CORRUPTION DE LA JUSTICE
savait non-seulement dans Rome , mais chez les nations étrangères, qu'un homme riche ne pouvait pas être condamné par eux ; que plusieurs avaient prononcé sur une cause sans la connaître ; qu'un autre, dans la même affaire, avait reçu de l'argent de l'accusé pour le distribuer aux juges, et de l'accusateur pour condamner l'accusé; que Hortensias, un des plus fameux corrupteurs, exigeait qu'ils employassent des tablettes de différentes couleurs , pour distinguer au scrutin les sentences particulières de ceux qu'il avait gagnés. On citait ce mot de Galidius, que la condamnation d'un personnage prétorien ne se payait pas moins de trente mille sesterces *. Cicéron eut beau vanter les chevaliers et l'intégrité qu'ils avaient montrée durant cinquante ans dans les tribunaux, quand ils y rentrèrent rien ne changea; il fut bien forcé de l'avouer après l'ac* quittement de Clodius et de tant d'autres; il en vint à dire : « La seule chose qui soit maintenant défendue, c'est d'aï- « 1er tuer un père de famille dans sa maison *. » — « On « absout ici toutes sortes de crimes, lui écrivait Cœlius; on « ne voit que corruption , désordre. Infamie... Messala est « acquitté... ta surprise est grande; il n'y a point d'exem- « pie d'un événement si étrange et si indigne aux yeux de « tous. Moi-même, disposé par Tamitié en sa faveur, et « qui me préparais à la tristesse, j'en ai été étonné ; je me « suis cru pris au trébuchet. Qu'ont dû penser les autres? 9 Il s'éleva, il est vrai, de grandes clameurs contre les juges. Hortensius, le défenseur, dans un Âge avancé, fut sifflé pour la première fois par le peuple >. La leçon venait un peu tard pour être utile, et toutes ces faibles indignations
■ Cic, M /n Ferr,t i , la , i3| i4 , He ni^Jic.,68, 69, In Cecil, divinat, n. 14 * lett.fam., 3-ii.
* Cic^ I* /m Ferrât 1 3 , 3« , 4 1 , Pro FonteiOt 1 1 . Foytz met chap. xuTii et XM ; (:ic.« A Ait., 4-i5 , 16.
* Cic, Un. fam,f 8-8,6,3.
S^jO HlfTTOIRE ROSAIIIE.
X)** contenaient en rien une corruption h laquolit nul ne voulait renoncer pour son compte.
On prévariqiiait partout; dans les affaires civiles, dans celles de l'administration , comme dans les causes publi* ques. Il se trouva dans une ville grecque un testament supposé d'un homme très-riche ; le faussaire avait eu soin d'y inscrire, comme légataires, Hortensius et Crassus; il savait bien ce qui arriverait : ceux-ci profitèrent de la fraude à bon escient, et soutinrent le testament comme légitime. Lorsque Gicéron acheta sa belle maison du Palatin, comme il n'avait pas la somme prête, il emprunta de P. Sylla. La chose se divulgua, et on lui reprocha d'avoir reçu de Fargent d'un accusé , car Sylla l'était en ce moment. Gicéron hia aussitôt et l'emprunt et le projet d'achat, en disant : R le consens qu'on le croie si j'achète, t Lorsqu'ensuite la maison fut à lui , et qu'en plein sénat oa voulut lui faire honte de ce mensonge , il en rit beaucoup et répondit : « Vous n'avez pas le sens commun, si vous ne savez pas qu'il est d'un homme prudent et avisé de nier qu'il veut acheter, afm d'écarter la concurrence ^ » Un préteur de la ville s'informait de quelles successions il aurait à décider , et rédigeait son édit de manière à en profiter. Verres avait souvent répété que les pupilles étaient un excellent butin pour les préteurs. Ghélidone, une femme décriée , obtenait tout de lui ; si on venait de sa part dire un mot à l'oreille de Verres sur son tribunal , il changeait quelquefois au moment même sa sentence. On aurait pu produire six cents arrêts de lui évidemment rendus à prix d'argent.
Même sans une telle cupidité , quels avantages pour la fraude dans la chicane des formules , dans les diflicultés du droit, dans l'insouciance d'un magistrat qui n'était pas
' Val . Mi.x., o-'i ; Cir., A Att.^ i-i"^ ; Aiil. G/t|., la-n, ripporic la p».»iite foui!>i ri. ili (^i''.u:i odii.iur imc riius>o de rlirîorqiic.
CORRUPTION DE l' ADMINISTRATION. 2ol
jurisconsulte, et qui ne cherchait par la préture qu'un titre et une province au bout de Tannée *? Bien peu , comme Caton , avant de demander une charge , en étudiaient les devoirs; mais sa conduite comme questeur ne servit qu'à rendre plus évidente la malversation des finances. Les scribes, les employés subalternes, trompaient habituellement déjeunes questeurs sans expérience et sans zèle. Caton examina les lois et les registres , renvoya le premier scribe dont il surprit une friponnerie : il en cita un autre pour supposition de testament , et Gatulus , alors censeiu* , demandant grâU)e pour le coupable, Gaton lui répondit : a il est honteux pour toi, qui dois nous surveiller tous, de t' exposer à être chassé d'ici par mes licteurs. » La condamnation ne tenait qu*à la majorité d'une seule voix ; Gatulus alla chercher un questeur absent, qui, arrivant après le jugement prononcé, opina néanmoins , rétablit le partage des voix et sauva le scribe.
On recevait continuellement au trésor de fausses ordonnances, on négligeait à dessein certaines rentrées de fonds, on ne payait pas certaines créances; des remises de contributions, des gratifications étaient accordées : Tassidu questeur ne souffrit rien de tout cela. Le dernier jour, comme la foule le reconduisait avec admiration, il apprit que de hauts personnages assiégeaient en ce moment un de ses collègues de leurs réclamations; il revient aussitôt, voit leurs prétendues créances enregistrées, les efface, et emmène le faible Marcellus qui n'avait pas su résister. Sa questure finie , il continua de surveiller le trésor par des gens à lui, qui y passaient la journée à prendre note de tous les actes. Ayant trouvé des registres qui contenaient les revenus de la république et leur emploi au temps de Sylla, il les acheta; il se procurait également de toutes
* Ck., 1* /» Ferr.f De praU urban,^ Lett.fam., 8-8 , Fro Munma ^ 1 1 , i j .
2;)â HISTOIRB ROMÀWE.
Jcs provinces les édils, les jugements et les actes des magistrats*. Ainsi, tout le gouvernement n'avait d'autre contrôle que la vigilance volontaire d'un simple citoyen.
Que dire des comices? « Quel détroit, quel Euripe éprou- « vait autant d'agitation? » Et ceci ne s'applique pas au consulat de César, au tribunat de Clodius , aux batailles législatives et électives, mais à la situation ordinaire, à la candidature de Murena. a L'intervalle d'un jour, d'une « nuit, souvent renversait tout... Le souffle de la moindre a rumeur changeait toute la cité , et le peuple s'étonnait « quelquefois de ce qu'il avait fait , comme s'il ne l'avait « pas fait*. » La sédition ne durait pas toujours, la brigue et la vénalité des suffrages subsistaient sans cesse. Les candidats ne se contentaient plus des nomenclateurs dont ils se faisaient suivre pour saluer tous les citoyens par leur nom et les prévenir avec une flatteuse affabilité : ils allaient de maison en maison, payaient un cortège, qui se joignait en public à leurs amis ; ils louaient des places aux jeux pour leurs votants ; ils distribuaient de l'argent dans les tribus par des hommes afRdés; ils donnaient aux chevaliers, au peuple, des repas splendides. Un Tubéron, petit-fils de Paul-Émile, avait été exclu de la préture pour l'appareil mesquin de son festin en l'honneur de Scipion- Emilicn. Ses peaux de boucs étendues sur des lits à la carthaginoise, et sa vaisselle de Samos, comme s'il avait célébré les funérailles de Diogène, avaient révolté le peuple romain. On menaçait, on accusait les concurrents , on employait les plus basses manœuvres ; il résultait quelquefois de ces ardentes rivahtés, que le taux de l'intérêt montait tout-à-coup de quatre pour cent à huit. On soudoyait également des assemblées pour applaudir et voter des roga-
> Plut., Caf., i().
* Qk. tPro Murena, 17.
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