‹ Histoire romaine (volume 3)Chapitre 73 sur 102 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

SBCOIfD TRIUHTIRAT. — MEURTRE DE QCÉRON.

« Cependant, cette fermeté ne dissipait point les alar- « mes de la cité , qui se voyait le jouet de la licence des « soldats et de leur général. » La trahison de Lepidus redoubla le danger ; c'était une guerre à recommencer. On avait appris, par les lettres de PoUion , que cette défeclion avait été préparée de longue main ; que le traître interceptait tous les messages entre TEspagne et Tltalio, quMl avait retenu neuf jours les courriers de la victoire de Modène, et que les légions d'Espagne avaient été sollicitées au nom d'Antoine, par une promesse de cinq cents deniers à chaque soldat. Mais ce qu'on ne savait pas, c'est que déjà, dès cette époque. Octave négociait avec Lepidus, avec Pollion , en les instruisant des affronts qu'il recevait, et avec Antoine, qui, ne le trouvant plus méprisable, lui avait représenté le danger de servir la haine triomphante des pompéiens. On avait beau nommer des décemvirs pour examiner les actes du consulat d'Antoine, déclarer Lepidus

5i0 HISTOIRE'llOlfÀIlVE.

ennemi public, appeler M. Bmlus à la défense de Tltalie; on espérait même voir revenir Cassius, qui avait accablé Dolabella dans Laodicée, et qui réunissait sous son commandement dix légions. En attendant, on n'avait point d'armée présente ; la joie qu'on avait conçue de la fuite d'Antoine avait relâché tout le zèle ; le trésor était vide , et « l'aversion des honnêtes gens pour tout ce qui portait le nom de tribut augmentait tous les jours. Grâce aux imfmdentés déclamations des riches, le centième denier était absorbé. » U fallut bien recourir à Octave et lui confier un nouveau commandement. Mais, tout en promettant à Decimus et â Plancus de les joindre, il exigeait avant tout le consulat. Ses soldats le demandaient plus insotemment encore, par une députation de quatre cents d'entre eux, signifiant en outre qu'ils ne combattraient pas contre les soldats du grand César avec ses meurtriers. Sur le refus du sénat, quoiqu'on leur eût ordonné de se présenter sans armes, un centurion , chef de députation, ouvrit son habit de guerre, et, montrant la garde de son épée : « Si vous « no le faites pas, ceci le fera. » Cicéron répondit en riant : tt Si vous demandez ainsi , il obtiendra. » Les soldats s'en retournèrent à leur général campé au-delà du Rtibîcon, mais pour le ramener à leur tête ^

Ils revinrent en ravageant : on fuyait de Rome ; le sénat tremblant désigna Octave consul et envoya de Fargent aux troupes. Sur ces entrefaites, les deux légions d'Afrique arrivant, on se rassura un peu : on occupa le Janicule, on fit chercher, mais sans pouvoir les saisir, la mère et la sa3ur d'Octave. Le jeune chef parut bientôt, et occupa tout ce qui est au-dehl du Quirinal. Les plus empressés et les plus prudents allèrent le saluer ; il entra le lendemain , les

> Oie., itf Brui*f lo , LeU.fam, , io-3i , Si , 33 f App., E/u^., 'l ^^ 1 4^* 4i,4«.43'>V«U.,a-)6.

ÛCTAVK CONSUL. 511

deux légions passèrent à lui. Cicéron se présentant pour le yoir après tous les autres , il lui lança à son tour cette équivoque piquante : « Tu ne te trouves plus que le dernier de mes amis. » La nuit suivante, on fit un complot pour se délivri^ ; la tentative ayant échoué , Ctoéron s'enfuit, et Octave y devenu le ynaltre, se fit élire consul par desawiicea.

n ne parut point toutefois en public sans ses troupes, n leur distribua légalement les récompenses promises, et il leur laissa établir en droit que désonnais toute armée politéqus qui entrerait en armes à Rome, recevrait une gratification semblable. Sou adopticm fut ratifiée : il porta une loi de condamnation contre tous les meurtriers de César et leurs c(Mnplioes , sans excepter ceux qui étaient absents le jour du meurtre : ceci regardait Sext. Pompée. Un décret du sénat défendit qu'on désignât Octave par le nom d'enfant , et un autre la chargea de la guerre contre Lepidus et Antoine, 11 partit en effet comme pour les combattre , mais il conclut d'abord une trêve avec eux, et bientôt il exigea, au nom de ses soldats, que le sénat accordât aux deux ennemis publics retour et sûreté à Rome.

Jl Qe restait plus à Plancus et à PoUion que de tenter une felraite difficile auprès de M. Brutus, ou de mourir comme Gatoo ; ils n'eurent pas ce courage. Ils virent que tout était perdu , qu'ils trouveraient un « maître fecile et libéral dans Antoine , » qui était môme oisez bon homme , selon Âtticus, et ils se résignèrent. Decimus, abandonné, résolut de remonter y&rs le Rhin pour gagner la Macédoine en évitant Octave* Une route si rude indisposa ses troupes, qui le quit^ tèreot aussi. Réduit à s'enfuir sous un habit gaulois, il fut reconnu et tué , et sa tête envoyée à Antoine *.

' App., ^p., s, fin; UoD, 46, ^ 43 à 53; Piuf.» Jni., 19. Bmt.^ 3i ; Ck., 4 Brut., 16, 17 ; Serviu»! cilë par Gaaaubon^ daut Suëiooe siar Jug*, i>«

312 HISTOIU

Les trois chefs alors convinrent de se roîr entre Bonoosa et Perusia ( ^ , le 27 novembre ) ; et , de Tile du Reno, sortit le second triumvirat, « ce monstre à trois tètes (tridpitina), » nom que Varron avait moins justement appliqué au premier '. Octave lut aux soldats les conventions arrêtées entre les trois cbefs, qui s'établissaictit triumvirs avec pouvoir consulaire pour cinq ans : partage des provinces entre eux; guerre contre Brutus et Cassius par Octave et Antoine; Lepidus, pendant ce temps, garderait ritalie; gratifications pour les troupes, et, en outre, promesse de les mettre en possession des dix-huit colonies italiennes les plus riches. Sur la demande des soldats, pour cimenter cette alliance , on conclut le mariage d^Octavc avec une fille de Fulvie et de Clodius. Afin de ne pas trop eiïraycr d'abord, on désigna seulement conmie proscrits douze des hommes les plus connus par leur attachement à rÉtat, et entre autres Câcéron ; mais trois cents sénateurs et deux mille chevaliers étaient secrètement marqués pour fournir, par leur mort , une vengeance et de l'argent aux triumvirs, chacun des trois réclamant le sang de ses ennemis, et stipulant en échange celui d'un ami ou d'un parent. Ainsi , Antoine proscrivit son oncle maternel L. César, celui de tous les sénateurs qui avait le plus constamment appuyé Cicéron ; Lepidus proscrivit son firère, et Octave son tuteur. Le jeune triumvir avait seul résisté à ces cruautés ; mais une fois qu'il eut cédé, il fut le plus impitoyable dans rexéculion •.

Arrivés à Rome , ils firent autoriser le triumvirat par une loi qui fut votée tout d'un trait, sans autre formalité que la présentation d'un tribun; et cependant, telle était la fotœ

» App., Fyu*., a.

• Flor., 4-6; App., Eft^ , 4; Dion, 46, de 54 à 56; Plitt., Cie*^ 6a , Aut^^ ao, a I ; Su^t., Ju0»f a 7.

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des habitudes de légalité, qu'ils demandèrent au jurisconsulte Cascellius des formules nouvelles pour les actes de leur triumvirat *. Le jour suivant , ils publièrent les premières listes de proscription , avec ces motifs énoncés : « Sans la perfidie des méchants qui, sauvés par pitié , rendent la haine pour les bienfaits. César n'eût pas péri, et nous ne serions pas forcés d'abattre avec tant de sévérité

leur esprit hostile Nous aimons mieux prévenir nos

ennemis que de nous laisser surprendre La guerre que

nous avons à faire au-delà des mers ne serait pas sûre pour nous , si nous laissions derrière nous des ennemis Toutefois, nous ne sacrifierons que les plus méchants; pour être plus cléments que Sylla, nous aimons mieux proscrire que tuer des hommes à Timproviste : c'est le moyen de se contenir dans un nombre fixe. Que personne donc ne cache ni ne fasse évader un proscrit : celui qui le ferait serait mis au nombre des proscrits. Que les tôles nous soient apportées; pour récompense, l'homme libre recevra vingtcinq mille sesterces, l'esclave dix mille, avec la liberté elle droit de cité à la place de son maître *. n

Des gardes furent placés aux portes de la ville , dans les ports, près des marais, et à tous les endroits qui pouvaient servir de retraite. Les malheureux proscrits se cachaient dans les puits, dans les cloaques, quoique sans espoir d'échapper, pendant que d'avides sicaires allaient, « cherchant comme des chiens de chasse une proie pour la mort. D Un préteur fut découvert par son fils, qui reçut en récompense, outre les biens paternels, l'édilité. Une femme fit mettre son mari sur la liste et le livra elle-même pouç épouser ensuite un ami d'Antoine. Le jeune Atilius , à

» App., £//^., 4; Val. Max., 6-a.

* App.« ÊfJt^., 4; DioD, 47, de i à 5; ce prëambule des tables de proscription da triaaiTirat est an des rares documents autlientiques, simplement iraduils par Appien.

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