RAPINES. — VERRES
leurs agents parmi les Mamertins, et les avaient exemptés pour celte raison de toutes charges publiques, même de la dîme*.
Verres était surtout avide des ouvrages d'art : statues , tableaux, ornements et meubles ciselés, pierres gravées, rien ne lui échappait dans les temples, les édifices publics et les maisons; il avait deux artistes grecs dressés pour cette chasse, comme deux limiers, auxquels on ne pouvait rien cacher. Quelquefois, « il aimait mieux acheter que demander. » Il payait à son hôte de Messane quatre statues de Praxitè^e, de Myron et dePolyclète, moins d'un centième de leur valeur, et il faisait impudemment consigner dans les registres du malheureux vendeur le prix de cette vente forcée. Un autre jour, il empruntait d'Agrigente ses riches tiipisseries attaliques , tissues d'or, pour ne les lui rendre jamais. Il n'y avait pas d'habitant un peu aisé dans toute rile, qui pût s'assurer de conserver son argenterie ou un beau vase ciselé par Boethus, Thériclès ou Mentor. Souvent, en entrant dans une ville, il ordonnait au premier magistrat de lui rassembler toute l'argenterie qui s'y trouvait; ainsi à Catane, à Gentorbe. Il fit mieux encore à Halunte : comme cette ville était sur une hauteur et d'un abord diCTicile, en passant au bas il manda Archagatus , un des principaux citoyens, lui signifia sa volonté, et, pendant qu'il attendait couché dans sa litière , au bord de la mer, on pillait les maisons , on brisait les portes et les serrures, on arrachait des mains des femmes , au milieu des cris et des lamentations, les objets les plus précieux pour la matière et le travail. Tout lui fut apporté ; il choisit ou détacha de chaque pièce les ornements ajustés, le luxe inutile ; ï\ chargea Archagatus de compter aux propriétaires quelques petites sommes pour la forme : peu acceptèrent ,
• Qc, «• In Ferr.t 4n» 7»» 4* ^ sfgn.f 8» 9, lo^ S* De ntpplict 19* »4»
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et il ne rendit rien à Archagatus. Tout cela lait, il établit dans le palais de Syracuse un immense atelier ; il y réunit une multitude d'ouvriers , qui travaillèrent pendant huit mois à lui monter sur des coupes d'or tous ces ornements volés, n passait dans cet atelier la plus grande partie du jour *.
S'il remarquait sur une lettre l'empreinte d'un cachet , il voulait avoir l'anneau: un ordre partait, et l'anneau arraché au doigt d'un père de famille , même d'un citoyen romain , arrivait au préteur. Pendant trois ans, la maison d'une femme très-distinguée de Ségeste fut remplie d'étoffes de luxe fabriquées pour lui ; il avait de semblables manufactures dans la plupart des autres villes, chez des habitants riches; il recherchait également les lits de bronze et los candélabres. Un des deux jeunes Séleucidcs qui étaient venus à Rome réclamer l'héritage d'Auletôs, s'en retournant par la Sicile, fut magnifiquement traité par Verres; il l'invita ensuite, et étala, pour lui faire honneur, des coupes d'or relevées de pierreries , et un vase de table d'une seule pierre avec un pied d'or. Verres admire, demande ces modèles pour les montrer à ses ouvriers; il veut voir également un magnifique candélabre que les deux jeunes princes destinaient au Capitole, quand ce temple rebâti serait achevé. Ces belles choses sont envoyées chez Verres; mais Antiochus les redemanda vainement, reçut l'ordre de quitter la Sicile, et partit en prenant les dieux à témoin de ce vol sacrilège. Verres s'en inquiétait peu , car il ne respectait pas plus les dieux que les offrandes de leurs adorateurs. Les Ségeslains lui refusant une statue antique et renommée de Diane, il les accabla de taxes et de menaces , et ils cédèrent. Pour avoir le Mercure de Tyndaris, il fit étendre et attacher au bronze équestre de Marcellus le magistrat de la
* Cio., 4' In Verr,.^ \\ i5 de s ii 8 , cl de i4 h 34.
CBUÀUTÉS. — VERRES. 225
Tîllo, qui ne fbt délivré que par le consentement desTyndaritainsà Tabandon de leur dieu.
Les Assoriniens seuls, avec les Agrigenlins, prirent bravement les armes pour défendre les uns leur Chrysas et les autres leur Hercule, et on disait à ce sujet dans la Sicile qu'il ne fallait pas moins compter dans les travaux d'Hercule cet elTroyable Verres (Verrat), que le sanglier d'Érymanthe. Comme Vendes était lâche, il renonça, se dédommagea amplement aiUeurs, et surtout à Syracuse, dont il s'appropria les plus beaux tableaux *. Cicéron a rempli un long discours du récit abrogé de ces brigandages ; il eut plus à dire encore des débauches et des cruautés.
Déjà lieutenant de Dolabella en Asie, Verres avait montré de quoi il était capable. En passant par FAchaîe , il avait demandé une somme au magistrat de Sicyone, et, sur son refus, il l'avait enfermé dans un réduit étroit, où le malheureux fut trouvé à demi mort au milieu d'une fumée sortant d*un feu de bois vert. A Lampsaque, il avait voulu ravir la fille de Philodamus : le père indigné soutint un combat chez lui avec son fils et ses esclaves; le peuple vint au secours, et Verres chassé eût été bi*ùlé vif le lendemain dans sa demeure, sans les instantes prières des citoyens romains. Un licteur avait été tué : Néron , proconsul d'Asie, ne pouvant se dispenser d'intervenir. Verres (*n craignit les suites, et pressa Dolabella de quitter la Pamphylie, sa province, pour assister Néron. Dolabella amena ses préfets etseslribuns militaires, voilà les juges : Verres siège parmi eux ; PBilodamus et son fils subissent la sentence et le supplice comme meurtriers*.
On savait d'avance ce que serait Verres en Sicile. L'époque de sa préture exigeait là un homme vigilant, habile ;
' Cic, 4* /" rerr.^ de i\ jusqu'à la fin. • Cic„ 3« in rerr., n,6\ ci «uiv,
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CRLAtTÉS. — VERRES. 227
« aiToction , de ses délices et de ses festins. Pour s'y rcn- « dre, le magistrat pouvait quitter le tribunal; les lois et « la justice se taisaient pendant qu'on entendait retentir « la rive de chants et de symphonies. On ne s'en plaignait « pas, car l'interruption des jugements était celle de la vio- « lonce, de la cruauté et du pi liage ^ »
Malheur surtout si Verres montait sur' un tribunal ! 11 rendait à leurs maîtres pour de l'argent des esclaves cor.damnés comme conspirateurs à Lilybée; il indiquait à Palerme un esclave, coupable du même fait, et comme cet esclave, qui n'avait jamais existé, n'était pas présenté j^ar l'opulent Apollonius, son prétendu maître, il tenait celuici dix-huit mois en prison, afin de lui faire acheter cher sa délivrance. C'étaient là de ses sentences ordinaires; il devait se signaler bien autrement.
Comme il avait gardé les sommes destinées à l'équipement des galères, la flotte, dépourvue, sous les' ordres d'un Symcusain, fut prise et brûlée sans combat par un chef de pirates , qui pénétra ensuite jusque dans le port de Syracuse. Quinze joura après, Verres, craignant la responsabilité de celte défaite, résolut de la rejeter sur les navar^ que^ (chefs de navires) siciliens, et, pour qu'ils ne pussent déposer conti'e lui que les congés donnés ou plutôt vendus aux rameurs, que le petit nombre et la mauvaise nourriture des soldats et des matelots , réduits à des l'acines de palmiers, et qu'enfin la lâcheté du Syracusain, avaient causé le désastre, il convoque sur la place publique ces officiers, les accuse de trahison et les met aux fors. Le Syracusain est à son côté et lui parle familièrement à l'oreille : un accusateur est trouvé; il les condamne tous , quelquc^s uns sans les avoir entendus et malgré les supplications de toutes les familles. On refuse aux iiarents la
^ Cic, 5« In Ferr.^ De suppL, de lo à i3.
ââ8 HISTOIRE ROSALIE.
consolation de les voir dans la prison ; le lic(eur Sestius , leur gardien, le digne bourreau de Verres, la terreur des Siciliens, tire un profit des gémissements et de la douleur : des mères demandaient pour unique grâce de recevoir le dernier soupir de leui-s fils : « Pour entrer tu donnorns tant; pour lui apporter de la nourriture, tant. » Personne ne refusait; le profit peut doubler : « Pour que je donne la mort à ton fils d'un seul coup de hache , que donneras-tu?* On payait donc aussi afin d'abn'gcr le supplice de ces infortunés. Ce n'est pas tout, on payera encoi-e, si on ne veut pas les laisser sans sépulture; il fallait marchander les funérailles d'hommes vivants. Qu'avait-on à dire? Verres ne taisait pas plus de grâce dans l'occasion à des citoyens romains : on en vit un tomber sous les verges devant son tribunal , pour avoir parlé trop librement des iniquités du préteur. Quiconque le choquait ou lui déplaisait était jeté dans les lautumies, les anciennes carrières de Denys-Ie- Tyran; il y renfermait, comme associés des pirates, tous les conducteurs de navires qui abordaient d'Asie, d'Alexandrie, de Tyr, et il confisquait leui's cargaisons. Il arrêtait comme soldats de Sertorius tous les hommes un peu riches qui prenaient terre en Sicile, puis on leur tranchait la tète dans la prison.
L'un d'eux, Gavius de Cosa, réussit à s'échapper, et, parvenu dans Messane, à la vue de l'Italie, il ne dissimula plus qu'il allait se plaindre à Rome. Mais Veirès survint dans le môme temps: informé par les Mamertins, qui lui étaient tous vendus, il fait saisir Gavius, et, les yeux élincelants de fureur, ordonne qu'il expire sous les verges. En vain l'infortuné criait : « Je suis citoyen romain du municipe de Cosa. » Verres répond que c'est un espion de Sparlacus. Les licteurs frappent ; Gavius, sans pousser une plainte, ne cessait de répéter : « Je suis citoyen romain. » Il espérait, à ce titre, obtenir quelque adoucissement; il se ti-oni-
LOI DS CÉSAR. 2â9
pait. Verres, plus irrité, fit dresser une croix au bord de la mer en &ce de Fltalie, en disant : « Qu'il regarde sa patrie, et qu'il meure en présence des lois et de la liberté. )» Gavius mourut en croix ^
L'exil de Verres ne contint guère les autres gouverneurs, dont les pouvoirs restaient les mêmes. On reprocha, Tannée suivante , à Fonteius , un impôt ilh'gal sur les vins dans la Narbonnaise. Peu après, C. Antonius, le collègue de Cicéron au consulat, désola la Macédoine. César, préteur, n'alla chercher en Espagne que de l'argent pour payer ses dettes immenses ; il pilla les villes de Lusitanie , qui n'avaient donné aucun sujet de mécontentement. Consul, au milieu de tant de lois turbulentes , il en porta une cependant (59) extrêmement juste en faveur des provinces, laquelle confirmait dans une pleine et réelle liberté les peuples laissés libres jusqu'alors ; réprimait les concussions ; renouvelait la défense à tout gouverneur de sortir de sa province ou d'en faire sortir son armée , et d'entreprendre aucune guerre sans l'ordre du peuple ou du sénat ; bornait les fournitures des villes pour le chef, pour ses lieutenants et ses employés; prescrivait aux villes de ne point décerner d'or coronaire à qui n'aurait point obtenu les honneurs du triomphe; enfin exigeait quele gouverneur déposât deux copies de ses comptes dans les deux villes les plus importantes, et en remit une copie conforme au trésor aussitôt qu'arrivé à Rome *.
César ne voulait par là qu'empêcher un nouveau rival de s'élever quelque part pendant son absence, et surtout quand Userait une fois le maître, et que les revenus des provinces commenceraient à être les siens ; mais il ne prétendait pas
* Cic, 5* ÎH Ferr,, De suppUc.y de 4 à lo , de 3a k 45f et tic 54 à 67.
* CîCm Pro FoHteio « 8 , /w Pison. , t6 , s 1 , 37, 35, J AU.^ 5-io , 17 , ai, 6-7, UiL/mm., 3-17 , 5-ao , Pro Kocco* 9.
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250 histohe ioxains.
s^assujcllir lui-mémo à sa propre législation. 11 enleva sans scrupule tous les trésors des temples et des bois satcrés de la Gaule ; plus de villes y furent détruites pour le butin qu'il y pouvait faire que pour quelque faute qu'il eût à punir. Malgré toutes ses largesses à ses troupes et à ses partisans, il abondait en or au point d'en Tendre en Italie. Du moins il ne fut pas cruel , tandis que son beau-père, Pison, sembla pr^idre à tàcbe , chez les Grixrs, d'égaler Verres i n Sicile; il vola comme lui sur les dîmes , il fut le seul maître , le seul estimateur et le seul vendeur des blés durant ses trois années proconsnlaires. Comme il avait acheté de Clodtus, en dépit de la loi Julia, le droit de rendre la justice dans toute la Grèce , il y leva d'excessives contributions. Ce vautùur, ce brigand , se rassasia de rapines et de sang^. Sous prétexte de former un arsenal (m Macédoine, et d'employer un grand nombre de peaux à la fabrication des armes, il rassembla tous les troupeaux de la province et k*s vendit à son profit. Il mit une taxe sur toutes les denrées , transforma ses esclaves en fermiers publics. Au prix de deux cents talents, il exempta les Apolloniates de payer leurs dettes, et leur sacrifia un chevalier romain, leur créancier. Il leva d'avance l'or coronaire, et donna un autre nom ensuite à cette contribution , parce qu'il ne lui était pas possible de demander le triomphe.
Des populations entières étaient épuisées par ses ravages et ceux de l'ennemi. Après avoir tiré des Thraces de grandes sommes pour leur accorder la paix , il les laissait s'indemniser par des incursions qui ravageaient le pays en tous sens. Moyennant trois cents talents reçus du roi Coty^, il décapita un ambassadeur des Besses , alors que cet étranger venait, au nom de sa nation, offrir à la république romaine des renforts de cavalerie et d'infanterie. Il faiUit enlever toutes les statues deByzance. L'honneur et la vie des habitants n'étaient pas plus en sûreté que leurs biens. Dans
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les procès criminols, il trafiquait de ses sentences ; les uns étaient acquittés de la manière la plus infâme, les autres condamnés avec cruauté. Des jeunes filles de la plus haute naissance se jetèrent dans des puits pour se soustraire à son outragcuse tyrannie. Les habitants de Dyrrachium rayant payé pour qu'il mît à mort son hôte Plator , il accepta les présents de celui-ci , le manda sous promesse de protection, lui fit ouvrir les veines par son médecin; un ami qui avait accompagné Plator , expira sous les verges. Enfin il envoya à Clodius six cents alliés comme des coupables , pour combattre les bêtes du cirque. Pas un olïicier de mérite sous ses ordres qui ne fût maltraité ; Bebius fut as^nssiné. LMndigent Gabinius avait à s'enrichir en môme tejnps dans la Syrie *.
■ Cic, /n Pison.f 16, a4, 34t 3^1 36, 37, 4«f I>eprov, com., l, 4.