CHAPITRE LXVI
BIFnCCLTÉS DU GOUTERUBMBTYT mPÉEIAL. — MOEURS ET ESPRIT NATIONAL. — FINANCES. — PROYINCBS.
Malgré le succès de sa politique, il était cependant impossible à Auguste de se faire illusion , et de ne pas sentir la (lilTiculté d'un gouvernement de décadence. Il eût bien voulu rendre au peuple quelque dignité : il y fit tout ce qu'il put. Il espérait arrêter ce mélange continuel de race étrangère et d'esclaves , en se montrant sévère sur le droit de cité et raffrancbissement. Il fixa un âge pour affranchir et pour être affranchi , et défendit qu'aucun esclave qui eût subi la chaîne ou la torture pût jamais , par aucun affranchissement , jouir du droit quiritaire. Un grand nombre d'affranchis , nouvellement inscrits, s'étant présentés à une largesse, il refusa fermement de leur accorder une part qui ne leur était point due, et donna même aux citoyens moins qu'il n'avait promis, pour punir la connivence; il dit à Tibère , qui sollicitait le rang de citoyen pour un Grec : a Prouve-moi d'abord que cela est juste; » et Livic doit. 3G*
426 HUTOIRB HOHAmiS.
mandant aussi pour un Gaulois tributaire, il n^accorda qu'une exemption de tribut, « aimant mieux ôter quelqis a chose au fisc quo de prodiguer Tbonneur du nom roa main. » Ses yeux étaient choqués de la négligence d'habillement par laquelle on s'éloignait de l'ancien costume. Un jour, apercevant dans une assemblée une foule de gens en tuniques sombres ou en casaques, au lieu de la toge ordinairement blanche : « Voilà , dit-il ,
« Le peuple roi dv monde et b loge romaine! »
Et il ordonna , en conséquence , aux édiles de ne plus souP frir au Forum ni au cirque personne qui n'eût déposé la casaque et qui ne pai^t en toge ^
Il eût bien voulu surtout, avec un costume plus grave , des mœurs plus composées. A défaut de vertu, son inti'rèl lui disait assez que, sans mœurs, il n'y a plus de force et de sécurité pour un État ; mais ce fut où il échoua complètement. Ses lois à ce sujet restaient sans effet (lois Juli» , i7 avant l'ère vulgaire et 4 depuis). En vain le poète lyrique avait célébré la licence domptée par le châtiment , les filmilles renouvelées par la loi conjugale •^ qui fixait un ter-
■ Suét.,^u^., 4o» 4^1 4' > I^ioD* 55-1 3 ; Virg., £neid.^ i-a86 :
RomaxM» rerum domlnoe geniemqiM togatem.
Juv., 3-i56 :
Pars magna llalîs est (si vernm admittimus) in quft
Ifemo togam sumic niai mortuut
Suf&ciiiat tuBïca summis miilibua alba.
Et t-aS:
Fmaues atiquando laceraaa
Mttnimenia togae , dun craasiqae coloris.
• • Wor., 4-1 :
Auousn. .IÎ1
me au célibat et au veuvage. Cette gène ne servit qu'à multiplier les divorces et les fiançailles prématurées. On fiançait une fille non sortie de Tenfance , pour demeurer libre sous un engagement fictif. Le législateur fixa encore Tàge des fiançailles pour les filles; il ajouta des places distinguées pour les gens mariés, dans les spectacles. Tout cela n'empèciiait point les contraventions continuelles. Les chevaliers demandèrent publiquement Fabolition de la loi contre le célibat. Auguste fit venir au milieu des jeux les enfants de Drusus, mit les uns dans les bras de leur père, prit les autres dans les siens , et les montrait à ces indignes Romains pour leur inspirer quelque honte par Texemple heureux et imitable d'une sage union. Il n'en fut pas moins obligé de laisser trois ans de liberté au lieu de deux ans aux époux veufis ou séparés. On ne se contenta pas de si peu : on réclamait obstinément liberté entière. Un jour, impatienté , il assembla sur le Forum les citoyens , rangea d'un côté les pères de famille, de l'autre les célibataires; et, trouvant ceux-ci plus nombreux^ il en témoigna son chagrin, louant hautement les autres. «Quant à eux, il ne savait de quel nom les appeler, hommes, citoyens ou Romains, dont ils ne remplissaient pas les devoirs.» Ceux qui étaient dans la règle reçurent des récompenses et des distinctions
Met et lez macaloMim edomuît oefat.
Et vaganli ftrxna licentii
Injccit , ainoviir|ue culpat.
Non qui proFuncluin Daoubium hibunt
Rdicia rumpent Julia
Epod,f 14:
Prospères décréta super jupandis Foeminis proliM|iie Bons feraci LegeoMriiè.
428 HISTOIBB IOMâWC.
nouvelles: les femmes même le droit d'hériter bien au-ddà de ce que permettait la loi Yoconia. De plus, la loi Papia- Poppeea fut portée (9 depuis) , qui ne toléra plus que deux ans de veuvage , et dix-huit mois de célibat après di voice '.
11 réussit mieux à remettre un peu de décence dans les jeux , où la multitude envahissait tout sans égards , etooDfondait tous les rangs. Un sénateur quelquefois n'y pouvait pénétrer. Non- seulement un sénatus-consulte rétaUil les sénateurs dans la préséance , mais les soldats eurent une place marquée; les adolescents durent se tenir séparément avec leurs gouverneurs ; les femmes ne virent plus que de loin, des rangs de sièges les plus élevés, les combats de gladiateurs. Il était moins tolérable encore qu'elles assisUi»sent aux luttes des athlètes ; et un jour , un couple de pugiles fut renvoyé au lendemain matin , et un édit notifia qu'il ne convenait pas que les femmes vinssent au théâtre avant la cinquième heure.
On a déjà vu qu'un décret interdisait l'artoe aux cheva- Hers et la scène aux matrones. Mais que signifiaient toutes ces prohibitions, quand une place d'honneur, en face de la chaire prétorienne , était réservée aux vestales dans les spectacles? Lorsqu'on même temps le célibat religieux de ces mêmes vestales inspirait tant de répugnance , que les familles refusaient d'y dévouer leurs ûlles , et qu'on eût vu
* Dion, 54-16, 56, de I à 10 ; Suée, j4iig., 34, 44 ; Rono, 8-16 ; c'ctt Drnnt que Suétone désigne évidemment sous le nom de Germanicus ; ce jeune prince porta ce nom avant «on fils. Properce, a-6, insultait publiquemeul en vns à l'impuissance de la loi contre le célibat :
Garita est certe sublatam Cynthia legem ,'
Qua quondam edicta flemus uterque din
Ne nos dividerct
Est magnus Cssar, scd magnus Gnsar in armis ;
Devictse gentes nil in amore valent.
Unde milii patriis natos praeberetriumphis? Nullus de nostro langûine nùles erit.
mcomplet ce collège de six personnes consacrées, si Auguste n'eût déclaré admissibles les filles d'affranchis? Quelle pouvait être Tinfluence d'un chef dont la vie privée s'accordait si peu avec ses beaux règlements , et dont la maison renfermait les désordres les pluscoupables, malgré les exemples d'Octavie, de Drusus, de Germanicus et de leurs épouses , que les autres ne se piquaient pas d'imiter * î D'ailleurs, un mal qui a renversé la constitution d'un État ne se répare pas avec des lois et un nouveau gouvernement. Si peu fastueux que îùX le premier empereur, et quelle que fût sa vigilance à coiTiger les abus, le nouveau gouverne-;ment était dispendieux : beaucoup plus de fonctions salariées, une grande armée à solder, à entretenir, une populace nombreuse à nourrir, des fôles multipliées , le goût général des constructions, tout cela exigeait chaque année des sommes immenses. Il est impossible de savoir quels étaient les revenus de l'empire : un document d'Appien sur ce sujet ne nous eslpointparvenu, et tous les travaux des érudits n'ont pu y suppléer. Selon certaines supputations, les contributions levées sur les provinces pouvaient monter à quatre cent quatre-vingts millions de francs; selon Juste Lipse, à un milliard et demi; d'autres ont préféré neuf cent soixante millions. Cette moyenne conjecture est bien moins vraisemblable que celle de Juste Lipse ; encore ne faut-il y comprendre que les tributs proprement dits , imposés sur les propriétés , acquittés en argent ou en nature, et la capitation. Les impôts indirects devaient produire bien davantage: c'étaient principalement les droits d'entrée et de sortie , et les péages des rivières. Ces droits se répétaient dans chaque province ; tous les ports et toutes les villes avaient leurs douanes {portoria). Auguste perfectionna la perception : tous les dix ans on renouvelait le cadastre des provinces ,
430 BBIOIU KOMAIHB.
d le tribut annuel déterminé pour tout ce temps ^xpçA canon (taxe n^gulière) ; puis, au besoin, on ordooDait une taxe additionnellp , indiction: ce qui ne préstTxait pas «te achats forcés de blé qu'il fallait vCTidre ensuite au tarif icaemptio ^ iitonia) , ni des fournitures extraordinaires, ni des corvées, comme les transports de subsistances dans les magasins militaires (mansiones).
L'usage des dons volontaires ou des couronnes d^'or continua (aumm coronarium) ; Auguste en reçut mille, dont le poids était de trente-cinq mille livres. Les anciens domaines de rÉtat étaient devenus les siens; tous les fleuves et tous les lacs par un droit de pèche, les forêts, les mines, les carrières, les salines par leur exploitation, tous tes biens caducs ou vacants, toutes les confiscations prononcées, toutes les amendes imposées par les lois Juliae et par toutes les autres lois, remplissaient son. trésor. César avait rétabli les douanes en Italie pour les marchandises étrangères ; Auguste avait imaginé un centième sur toutes les ventes; il jouissait encore du vingtième des affranchissements *. Cependant, vers la fin de son principat, les circonstances devenant plus difficiles, il déclara que l'argent manquait pour payer les troupes. Il proposa même (6 depuis) de former un trésor militaire [œrarium milttare); et les premiers fonds étant fournis par les dons des rois et des peuples, il jugea nécessaire d'y ajouter un impôt nouveau à supporter par les citoyens romains, le vingtième des héritages collatéraux et des legs; il disait l'avoir trouvé dans les registres de César. L'année suivante, il demanda encore le vingt-cinquième de la vente des esclaves. Il avait pensé que ce droit du vingtième, n'arrivant qu'avec un accrois-
^8néi,,Céf., 43, j4u0.^ 49, Calig., 16; Dion, 5S-«4f «S, 3i,S€-98; Tae., Ànn,^ 1-98, ii-aa ; Ju^te-Upse, De mayn., nom., a-t, a, 3, 4-9t M. Naudel, Des vhangementt opérés , l't partie , i*i, s , 3, et notes 11, is, i3, t4, 16, 18,
36. Le iKinici livre irApnieii contrnnit iiucsiali^rquc «te IVmjMrc.
ÀLGLSTK. 451
sèment de fortune, paraîtrait moins pénible '; mais c'était, quoique indirectement, taxer les biens et les personnes. Après ravoir souffert quelque temps , quand on vit que le fardeau continuait, on murmura (13 depuis). Il y eut des placards et des cris séditieux. Auguste, alors très-àgé, demanda au sénat , par une lettre , qu'on lui indiquât un meilleur moyen , <( non pas qu'il l'attendit , mais afin de « les convaincre, au contraire, qu'on ne pouvait s'en tirer « mieux. » On délibéra, on parla beaucoup néanmoins; Auguste feignit de vouloir imposer les terres et les maisons , comme il avait déjà fait pendant le triumvirat , et , sans dire ce que chacun aurait à payer, il dressa le compte des biens des particuliers et des villes. On eut bien plus peur de ce projet, et l'on consentit au vingtième; il ne voulait pas autre chose. Il avait assez de puissance pour exiger une contribution foncière, mais c'eût été agir en maître; l'orgueil romain en eût été blessé, et l'affection de la multitude même, que cette mesure touchait peu, n'eût pas tardé à s'affaiblir \
C'était aux provinces de payer ; Rome le voulait ainsi , et Auguste n'avait point une pensée plus haute ; seulement, par le même sentiment d'intérêt mieux entendu, qui ne voulait pas ajouter aux possessions acquises de peur de les compromettre , il s'appliquait aussi à les ménager. L'Ilahe, la première et la plus importante, se croyait de la cité, parce qu'elle en avait forcé les portes et qu'elle la recrutait : en fait , elle ne jouissait que des avantages civils •,
^Plin., Paueg.t 37, ^o : « Vicesima reperta est, tributum tolerabile et facile hcredibut dunlaxat extraneis , domesticis grave. »
* Snéf., À»g., 49; Dion, 55»a5, 3i, 56-i8 ; Juste Lipse, De magn, rtw»., a^; Dureau de la Malle, Disc, prélim,; M. Naudet , Des changements opérés, i'* partie, i^Sfet note i5.
'Ptene, i-n5:
li>^ Ta;" Ut-IH [i^ *'e*'^j 'i^ :*• tîu^ i '^ni* J ttt.^ — -^ *-
<r.r^« t»^ >^.:îL'"j'.riï ^ Khzi SiZîf fa. "^^j^ . siT tt :3i «Ji -^ iîit;."*"^v rniiiJift . î4::'**v^ - Tj'^i-i-f l ]> riî* T»»tr r
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Hom; siliiittem crrdcns , Tialo quod honore tupfaïut Frrjjrrit heniinai Arctt rdil» iniquat.
les autres n'avaient plus à craindre les publicains, mais le chef suprême, bien instruit de tous les revenus, et il en résultait plus de réserve dans la connivence et dans les exactions *.
Si tous les commandants secondaires pouvaient condamner à mort et aux travaux des mines, il ne leur était plus permis de prononcer la déportation sans consulter le prince, et toutes les amendes revenaient au fisc, ce qui ôtait à la vengeance personnelle les motifs de la cupidité. Leur juridiction supérieure enfin n'était plus unique ni absolue : des juges les suppléaient pour les affaires ordinaires : au-dessous de ceux-ci l'arbitrage des décurions devenait une sorte de décision de première instance, la justice se rendait d'une manière plus expéditive et moins irrégulière , et, soit que les gouverneurs jugeassent directement ou par appel , on avait désormais appel de leurs propres sentences à Rome auprès du sénat ou de l'empereur. Les provinces impériales surtout éprouvaient quelque bien du changement de régime*.
■ V. Naodet, Des changements opérés, i '« partie, f3, semble supposer que les pablicaios n'exerçaient pas dans les proTÎnces impériales : c'est une erreur ; saint Matlhieu, arant sa vocation à Tapoetolat , était publicain , ainsi que /achée , sous le souTcmement d'un procicraleur. Tacite indique clairement que les publicains perceTaient partout, Ann,, i3-5o, 5i : « Populi fl;i(;ilalionibtts immodestiam pnblicanonim ai^uentis dnbitavit Nero an cuncta ▼ectigalia remitti juberet. . . Sed impetum ejus atlinuere scnatores. . • ergo edoit princeps ut. . . Bomc praetor, per provincias, qui pro pralore auC con- «ile essent , jura adrersus publicanos extra [ordinem redderent. » Et ih., 4-6 : ■ Atfrvroenta et pecuniie rectigales, ccrtera publicarum fiructunm , societatibns equilnm romanorum a0itabantur. » Pline, Paneg., 37. /^o/ez encore Marcilius sur Suétone, Fespas-^ 1.
■ Sttét., Aug.^ 4^, 47« 4^* ^4t 33, 60 ; Torrcnlius, sur le n. 33 ; deux antres passages rapprochés de celui-ci , dans la Fie de Caligula , 16, et de Ifé~ ro», 17, indiquent asses clairement l'appel des provinces. Tac, i-a : ■ Neque proTincise illum rerum statum abnnebant , suspecto scnatns popnlique imperio ob oertamina potentium , et avaritiam roagistratuuro ; inTslido legum anxilio, t\ux vi, anbilu, postremo pecunia turbabantnr.i* App., 1/6., 9.