‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 52 sur 102 · RAPINES DE BRUTUS · texte numérisé non relu

RAPINES DE BRUTUS

« pressement incroyable. Les peuples revivent par notre « arrivée; nous surpassons toutes les espérances. J'ai sauvé « la vie et la couronne à Ariobarzane en traversant la « Cappadoce; non-seulement je me suis montré incorrup- « tible aux présents, mais je n'ai pas laissé approcher de « moi ceux qui avaient conspiré contre lui ^ »

Un mal impossible à détruire, c'était Tusure; c'était par là que les députés AUobroges avaient été entraînés d'un premier mouvement dans la conspiration de Catilina, « ne « voyant aux misères de leur pays d'autre remède que la « ra(Mrt, et rien de si pénible et de si difficile qu'ils n'entre- « prissent pour délivrer leurs concitoyens de la dette pu- « blique *. » La correspondance intime de Cicéron avec Alticus nous fournit encore deux traits plus frappants de cette insatiable avarice, qui « suçait les vaincus jusqu'à la moelle des os*. » Nulle pitié, même dans les personnages de ce temps les plus vantés. L'honnête proconsul ne savait comment s'excuser à son ami de n'avoir pu , par les instances les plus puissantes, faire compter la moindre somme à Brutus, créancier d' Ariobarzane. Le roi de Cappadoce avait un autre créancier plus puissant, Pompée, dont les procurateurs l'obsédaient; il avait été obligé d'imposer des taxes extraordinaires pour lui payer trente-trois talents par mois. Ce n'était pas l'intérêt total. Pompée s'en contentait; le pauvre prince n'avait pas de quoi payer davantage à qui que ce fût.

Deux financiers romains, Scaptius et Matinius, établis en Cypre, réclamaient en même temps une créance sur Salamine, et ils étaient vivement recommandés par Atticus

> Cic, J ÀU^S-ii, it, iS, i6, 31 ,6-1. • Sali., Catil^ 4o.

» JuT., 8^8 :

0««a vid«s rc^Din vacui»cxmclti mediiiiia*

25^ RBTOIEB ftOMAnn.

el par Bnittis. Les Salaminiens avaient fait cet emprunt I an 56 pour acquitter leur tribut, ce qui était défenda par v.na loi Gabinia, et ces deux hommes avaient obtenu, par le crédit de Bnitus , un sénatus-consulte qui mit à couvert des peines de Finfraction les emprunteurs et les préteurs. Ensuite, réfléchissant que la loi Gabinia n'admettait point en justice un pareil traité, ils obtinrent un second décret qui déclarait aussi valable que toute autre Tobligation pas- Si''e par les députés de Salamine. Scaptius se prétendit, en conséquence, autorisé à exiger Tintérèt à quatre pour cent par mois, intérêt stipulé, il est vrai, dans Tacte, mais prohibé par redit de Cicéron,qui n'admettait généralement qu'un pour cent par mois, de quoi se contentaient les usuri(TS les plus durs. Le calcul fait , la somme convenue selon redit, Scaptius refusa le paiement, pria Cicéronde laisser cette affaire en suspens, et le proconsul, cédant à cette impudence, ne permit pas même aux débiteurs, malgré leurs plaintes, de déposer la somme dans un temple, ce qui eût du moins arrêté Faccumulation de Tintérét. Tous ceux qui étaient présents s'écrièrent que rien n'était plus impudent et plus sot que Scaptius, de ne point accepter de telles conditions. Là-dessus Brutus écrivit plusieurs fois à Clcéron obstinément , arrogamment , aigrement , avouant que la créance était sienne, et sollicitant pour son courtier Sc(H)tius une préfecture, dans le lieu même où cet usurier exerçait son industrie ; c'est-à-dire qu'il voulait que Cicéron , en contradiction avec son propre édit, déléguât l'autorité publi(|ue au profit d'une exaction personnelle.

Or, voici quel usage Scaptius avait fait Tannée précédente de ce commandement , accordé par Appius : avec quelques turmes de cavalerie mises à sa disposition, il avait tenu assiégé le sénat de Salamine, au point que cinq sénateurs en étaient morts de faim. Cicéron, à son arrivée,

RAPINES DE DRUTtS. i57

avait donné ordre aussitôt à celte troupe de quitter Die, et il fut obligé d'expliquer quatre fois à Atticus que dans tout cela il avait agi justement. « Je n'appellerai point à Caton;

a je n'ai point oublié tes propres conseils se fâche qui

« voudra; je garderai avec moi la justice, surtout (pand « je viens de donner de nouveaux gages dans mes six lia vres de la république... J'espère que j'aurai l'approbation a de Brutus ; la tienne, je ne sais ; je suis sûr au moins de « celle de Caton... Quoi ! Atticus, après avoir loué mon in- « tégrité , ma sagesse , ce mot a pu sortir de ta bouche , « comme dit Ennius? Tu veux que je donne à Scaptius des a cavaliers pour une contrainte d'argent ? Tu regrettes de « n'être pas avec moi ? Me laisserais-tu faire si j'avais une « telle pensée ? Il n'en demande que cinquante ; Spartacus « n'en avait pas tant... C'est trop, c'est trop aimer Brutus, « mon très-cher Atticus. J'ai fait tout pour lui , comme je « te l'ai dit souvent... J'ai tiré pour lui d'Ariobarzane plus « que Pompée n'en a pu avoir pour lui-même. Ce roi est « extrêmement pauvre ; éloigné de lui , je n'avais d'autre «t moyen que mes lettres , et cette année cent talents ont a été comptés à Brutus , tandis que Pompée en six mois « n'a eu que des promesses pour deux cents. . . J'avais tt nommé î'aulre Scaptius tribun , à la recommandation « de Brutus ; j'avais de même conféré une préfecture à ce « Gavius , qui a été contre moi un limier de Clodius. Ce a Gavius s'est conduit en ennemi déclaré , il m'a quitté a insolemment. Si Brutus prend le parti de ce fripon , tu a peux bien l'aimer seul, tu ne m'auras pas pour rival '. » D'un autre côté, Cœlius importunait continuellement Cicéron de ses taxes à imposer pour ses jeux , et de ses panthères qu'il prétendait avoir par une chasse publique des Cybirates '.

• Cic.» A Jtt.t 5-ai , n-i , 3, 3.

» Clic, l/ftt. ^rfm., 8 , pitsim , M //ff„ O-i,

238 msTOi» MOSAiini.

Laissons parler encore Fhonnêle proconsul , et nous montier luMncme jusqu'au bout dans ce qu'il ne fait pas, quelquefois aussi dans ce qu'il fait, la Iriste situation des provinces, et le mépris dont on traitait les hommes, ou vaincus ou soumis. Après ses exploits sur les Barbares de FAmanus, il raconte la vente de ses prisonniers comme Ci lie d'un troupeau de bi'tail : « Et pendant que je t'écris , « sur mon tribunal, dit-il tranquillement à Atticus, le « prix en monte déjà à douze millions de sesterces, i» Ailleurs il expose son administration : « Mon édit est conforme « à celui de Bibulus, à cette clause près qui eût été un pré- « jugé fàcbeux contre notre ordre { de maintenir les con- « ventions particulières de publicains avec les villes, si ces « conventions n'étaient point l'œuvre de la violence ou de « la fraude). J'en ai employé une néanmoins à peu près « égale, mais plus couverte , c'est celle de Mue. Scœvola , « auquel j'ai emprunté aussi cette autre , par laquelle les 0 Grecs se croient libres, et qui leur permet de terminer « leurs différends selon leurs lois. Mon édit est fort court; « deux parties : 'dans l'une , les affaires générales de la « province , les comptes des villes , les dettes , l'intérêt , « les obligations écrites, et tout ce qui regarde les publio cains; dans Taulre , ce qui ne peut se décider sans l'édit, « toutes les questions d'héritage et de propriété. Pour le « reste, je n'ai rien écrit, et j'ai annoncé que je me con- « formerais aux édits urbains (de Rome). Je tâche donc de « contenter tout le monde , et j'y réussis jusqu'à présent. « Les Grecs sont enchantés d'avoir des juges de leur na- « tion. De sois juges! diras-tu. Qu'importe? Ils pensent « posséder l'indépendance (œi/TCTo^i*). Vous avez en effet de « graves juges à Rome, un Turpion, ci-devant cordonnier, « un Vettius, revendeur. Quant aux publicains, j'en fais « mes délices , je leur suis complaisant , je les vante, je les « l.or.rre. Coqiii est ndmiraMe, à l'exemple de Servilius,

ÉDIT U£ ClCÉaON. 239

« ji) maintiens rinlcrcl marqué dans les actes parliculicrs,

« j'a&>i{jnc aux débiteurs une époque suflisanlc; s'ils s'ac-

« quittent auparavant, je dis qu'ils ne payeront qu'un pour

« cent par mois, autrement les actes seront exécutés.

« Ainsi , les Grecs ne sont point accablés, et les publicains

« sont très-satisfaits. Ceux-ci reçoivent donc de moi , à

« pleine mesure , des paroles agréables et des invitations

« redoublées. U n'y en a pas un qui ne se croye intime avec

« moi... J'ai fait merveille à Laodicée, où j'ai réglé toutes

« les aflaires de mes diocèses, excepté celles de la Cilicio.

« Les villes extrêmement obérœs sont entièrement quill^'s

« ou très-soulagces; je leur laisse lois et jugements, elles

« renaissent. Je leur ai trouvé deux bons moyens de se li-

« bérer : je ne prends rien pour ma dépense, rien ! ce n'est

« pas une byperbole : il est incroyable combien cela les a

tt relevées. Ensuite, leurs propres magistrats élus les vo-

« laient étrangement : j'ai interrogé moi-même tous ceux

« qui ont été en charge depuis dix ans ; ils avouaient sans

« détour, et ainsi, sans aucune honte de condamnation, ils

« ont rapporté ce qu'ils avaient pris; et les peuples, sans

« gémir , ont payé aux publicains non-seulement les cinq

« années courantes, dont nul à-compte n'avait été donné,

« mais les arrérages du bail précédent... Je suis fort doux;

« les moindres gens de la province m'approchent facile-

« ment : personne n'a besoin de l'esclave de ma chambre ;

« je me promkte avant le jour chez moi les portes ouver-

« tes , comme autrefois quand j'étais candidat. Tout cela

« cbanne et semble extraordinaire ^ »

Cependant le bien qu'il faisait en Cilicie l'attachait peu : tout en prévoyant le mal qui recommencerait après lui, il se hâta de partir au bout de ses douze mois, selon la permission du sénat, sans attendre de successeur; et, ne vou-

» Cic, A AU.t 5-ao, 6-i , a , S , Ar off., a.

210 BSTOOE momÂOM.

laiit fKis lai>-^T k rommnr.*U*raent à son frère, dont il appn henilait F humeur irui^îMe t-i la D«?gligence, il confra la proTioce à son questeur, « un enfant, un étoardi, qui n^a- « Tait ni jugement ni retenue; il s*inquiêtai' moins des T'ii:- • tes de celui-là, « qui ne retomberaient pas indirectemi iil sur lui. Au reste, en on an d^une administration si bio:> veillante , il avait amassé deux millions deux cent mille sesterces « sans blesser les lois. • Qu'on juge par là de ce que pouvaient prendre des hommes qui n'avaient pas, comme lui, « une réputation à garder *. »

On peut donc dire que le brigandage était continuel , et le sort des provinces à peine supportable , même dans It s courts intervalles où passait au milieu de leurs villes un homme de quelque vertu. Ceux qui prétendaient déft n<irc rÉtat et les lois contre César, ne daignaient pas cheril!< r TafTection des peuples; Fambitieux avait plus de modônition qu'eux. L'arrivée de Met. Scipion en Asie (49) , nu moment de la guerre civile, fut le signal d'une oppress!<»n nouveUe. Il inventa en ce genre ; il mit une taxe sur les esclaves et sur les enfants, sur les colonnes et les portes des édifices ; il exigea du blé, des soldats, des rameurs, des armes , des machines , des voitures. Tout ce qui pouvait porter un nom d'impôt Ait sujet à un droit. 0 plaçait des commandants jusque dans les bourgades, et chacun se signalait à Tenvi par ses cruautés. Cette multitude de chefs, de subalternes, de licteurs, pillait pour le parti et pour soi. Chassés de leur patrie , manquant de tout, ils se faisaient de leur nécessité un prétexte de rapine, l'usure redoublait, et on appelait une grâce le moindre délai accordé. En deux ans , chaque ville multiplia sa dette ; les publicains levaient une année d'avance. Un ordre de Scipion arriva dans Éphèso , d'enlever les trésors du temple de Diane et

BRIGANDAGES. — ANTOINE. — BALHCS. 2 i 1

toutes les précieuses statues de la déesse : un message de Pompée , le pressant de se jomdre à lui contre César, qui a?ait passé F Adriatique, sauva seul ces richesses révérées.

Lentulus, un autre pompéien accablé de dettes, ne se livrait dans cette guerre qu'à l'espérance de s'enrichir par des commandements , et par les sommes qu'il tirerait de ceux auxquels il donnerait le titre de roi ^

Que n'avaient pas alors à souffrir les provinces, quand les Italiens eux-mêmes , tout citoyens qu'ils étaient , essuyaient les insolences d'Antoine , voyaient en Campanic leurs décurions et leurs principaux magistrats mandés à son lever, attendre trois heures son réveil pour n'être pas admis quelquefois , et revenir le lendemain , parce qu'Antoine avait la fantaisie de se baigner en ce moment*!

Dès que César eut péri , tout magistrat romain , hors de Rome, ne dépendant plus de personne, put tyranniser à son gré. Un Balbus, questeur en Espagne, se vantait d'imiter César, en tenant en deux jours les comices de deux années, en faisant asseoir, avec l'anneau d'or au doigt , un bateleur parmi les chevaliers aux jeux publics de Gadcs. Il voulait qu'on représentât ses propres aventures sur le Ihéàtre. 11 suffisait qu'un homme laid se rencontrât devant lui pour être exposé aux bêtes. Un soldat pompéien refusant un troisième combat comme gladiateur, fut saisi par les ordres de Balbus; le peuple jeta des pierres au questeur, qui le fit charger par ses cavaliers gaulois, et le malheureux Fadius, enterré à demi, fut brûlé vif. C'était après le diner de Balbus, qui se promenait pieds nus et robe traînante, les mains derrière le dos ; et quand l'infortuné s'écriait dans son supplice : « Je suis citoyen romain ! — Va,

* César, De àett. civ., 3-3a ; Àpp., I^^., a. •GCfA JtLt 10-1 3.

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