‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 44 sur 102 · CHAPITRE XLVlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVlll

COKSniAnON de CASSIUS BT de BRCTUS. — MBCRTRE D£

CÈSAM.

Déjà, après la bataille de Munda, le peuple, dans les jeux du cirque, avait laissé passer, sans applaudir, la statue de la Victoire, parce que celle de César était à côté ; un tel langage et de tels actes devaient déplaire bien davantage, et César y ajouta malheureusement une prétention plus extraordinaire. Non content des honneurs divins qu'on reprochait secrètement à sa vanité , il voulait être roi. Ce titre, que les Romains avaient tant humilié autour d'eux , ils le redoutaient plus encore qu'ils n'affectaient de le mépriser; parce que, en effet, la royauté représenta toujours dans la pensée universelle le plus haut degré d'autorité humaine ; et voilà pourquoi l'ambition sans mesure de César n'était point sati^aite sans ce titre. Au fond, peu lui importait, aussi bien qu'aux Romains, qu'on le mit au rang des dieux, envers lesquels on était quitte avec quelques bœufs immolés et quelques bouffées d'encens , tandis

HfiCONTENTBHENT PUBLIC. ^05

qu*à un roi, il fallait obéir, non comme à un dictateur perpétuel, par une concession vénale , par un marché tacite d'usurpation et de mollesse , mais par un devoir d'adhésion. Aussi on ne lui pardonnait point cette manière royale dont il avait reçu le sénat au Forum, en restant assis sur sa chaire curule. On s'en irritait, d'autant plus qu'il avait montré beaucoup d'aigreur contre Pontius Âquila , parce que ce tribun ne s'était point levé devant lui à son passage pendant son triomphe ; il avait crié : « Aquila , reprends-moi donc la république ; » et, durant plusieurs jours , quand il promettait quelque chose , il ajoutait : « Si toutefois Aquila le permet. » Le séjour à Rome de Cléop&tre, une reine étrangère , sa statue élevée dans le temple de Vénus , à côté de la déesse , blessaient encore l'orgueil national. Bientôt', d'autres imprudences rendirent César odieux.

Au retour des fériés latines , célébrées sur le mont Al* bain (44), quelques voix le saluèrent roi , au milieu des acclamations de la foule, et l'on plaça sur quelques unes de ses statues des couronnes de laurier, entrelacées de bandelettes blanches. On vit avec plaisir deux tribuns saisir les auteurs de ce double délit. Le dictateur eut beau répondre avec une feinte modestie , qu'il ne s'appelait pas roi, mais César ^ il se trahit presque aussitôt, en se plaignant dans le sénat de ces tribuns malveillants qui , pour lui ôter le mérite de repousser lui-môme ces offres, faisaient croire, par leur précipitation de sévérité , qu'il affectait la tyrannie , et il les destitua en les appelant des bruteg et des Cuméens. Cette mésaventure ne le détourna pas d'une tentative plus hardie : pendant les Lupercales , Antoine, son flamine, et cette année consul, courant, selon l'usage, par les rues, monta dans les rostres où siégeait César, et lui présenta un diadème ; peu applaudirent, presque tous les spectateurs restaient tristement silencieux. II. 18

ft>6 HISTOIIB ftOJlUINS.

César écarta de la maio le diadème; Antoine recommença : même silence. César reâisa encore; alors éclatèrenl les applaudissements et les aoetamationa.

C^iendant il se répandait de singulières rumeurs, que la dictateur tram|M>rterait sa lésidenoedaDS Uion ou Alexandne« avec toutes ka forces de renpire, ^ qu'il Waseraii lltalie épuisée de reeniea; qu'à la prodiaine assemblée du sénat, une pfQ|K)Bilkxi asrait fiiite de hn dCDiier le nom de roi, sur ce que les Paitea , d'après les oracIsB sibyllins, ne powraieiit élie vaincus que par un roi; qu*aa moins si on trourait un autre titre plua ooniranable pour Borne, il pouvait très>4iien prendre eelui de rolehes les natioDscoDquises. La seule diose certaine était que seiae hbffioos et dix mitte cavaliera avaient déjà traversé r^driatâqoe , et le jeune Octave, maître de la cavalerie et neveu eu didnteur, attendait avec ces troupes en Épire. César âûaait ses dernières dispositioDS pour quitter Rome, soit passicm de gloire^ soit nécessité de prévenir les attaques d'éjÊùlepsie par une vie de mouvement et de tatigue, soit dtaogrin de la royauité refusée ou des inimitiés dont il se voyait entouré ^

Deux, ans auparavant , en accordant aux instances du sénat le ran^el de Marcelius , il n'avait pas dissimulé ce qu'il avait à craindre de plifôieurs. Au re^ , avai^ dit, j'ai asses vécu pour moi et pour la gloire. Cicckt» s'était empressé de idev^ cette paurole par (tes louanges et des protestations : « Qui serait asses ingrat à tant de faveurs Cl ou de clémence ? Qui serait asses insensé pour ne pas « comprendre que la vie de César était le sahit de tous? » César le eroyait aussi quelquefieis, et il avait coutume de dire que, s'il arrivait queiqua malbeur^ la république au-

> Cic., Jsét.f 1 y^^.PhilipfÊ^, 1-34, 3» mk >3, il^ilMKflC, * ; Swél., Ces., 78, 79 ; àpf ., l>f ., a ; Wo« ,44-9 »!•,»»; ««t.. €éÊ., W, S% AnL, 14.

GASfilUfl BT mUTUS. Î07

rait à souffrir des guerres civiles bien plus Hinestes. Mais c'était en lui un pressentiment plutôt qu'une espéi-ance ; il sentait qu'on ne Faimait pas. Peu de Jours avant sa catar strophe , ayant appris que Cicéron attendait pour être admis à lui parler : « Puis -je douter, dit -il , qu'on ne me haïsse, quand Cicéron attend et ne peut m'aborder à son gré 1 Or, s'il y a un homme llicile , c'est lui ; cependant je suis sûr qu'il me hait. » Il connaissait aussi bien ces hommes maigres et pdles^ dont il avait à se défier ; il désignait ainsi Cassius et Bratus, dont tous ses bien&its ne servaient qu'à aigrir l'aversion pompéienne. Il savait qu'on en voulait à sa vie, et, malgré toutes les instances de ses amis, il refusa de rappeler autour de lui ses cohortes espagnoles; il ne trouvait rien de plus « misérable que d'avoir une garde, et il aimait mieux succomber une fois aux embûches qui le menaçaient , que de vivre toujours dans une inquiMe défensive, v Mais ce qu'il ne pénétra pas , c'est que ses ^inemis secrets poussaient eux-mêmes ses amis aux flatteries , dans l'intention d'attirer sur lui la haine publique K

Ils ne manquèrent pas leur but. Depuis la scène ridicule des Lupercales, où s'était manifestée la disposition du peuple, de nouveaux indices ne cessèrent de les enhardir; on afficha en avis public cette épigramme sur les sénateurs étrangers : « Bonne chose à f^ire : que personne n'indique à un € nouveau sénateur le chemin de la curie. i> On chansonnait de tous côtés : « César conduit des Gaulois ea triomphe, « il en conduit au sénat. Les Gaulois ont quitté leurs braies, « ils ont pris le laticlave. v On lut cette inscription au bas de la statue de l'ancien Brutus : « Puisses-tu revivre! «> Et au bas des statues de César : « Brutus , pour avoir cluissé

• GScm Pn Miàmtt.t a* partie, A A»., i4-it « i ^u^^m <^<^'m 8C;1^lut., O^f., €S, Bru9u9, Il ; ipp.« E/u^., a ; Flonu, 4**.

fM mSTOlU ROHAIKl.

« les rois , est devenu le premier consul; celui-ci, pour « avoir chassé les consuls , est devenu roi. » Le jeune M. Brutus, préteur urbain , trouvait souvent sur son tribunal des billets qui contenaiœt ces mots : « Tu dors, Bmtus; non, tu n'es pas Brutus. » Un jour, enfin, Gassius, le second préteur , vint le trouver et lui dit : « Que feras-tu aux ides de mars , si les flatteurs de César proposent de lui déférer la royauté? — Je n'irai pas au sénat ce jour-là , répondit Brutus. — Mais si nous y sommes appelés comme préteurs? — Alors je défendrai la patrie, et je mourrai s'il le faut. — Eh ! qui donc parmi les gens de bien, reprit Gassius , te laisserait périr? Penses-tu que les billets mis sur ton tribunal soient écrits par des cabaretiers ou des artisans , et non par les plus grands citoyens de Rome ? On attend des autres préteurs les jeux et les chasses ; mais de toi on attend la liberté , qu'on doit à tes ancêtres. » Alors il lui découvrit la conspiration qui se formait et qui demandait Brutus pour chef; ils s'embrassèrent, et Brutus accepta.

ils étaient ennemis depuis longtemps, quoique Gassius eût épousé la soeur de Brutus. Ds différaient d'opinions philosophiques ; Gassius était épicurioi , et ^rutus avait adopté la secte platonique du Lycée : mais ces opinions de pure fantaisie influaient peu sur les idées politiques, encore moins sur les mœurs et sur les liaisons de chacun. La cause plus vraisemblable qui les divisait, était la faveur marquée de César pour Brutus. Récemment encore, César avait accordé à ce jeune Romain la première préture , que Gassius sollicitait ardemment pour ses brillants exploits contre les Parthes; et après les avoir tous deux entendus, il avait décidé que les droits de Gassius étaient les meilleurs, mais que Brutus serait préféré. Gassius n'eut que la seconde place, il en voulait publiquement à son rival; en secret il haïssait davantage celui qui avait été mattre de lui refuser

càssius bt brutus. 209

la vie, dans la ruine de Pharsale, et qui lui avait enlevé ses lions rassemblés à Mégare pour les jeux de son édilité : ces deux griefs lui étaient restés profondément au cœur. On raconte aussi que, dans son enfance, il avait un jour donné deux soufflets à Faustus, son compagnon d'école, parce que cet enfant vantait fort la puissance absolue de Sylla, son père. Pompée les ayant fait venir devant lui pour connaître et apaiser la querelle : « Allons , Faustus, avait dit Tagresseur, répète devant Pompée ce qui m'a mis en colère, afin que je t'applique encore un soufflet. » Gassius, néanmoins, prouva bien dans le dernier temps de sa vie, qu'il détestait moins la tyrannie que le tyran , et il agit en ambitieux plutôt qu'en libérateur ^

Quant à Brutus , il n'avait pas même un prétexte de conspirer, et toute sa conduite jusque-là lui en ôtait le droit. Il avait pris le parti du meurtrier de son père contre César àPharssde. Cependant, aimé du vainqueur, qui avait recommandé aux siens de l'épargner dans la bataille , il s'était soumis , il avait accepté de bonne grâce une faveur brillante , il avait obtenu le pardon de Cassius. Il avait le mieux indiqué de quel côté il fallait poursuivre Pompée , sans doute dans la conviction que ce vaincu ne serait pas moins bien traité que les autres; depuis il avait reçu le gouvernement de la Cisalpine , rapportant toute son administration à la gloire de César ; il était allé au-devant de lui avec empressement au dernier retour d'Espagne, et il était rentré à Rome , à travers l'Italie , sur le même char à côté d'Octave, derrière César et Antoine ; il annonçait de bonnes espérances pour les gens de bien ; enfin il paraissait destiné à hériter de la puissance du dictateur , et celui-ci avait répondu un jour à desamis plus soupçonneux: «Quoi

* Sait, f Ces. fSo; Plat , C^x . , 6B , Bmfi», 8 , ii , ii, 3, ^a , 44, lo ; Dion, 4'r»»; App., Eju^., «.

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