TAYE ET D* ANTOINE
Les triumvirs devenus maîtres absolus de Rome» rien ne fut plus facile pour eux que de se voter en comices des couronnes civiques, comme aux sauveurs de la patrie, d'ordonner des fêtes pour le triomphe de Lepidus et ses pnHendus exploits en Espagne, de distribuer à leur gré les fonctions, d'abolir et de publier des lois; mais la proscription ne les délivrait pas de leurs plus redoutables ennemis. Comiflcius avait péri en Afrique, dont le sénat lui avait donné le gouvernement après la mort de César, mais Brutus et Cassius tenaient presque tout l'Orient et la Grèce, Sextus Pompée la Sicile ; beaucoup de proscrits trouvaient un asyle auprès d'eux. Une guerre était inévitable, et les confiscations ne suilisaient ni aux préparatifs, ni à l'avidité des soldats ; tar peu d'acheteurs se présentaient, soit crainte de paraître riches, soit honte d'acquérir
BlUTUS BT CASSros. 319
les dépouilles du meurtre. Pour suppléer & cette ressource, quatorze cents matrones reçurent ordre de déclarer leurs biens et d'en faire l'abandon. Au milieu de Tabatlement général, les femmes eurent le courage de résister; elles se réunirent, et, à leur tèle , Hortensia reprocha aux tnumvirs qu'ils étaient plus avides que Sylla , Cinna ou Slarius. Les triumvirs voulurent les éloigner de leur tribunal ; le cri de la multitude contint les appariteurs , et le lendemain quatre cents femmes seulement furent imposées. Ils se dédommagèrent en prenant aux femmes des proscrits leur dot, aux fils le dixième, aux filles le vingtième de leurs biens; ils exigèrent en outre une année de loyer de toutes les maisons, la moilié du revenu de toutes les terres, et, l'année suivante (42), un nouveau dixième sans exception de personne.
Les soldats , vivant aux dépens des habitants dans leurs garnisons , ne se trouvaient pas assez récompensés , et demandaient les maisons ou les biens des proscrits; les uns voulaient s'assurer un héritage par une adoption forcée , d'autres tuaient des gens que la proscription ne regardait pas. Un des consuls fut chargé de châtier cette insolence ; mais, n'osant pas toucher à la soldatesque, il ne livra au supplice que des esclaves, qui, sous Thabit militaire ^ avaient servi de complices aux soldats.
Les triumvirs entremêlèrent ces exactions d'honneurs rendus à la mémoire de César. Ils déclarèrent stable tout ce que le dictateur avait fait; ils lui élevèrent un temple sur la place de ses funérailles, ce temple devait ôtro un lieu d'asyle ; ils di'signèrent comme néfaste le jour de sa mort; ils ordonnèrent une fête annuelle pour le jour de sa naissance, appelant la colère de Jupiter et de César sur tous ceux qui n'y participeraient pas , et imposant de plus une amende aux sénateurs.
Ce fut sans doute pour s'assurer de la fidélité de FËgypto,
390 HBIOm ftOHAIXK.
qiû avait aimé César, qu'ils décrétèrent nn temple à Serapis et à Isis dans Rome *.
La guerre fut promptement comjaaencée par Octave trp Sextus , tandis qu* Antoine avait à repousser de la Ionienne la flotte des conjurés, conduite par Murcus. Après un combat naval , gagné par Sextus, à la vue d^Octave, sur un de ses lieutenants près des rochers de Scylla, il fallut laisser ce proscrit triomphant dans la Sicile, pour se porter plus loin contre des adversaires plus piessants*.
Brutus se disposait à passer en Asie, lorsqu^U apprit les changements de Tltalie, et bientôt la fin du grand orateur et les proscriptions : indigné de ces cruautés, il fit tuer sod prisonnier, C. Antonius, par représailles. Il était moîDS peiné, disait-il, de la mort de Gicéron, que honteux de la cause d'un si triste événement. Il blâmait ses amis de Rome, qui devaient s*imputer leur servitude à eux-mêmes plus qu'à leurs tyrans , puisqu'ils n'avaient pas craint de voir et de souffrir de telles indignités '. Si les intentions de Brutus n'ont jamais été suspectes , et s'il a tout sacrifié à ses opinions politiques, on ne peut disconvenir aussi qu'il a bien manqué de jugement et d'activité. Sa stoîque intelligence ne voyait rien au-delà d'un coup d'épée et d'une proclamation républicaine. Autrement, il eût écouté les avis du pénétrant Cicéron, il n'eût pas quitté l'Italie, il eût préservé le sénat du secours et des perfidies d'Octave; ou bien il se fût bâté plus tard d'accourir de Macédoine, d'après tant de pressantes invitations, au lieu de s'éloigner encore: il eût alors balancé plus glorieusement la fortune , et enfin, après la funeste catastrophe, il eût du moins compris
' App. , E//^., 4 ; Dion , 47 • de la ^ 19 ; Tcrtul., Afmiog»^ 6« • App., F/x^., 4; Dion , 4**-«7» »8.
3 riul., JirxtL, 3i, 3ï.
BRUTU6 ET CASSIUS. 521
qu'il ne devait s'en prendre qu'à lui-même et non pas au grand homme, qui avait montré plus de vrai courage que lui et qu'il avait abandonné. La Macédoine gagnée, il s'imaginait sans doute faire beaucoup pour la patrie en marchant de Macédoine en Asie, d'Asie en Macédoine, en attaquant les Besses pour prendre le titre à^imperator^ el en frappant une monnaie qui portait son effigie avec un bonnet et deux glaives ^
Cassius, de son côté, ne paraissait occupé qu'à s'assurer la domination de TOrient. A la tète de troupes nombreuses , aidé encore par les Parthes, il vengea la mort de Trebonius par celle de Dolabella, qu'il réduisit à se tuer dans Laodicée; il mit à mort les plus nobles habitants, ruina les autres, et pilla les temples de cette ville, amie de César. Ensuite il allait faire la guerre à Gléopàtre , qui lui avait refusé des secours et qui avait envoyé des vaisseaux et de l'argent à Dolabella ; mais la nouvelle du triumvirat et les messages de Brutus le détournèrent de ce projet*.
« Ce n'est pas pour acquérir l'empire , mais pour déli- « vrer la patrie, lui écrivait Brutus, que nous avons ras- « semblé des armées; au lieu donc d'errer de côté et d'au- « tre, rapprochons -nous de l'Italie, d Les deux chefs se virent à Smyme, et l'avis de Cassius l'emporta; c'était de laisser Vannée ennemie se consumer en Europe, et de punir d'abord les Lyciens et les Rhodiens , mal disposés pour eux. Brutus marcba donc en Lycie, prit plusieurs villes, et rencontra une vive résistance de la part des Xanthiens, qui s'étaient enfermés par un fossé profond de cinquante pieds, et qui aimèrent mieux brûler leurs maisons et se tuer les uns les autres que de se rendre. H leva sur la province cent cinquante talents. Dons cette campagne, le
* Dion , 47i ^c >> ^ ^^•
* Dion , 47, de 96 à 39 ; Appicn , ^^., 4 i ^^uU, Brut,, 39»
3tt mTOBl EOVAOII.
sophiste Tliéodote, qui avait conseillé le meurtre de Pooh pée, tomba entre les mains de Bnitus et subit le deniief supplice.
CassiuSf bien moins désintéressé que son compagnon, acheva de prouver, dans son expédition séparée , Tambition qui rinspirait. Il se jeta d'abord avec animosité sur le roi de Gappadoce Ariobaraane, et le tua ; puis il attaqua Rhodes, y entra vainqueur, se fit apporta les trésors sacrés et publics » et tout Fargent que possédaient les habitants, leur arrachant par menaces et par délation oe qu'ils avaient caché ; cette seule exaction lui produisit huit mille cinq cents talents. Les malheureux le suppliaient au moins de leur laisser les statues de leurs dieux : « Je laisserai le soleil, » répondit-il; insolente et fatale parole, qui portait dans son ambiguïté le présage de sa punition prochaine, selon la remarque de Valère Maxime. Il exigea des autres peuples de TAsie les tributs de dix ans ^
Les deux chefs se réunirent enfin à Sardes , et repassèrent dans la Macédoine , où ils firent reculer l'armée des triumvirs jusqu'à Philippes. Héritiers de la fortune de Pompée et de la république , ils agirent avec la même impru* dence : Brutus enti^na Gassius à une action décisive , et, attaquant avec une impétueuse valeur, força les lignes d'Octave, mais laissa forcer celles de Gassius, qui crut tout perdu et se tua (42). Ensuite les soldats vaincus de Cassius, s'irritant de leur honte, devinrent plus audacieux contre leur nouveau général que contre l'ennemi : Brutus crut nécessaire , pour les contenir, de leur promettre le pillage de deux villes grecques, s'ils lui rendaient la vie-toire. Cependant il gardait encore l'avantage ; il pouvait luiner Octave et Antoine en temporisant : les deux triumvirs manquaient de vivres, et un renfort qu'ils attendaient
■ App., Efi^.f 4i nion, 47-33, 34 ; Val. Mas., i-5; Plut.,BrM(.« de 33 à 3S.
BATAIIXB DB PHaiPPBS. 3S5
irenait d*ètre détruit par la flotte de Murcus , <iui leur coupait la retraite. Mais la nouvelle en vint trop tard au camp républicain, par un déserteur que personne ne voulut croire, à la veille d'un combat que les troupes demandaient obstinément. Je fois la guerre, disait Brutus, non comme un général , mais en exécutant les ordres des autres. U attaqua brusquement, fut vainqueur où il commandait ; mais son autre aile fut presque aussitôt mise en déroute, et lui-même enveloppé, ne pouvant rentrer dans son camp, lut contraint de fuir. A la faveur de la nuit il s'était arrêté à peu de distance avec quelques amis ; il ne restait plus de ressource : il regarda le ciel, brillant d'étoiles, et prononça ces vers de la Médée d'Euripide , qui expriment la sombre illusion de la sagesse stoïcienne :
Non , ta n'étais qu'un mot , matkeureuae vertu ! Etelave du Dcttin , qu'«n fain j'ai combattu.
Et bientôt il se perça de son épée.
Les fils d'Hortensius, de Lucullus et de Gaton , avaient péri noblement dans la mêlée. Une semblable destinée eût été plus heureuse pour la réputation du jeune Gicéron ; accueilli et toujours traité dans la suite avec faveur par Octave , il démentit les premières espérances qu'il avait données. On ne retrouva plus rien de son père en lui que l'urbanité des manières ; il se jeta dans la débauche : il avalait deux mesures de vin d'un trait, comme pour ôter au meurtrier de son père, à Antoine, la gloire d'être le plus grand buveur de l'empire romain. Messala Gorvinus se fit plus d'homieur : la résistance étant impossible, il se rendit avec un corps de troupes ; il s'attacha de préftirence à Octave sans jamais dissimuler son ancienne amitié pour Brutus, et fut un des personnages importants de l'empire. Le reste de l'armée vaincue se dispersa; les uns, avecMwcus,
nun quejque temps , uœ pôiiie ocoa^^^iée de la ï^3Ck répubijcajoe '.
' OcUTe, malade peodant œdecampa^rDe, aTah £ulli èirt" pris dans sod camp à la {^CTu^rehstSaille. S'il ne oontnica pas à la Tktoire, il fut plus habile à en profiter; 0 pani^ona peo et se Tengea froidement. Cd de ses caf4i£5 destiae à la mort le suppliant au moins de lui aooorder la sépoltore, il répondit « que cela dépendait des oiseaiix. » Uo père et on ûls lui deman<iaient la Tie Ton pour Faxitre; il kor ordonna « de tirer au sort, v et Tit tranquiDeinexit, afvès la mort du père, le fils se tuer hû-ménie. Aussi ptiH sieurs, parmi lesquels FaTonius, conduits enchaînés de- Tant les triumvirs, saluèrent arec honneur Antoine , et accablèrent Octave d*injures'.
Les deux chefs se divisèrent entre eux la république; et, retranchant de leur alliance Lepidus, qu'ils avaient laissé à Home, peut-être tout exprès pour laccuser de les trahir, ils ne fïTeni que deux lots : Antoine eut la Gaule et r Afiiqne , Octave TEspagne et la Numidie. Lltalie demeurait indivise comme centre commun , et, dès leur premier accord , ils y avaioit réuni la Cisalpine, abolissant cette province, afin que personne n*eût plus dans ce commandement un prétexte d'entretenir des troupes en deçà des Alpes. Sextus tenait la Sicile et la Sardaigne , TOrient était en troubles. Antoine se chargea volontiers de soumettre l'Orient et d'y lever de l'argent pour payer les soldats. Octave aimait mieux avoir à combattre Sextus, à contenir Lepidus, à ramener et À licencier les vétérans, c'est-à-dire s'emparer de Rome
• Plut., Brut., de 43 k 60 , ^nt. , aa ; Dion , 47, de 35 à 49 ; App., lyuf ., 4 , Un \ Vell., a-39 ; Plor., 4-7 ; Plia., 14-M } Virg., Georg.^ 1-490.
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cl (lu gouvernement ; et sa maladie, peut-être feiiile, lui as. signait naturellement ce partage ; d'ailleurs, Fulvie et Luci us Antonius devaient concourir à cette tâche, qui ne fut pas la plus facile.
Depuis Sylla, les lois agraires ne regardaient plus que les vétérans, et Ton ne voyait plus que des colonies militaires. Octave disli^ibua donc des terres : les soldats demandaient les meilleures villes et se trouvaient peu récompensés; les villes demandaient que cette distribution tombât sur toute rilalie, et que le sort en décidât. Les propriétaires dépossédés vinrent en foule réclamer le prix de leurs cliamps, quand il n'y avait plus d'argent au trésor. Octave en prit dans les temples, non pour les payer, mais pour regagner les soldats. En même temps, Fulvie et Lucius, alors consul (il), prétendaient participer au mérite de la distribution , et fonder aussi des colonies antoniennes; Octave y consentit. Pour ne pas paraître moins généreux que lui , ils promirent tout ce que les antoniens demandèrent. La soldatesque avide usurpait au-delà des limites assignées, et de nouvelles plaintes des villes s'élevaient contre cette nouvelle proscription ^
Un jeune colon , dans le modeste loisir que lui avaient laissé, avec un petit domaine auprès de Mantoue, les rustiques labeurede son père, essayait alors son génie inconnu en imitant Tlîéocrile. Les troubles politiques n'avaient point pénétré jusqu'à lui. Pendant que l'Italie et les provinces étaient agitées par de sanglantes querelles, Virgile parcourait tranquillement son coin de terre, son royaume^ au sein des fertiles et odorantes campagnes qu'arrose le Mincio. Ce fleuve, « qui nourrissait de ses rives touffues des cygnes blancs comme la neige, » ces verdoyants coteaux où les chèvres eri-antcs « broutaient le cytise et le saule , » l'air
* App., Efi^., 5 i Dion , 48» de > à 6.