‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 68 sur 102 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

TEOIS FACTIONS : LBS POMPfilEIlS : ANTOINE , OGTÀTB.

Les affaires s'embarrassaient de plus en plus. Un nou-* veau personnage se montrait sur la scène politique ; c'était rhéritier adoptif de César, un enfant de dix-neuf ans , délicat et maladif. On le comiaissait à peine ; bientôt, ceux qui se firent ses ennemis ne parlèrent qu'avec mépris de son origine obscure ; « son aïeul avait été un cbangeur, fils d'un vendeur de cordes. » On lui reprochait même la « &rine maternelle fraîchement sortie d'une boulangerie d'Àricie ^ » Cette raillerie tombait sur sa mère Atla, la nièce du dictateur, tille de Julia et d'Atius Balbus. De ce côté, cependant, la race était ancienne et remplie de séna-

* Cm aiasi qa'il fout entendre, arec Gneriuf, Torrenlios et Caïauboa , HOC iojure dans le goût romaîo, c'est-è-dire de forme asset groasidre, que Sacione attribue à un Casftius de Parme. Ce passafjc m été pris au sérieux ef rendu à controscnâ par uu ccrivaia récent.

!286 HISTOIM BOHAIlfB.

tours. D'ailleurs, son père Octavius avait noblement cobh iTiencé rillustration d^une famille équestre, moins par la dignité sénatoriale qu'il obtint , que par une victoire sur les Besses et les Thraces, et par son administration en Macédoine (59) , dont Gicéron admirait la sagesse, comme un exemple offert aux gouverneurs. Dans la suite , Tadulatioa compensa amplement ces injures par les prodiges dont eile entoura la naissance de celui qui était devenu Auguste ^ Le jeune Octave étudiait dans Âpollonie &ï attendant le départ de son oncle qu'il devait suivre en Orient, quand Q apprit sa mort et son testam^t. Il balança d'abord s'il ne demanderait pas le secours des légions les plus prochaines, et abandonna ce projet comme trop précipité ; mais il prit son parti d'accepter l'béritage et l'adoption , se fit appdâ* en conséquence César Octavianus, arriva en Italie vers le milieu d'avril , vit en passant Cicéron , qui ne pouvait le croire un bon citoyen, et, aussitôt entré à Rome, sa mère et le second mari de sa mère, Marcius Pbilippus, voulant le dissuader de sa résolution , il répondit par ce vers d'Achille à Thclis au sujet de Patrocle :

Plutôt moarir, s'il foui ne pas Tenger n mort !

n déclara donc au tribun C. Antonius qu'il acceptait la succession, et en réclama les trésors pour acquitter les legs de César. 11 ne montrait de haine contre personne, et affectait d'honorer M. Antoine. Celui-ci, qui l'avait déjà dépouillé, le traita avec mépris; comme le jeune héritier se plaignait de l'impunité des meurtriers, réclamait sa protection pour la vengeance qu'il en voulait poursuivre, et les sommes nécessaires à l'acquittement du legs envers

< Saét., jHtgust, 3 , 4 , 5, 94 , 9$; Oie., A Çuint,, i-i, Fkitwpp., S, n. iS»

ifi, 17 ;Plul. ,Cic., 58.

AKTOUfS BT OCTAVlt. 287

trois cent mille citoyens, Antoine lui répondit qu'il avait droit au contraire à sa reconnaissance pour avoir empoché qu'ion ne déclarât César tyran, car la chose n'était point &cile. « Quant aux sommes réclamées , Octave plaisantait «c sans doute ; car César, qui faisait transporter chez lui « tout Targent de FÉtat, avait tout épuisé, et le peu qui « en était resté se trouvait déjà employé pour les fonctions « publiques. Ce qu'il y a de plus sage, dit-il en finissant, « est de donner de l'argent non pas au peuple, mais aux « offensés; et ceux-ci enverront le peuple en colonies, s'ils « font bien: car le peuple, comme tu as pu l'apprendre « par la littérature grecque, est une chose inconstante, « semblable aux flots de la mer, qui s'avancent et qui « reculent ; et le peuple romain , en particulier, a souvent « renversé ceux qui l'avaient le plus honoré. » Après cette réponse ironique, il s'opposa à la ratification du testament, laquelle devait se faire par une loi curiate , s'empara de Lepidus , en le faisant nommer grand-pontife et en donnant sa fille en mariage au fils de cet ambitieux , qui ne manquait pas de puissance. Il empêcha encore Octave de se faire nommer tribun, et, pour lui ôler toute ressource, suscita contre lui des réclamations de créances sur Théritage de César, des procès sur les terres distribuées par le dictateur, et lui-môme prétendait avoir à reprendre plusieurs sommes au nom de l'État.

Octave, sans se déconcerter, annonça au peuple qu'il paierait, et bien au-delà, les sommes léguées par le testament. Pour cela , il mit aussitôt en vente les biens de Ja succession, les siens mômes, et, échappant ainsi aux intrigues de son adversaire , il commença par se ruiner à l'exemple de son père adoptif , pour mieux assurer sa fortune ^ U célébra deux fois des jeux en mémoire de César ;

* App., fyp.f 3 ; DioQ , 45 , de t à 6 ; Suée, Aug., 8 i Cîcm A AtU, i4-io , ta } nm., Ant; 17 , Brut , a6.

288 HISTOIRE ROUAIXC.

les tribuns et Antoine ne permirent pas que la chaise dorée du dictateur y fût exposée, et les chevaliers applaudirent. Mais le peuple eut son tour : une comète apparut durant sept jours aux derniers jeux ; on ne douta point que ce ne fût rame de César, reçue au ciel, et Octave lui éleva une statue d'airain avec une étoile sur la tète, dans le temple de Vénus *.

Cette querelle pouvait affaiblir le parti des césariens ; celui des conjurés, en effet, reprenait le ton menaçant: une réconciliation fut ménagée entre Octave et Antoine. 11 résulta de ce rapprochement que les gouvernements de Macédoine et de Syrie, ôtés à Bnitus et à Cassius, passèrent à C. Antoine et Dolabella, et qu'Antoine réussit même à obtenir la Gaule Cisalpine , dont D. Brutus s'était déjà mis en possession après avoir quitté Rome. On accorda comme dédommagement aux deux premiers conjurés la Crête et la Cyrénaïque, et, pour couvrir d'une apparence légale leur absence forcée de Rome , car ils en étaient préteurs urbains, on leur donna la commission des approvisionnements de blé à faire en Asie et en Sicile. En même temps , Antoine et Lepidus nég:ociaicnt avec Sext. Pompée, qui ne voulait point d'accommodement à moins qu'on ne lui restituât la maison de son père, et qu'on ne licenciât toutes les troupes. Ce chef séparé finit par quitter FEspagne sur le conseil de Lepidus, et se rendit à Marseille pour s'y former une flotte et s'emparer de la mer.

Pendant toutes ces intrigues , Brutus préparait par ses amis les jeux apollinaires qu'il devait au peuple comme préteur. Il ne négligeait rien pour les rendre magnifiques ; il ne pouvait pourtant se risquer à y venir présider, et il pensait déjà même à quitter Fltalic. Ces jeux furentbien reçus ;

« App., ]^^., 3; Dion, 45-7; Suët., Cés.^ 88, Ang,^ lo; Pline, a-aS; Séndq., Quœst, maI., 7-17 ; Cic. , A An., 14-6 , 1 S-a , Lett. fam., 1 i-a7 1 ** * yvQ,, Eclog.y S , Geory.f 1-488.

CICÉRON ET BRLTCS. 289

la tragédie de Térée, composée par le poète Accius, était remplie d'allusions qui ne plurent guère à Antoine ni à Lepidus, mais qui charmèrent le peuple. « Quelle indice gnilé, s'écriait Cicéron , que Brulus ne puisse paraître à « ses jeux , et que le peuple romain use ses mains, non à a défendi-e la république, mais à applaudir ! Maintenant la « consolation des ides n'est plus qu'une sottise ; Tarbre est « coupé , non arraché , il repousse : la chose s'est faite avec « un courage d'hommes, mais avec une vue d'enfants. « J'étais si bien avec cet homme , que les dieux veuillent a confondre, tout mort qu'il est ! A mon âge, puisque, le « maître tué , nous ne sommes pas libres , ce n'était pas « un maître à éviter. Je rougis, mais je l'ai écrit; je ne « retracerai pas. » Depuis ce moment, il ne cessa de regretter « qu'on ne l'eût pas invité au festin des ides, il n'y « aurait point eu de restes ; et il reprochait aux coiyurés , « surtout à Brutus, d'avoir épargné Antoine en tuant Cé- « sar. Qui ne voyait qu'on laissait un successeur au ty- « ran * ? p

Mais , quand on eût pris conseil du prudent consulaire , les choses eussent-elles été mieux ? Il n'y avait plus de gouvernement possible que celui d'un chef populaire , représentant par ses volontés capricieuses la multitude du Forum et des camps. On pouvait bien le renverser , mais pour le remplacer, et aux mêmes conditions : c'est ce que les conjurés n'avaient pas compris ; ils avaient cru abolir la tyrannie, et ils la laissèrent seulement vacante pour le plus habile. Cicéron eût voulu se dissimuler à lui-môme

» App., F^« ., 3 ; Dion , 45-6 ,8,9,10; Plut., Bnrf., a5 ; Cic., A Att,, 14. 19. i5-5, 9.ao, 39, 10,4, 14-ai , 16-1 ,a, LeU. fam., la-», 3, 4, 18, 10-98, A Brut.f iSfA Au., i5-ao,3a, Philipp,, i-i5, a-i3 , 14: « Si j'aTsis conseillé J'aurais acbevif la pièce; si elle eût été de mon inTention , j'eoiso en> *evé le roi et aussi le rcQtke,

200 HISTOimE EOMAliaC.

celle li'isîe réalité; ce qui se passait cliaquc jour lui ilôoouvi-ait plus clairement que tout était perdu.

Rien ne montre mieux cette ruine de la constitutitHi romaine, que la Tîe si agitée du célèbre orateur, de ce dernier Romain, alors un des plus hommes de bien di cerUùnement le plus sage, incertain de ce qu'il doit faire depuis le consulat de César, obligé de plier sa vie et ses principes aux circonstances , luttant jusqu'au bout avec la convie^ tion de son inutilité , grand homme encore malgré ses Uiblesses et sa vanité pitoyable, et seul mourant héroïquement avec rÊtat. U ne garda bientôt plus de doute sur ce qui allait suivre. En effet, Taslucieux Antoine avait seul profité de sa réconciliation avec Octave, et faisait venir on Italie les légions de Macédoine, dont deux arrivaient déjà à Brundusium. Mais les vétérans, qu'il n'avait pu étahlir en Gampanie, tous ceux qu'il avait mécontentés, se don* naient à son jeune rival , qu'il ne redoutait pas assez et qui était plus astucieux que lui. Une rupture était imminente; Sextus se fortifiait, et les légions d'Orient appelaient Cassius à leur télé *. Dans ces circonstances, Cicéron eut une entrevue avec Brulus et Cassius ; pour mieux recbnnaltie leurs intentions, « il leur conseilla d'accepter « la commission des blés , tout ce qu'ils pouvaient en ce « moment étant de se mettre en sûreté, afin de sauver la « république. L'impétueux Cassius, rejetant ce conseil, « annonça la résolution de passer en Grèce. Brutus était « prêt à retourner à Rome, si c'était l'avis de Cicéron. Ce « parti ne serait pas sûr, lui répondit le vieillard, mais je « voudrais que, ni maintenant, ni après ta préture, tu ne « quittasses l'Italie. C'était également l'avis des consuls « désignés, qui comptaient sur l'appui de tous trois pour

* App., Ef(^ , 3 ; voy. surfont le discours qu'il rapporte ou qu'il iuppote d*AoloiD« auK tribuns militaires; Cic, A Au., i5-5, i3.

Page 1