun, Palicanus.

Cornélius se vengea de sa déconvenue par une autre proposition bien plus importante, en prescrivant aux préteurs urbains de se conformer exactement, le long de Tannée, à leur édit prétorien. Les nombreux intéressés laissèrent passer sans bruit cette loi Comelia pour la faire aussitôt oublier. Plusieurs réformes non moins gênantes et fort contredites attirèrent à Cornélius beaucoup d'ennemis. L'aSection du peuple le protégea d'abord au sortir de sa charge ; Taccusation , reprise de nouveau, soutenue par plusieurs sénateurs, tomba devant Téloquence de Cicéron et Tappui de Pompée *.

A Pompée appartenait, sans partage, la gloire et la faveur, qu'il ménageait avec soin comme une femme vaine sa beauté, évitant de s'exposer au grand jour du Forum ,

* Ascon. , In Comelian,; Cic, Pro Jfiinnt., iQt aS, Philipp.^ a-iS; Plut., Cic., i8; Plin., 7-3o; Dion, 36-!i3; Val. Max., 3-8; Vdl., s-aa; Tac, Ann,f i5>39; Paul Mauuce, De legibus. Ce tnilé sur les lois mmiiioca c»l peut-^trc le meilleur qu'on ait fait. Rosin , 8-i ,7, ag, 5-4 ; Juv., 14-309 :

> . ..... 1 . KFfii'C su m m ) m

Bis scptem ordiuibui , quam Icx di^iLttur Oïliuuis.

LES PIRATES. i5

aux ardentes rivalités du barreau, ne paraissant que rarement et à propos, toujours accompagné d'un cortège nombreux et empressé, qui lui donnait un air de grandeur. Il ne demandait rien ; ses amis demandaient bien plus sûi'cment, pour les services qu'il avait rendus, une récompense qui en devait être la garantie. L'occasion n'était pas difiicile à trouver : le tribun Gabinius proposa de lui confier la guerre contre les pirates *.

La conquête de la Cilicie par Servilius restait sans effet : un seul point troublé, quelques forteresses détruites , n'interdisaient ni une si vaste mer , ni tant de rivages à ces hommes animés par la cupidité. Le proconsul Cec. Melellus cittaquait avec succès la Crète depuis plus d'un an ; mais cette lie même soumise, on n'aurait rien gagné : « Ces amphibies , impatients de la terre, sous les deraicrs pas des Romains partis , auraient de nouveau saule dans leurs ondes plus loin qu'auparavant *, » comme ils avaient fait en CiUcie. C'était la Méditerranée entière qu'il fallait conquérir ; là était cet empire flottant que ne pouvait atteindre la marche des légions. Des chefs habiles , voyant l'opulente prospérité des pirates, s'étaient joints & leurs courses, les avaient dirigés; de nombreux vaisseaux avaient été construits, des hommes de toutes races s'étaient rassemblés, et leurs escadres allaient pillant toutes les côtes, depuis la Cyrénaïque et le golfe de Malée, qu'ils appelaient le golfe (Tor, à cause du butin qu'ils y faisaienl, jusqu'aux colonnes d'Hercule. Ils avaient en divers points des stations inconnues, des tours d'observation bien fortifiées , des arsenaux, des magasins. Nul temple n'était à l'abri de leur audace, et les mystères de leur dieu Milhra, qu'ils apportèrent les premiers en Europe, leur ôtaient toute

• PtuL, Pomp.f S3, 35 ; Dioo, 36-6.

• Flonis, î-6.

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