CHAPITRE LXVII
CàmACTtal R TR PBIYÉB d'àUGUSTB. — LCTTRBS VT AtTS.
Quel était donc cet homme qui avait su démôler de pareilles difficultés et s'y établir si solidement? « OctaTien se « présente, dit Julien dans sa fiction du festin des Césars; « aux couleurs changeantes de son visage , vous Teussiez « pris pour un vrai caméléon. Pâle d'abord, puis rouge, « puis noir, brun, sombre, puis un air gracieux *. » Apollon le remet ensuite au philosophe Zenon , qui , d'un mot à l'oreille, le rend sage et modéré. Plus loin, Auguste dtxîlarc « que la philosophie eut sur son cœur un empire absolu ; « car il a supporté, aimé la hardiesse d'Athénodore, pour « lequel il avait le respect d'un fils. » Sénèque cite comme un des meilleurs moyens proposés contre l'ennui , le conseil d'Athénodore, de se tenir toujours en haloine par le maniement des affaires et l'administration de l'État. Cette philosophie devait plaire, sans doute, au fondateur de l'em-
• Julien, Dialogue des Ciêart,
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^/fjîî»; en Liv*-r d'cr* iani.s* k: ^le Isiiie, d*? •^.«ilrt* turJqi;ft*, <4 d'brie grosse l^^v'e par-i»-^us, i.'S p.«Ais ti-^r.-s li'-s
tVi'Ufth'ii ; ayant a^nstainment pivts au besoin «k-s balnts ijff iumUiine jkhit fie monlrer en public, et une chaussnne h lalorm pour [lar^Hrc plus grand ; buvant de r^ao fn.»h1e irfnii\i^fiî de f^ain, de contorabre, de laitue ou de poram*^ ! (>n aurait pu le trouver, surtout dans sa rieillesse, ji>uant aux (fh^tUia ou aux dés, non avec des nains difformes, ftar il alfhorrait ces dérMorude la naiure^ ces obj<^ de mauvais présage, si recherchés alors, mais avec de jolis petits iMiulf'ons de Syrie ou de Mauritanie, dont le Ixibil Tamusnlt br*j]ucoiip. Quoiqu*il souffrit presque toujours du foie ou des nerfs, qu'il fût tourmenté de la pierre ou do la lluxlon , cepimdant son visage, remarquablement beau et toujours jigréal)lc selon les dogn^ de l'âge, plaisait encore pur une Hiriguli^r« sérénité. Il s^occupait si peu de parure.
' 8<*nAf|,, /V IranquiU., 3, e( Mir Areuf , Consol. à Uarcia^ \iï*\ut., Jnt.y 9n I /n.iinit, I , et Zoiiarat , lo, auribuetit ausiii la modëraiion d'AugusK à AlUi^iiOiiorc.
qu'il laisait couper sa barbe et ses cheveux blonds par plusieurs barbiers en même temps, et qu'il lisait ou écrivait pendant cette rapide toilette. Mais si on voulait le rendre content, quand il regardait fixement, on n'avait <pi'à baisser les yeux devant les siens, comme si on en eût <ité ébloui; car il se piquait d'avoir un éclat divin dans ses yeux, qui étaient, en effet, très- brillants ^ Ge rival du soleil n'en pouvait néanmoins supporter les rayons, môme en hiver. Il redoutait autant la chaleur que le froid. Il fallait , durant les nuits d'été , l'éventer dans son lit qu'on plaçait sous un péristyle, auprès d'une onde courante : aussi ne voyageait-il alors que la nuit, en litière, à petites marches; il employait trente-six heures pour aller àXibur. Il ne dormait que difficilement , à trois ou quatre reprises pendant sept heures, et à force de lectures ou de récits. Avec cette faible santé , rien ne demeurait en retard : il se mettait sur un lit de travail après le souper, expédiait ou achevait les affaires de chaque jour, veillant pour cela très-longtemps. Mais cet homme impassible au milieu des émeutes du Forum, des séditions d'une armée, ne pouvait rester seul dans les ténèbres ; il avait peur aussi du tonnerre, et, à la moindre apparence d'orage , il se cachait, enveloppé d'une peau de veau marin, dans un lieu voûté. Il croyait aux songes, et, un certain jour de chaque année, à cause d'un songe qu'il avait eu , il tendait la main au peuple , pour recevoir un as de tous ceux qui voudraient lui donner. Une chaussure qui se présentait de travers le matin, ou la gauche pour la droite, une occupation se* rieuse le jour des nones, un voyage entrepris le lendemain, autant de choses qui portaient malheur. Il révérait certaines cérémonies étrangères, comme les mystères de Gérés, et il méprisait la religion judaïque*. C'était toujours
• Suée, Ang,^ 72, 73, 77, 74, «»» ÏB, 79; Julien, Dialogue det Césars»
* Suée, j4ug,f 78, 90, 91, 93, 93.
iiO HISTOIRE ROXA]?(B«
le même homme qui avait fait clouer au mât d'un naTîre, dans Alexandrie , son esclave Héros , pour avoir tué et mangé une caille qm' battait toutes les autres.
De grands festins célébraient toijyours chez lui les fStes religieuses. Sobre par nécessité, il se nourrissait (Tordinaire avec du gros pain , quelques menus poissons , do fromage, des figues ou des dattes; il buvait rarement plus de douze onces de vin. « Un juif, écrivait-il à Tibère, n'ob- « serve pas plus exactement le jeûne des sabbats, que je « n'ai fait aujourd'hui ; je n'ai pris que deux bouchées dans « le bain après la première heure de nuit. » Malgré ce rê^ gime rigoureux, il avait fréquemment à sa table une réunion choisie, et, ne touchant à rien, il ne s'occupait que da plaisir des convives, ou par la gaieté d'une conversation générale , ou par des symphonies, des scènes d'histrions, de baladins des mes, très-souvent par des dissertations de philosophes moralistes {aretalogi). Pour les solennités d'usage, particulièrement pour les Saturnales, il réservait des profusions magnifiques ou badines de présents divers, oa des ventes en loterie. Point de' travaux durant ces tempslà; les dés, le pair ou non, remplissaient ces journées. U jouait gros jeu et libéralement, abandonnant toujours son gain , c( bienveillance qui devait le mettre en estime céleste K > Jamais non plus il n'accepta un legs d'un inconnu ; quant aux autres successions de ce genre, si le testateur laissait des fils, il leur en faisait aussitôt la cession, et, si les fils étaient mineurs, il attendait l'âge de majorité ou leur mariage pour restituer avec une augmentation. Mais il ne pouvait cacher son dépit, si ses amis ne l'avaient mentionné dans leur testament qu'en peu de paroles ou peu flatteuses, ni sa joie, si leur souvenir était affectueux et honorable.
* Suëc, j4ug.^ ^Sf 76, 74» 71, 66. Ce goût du jeu ëuit général en Italie ety tuhftUte encore , les hommes du peuple y jouent à pair ou non de lenrs doigts arec une incroyable agilité.
Àt'GUSTC. 441
Ces derniers traits et cette bienveillance réfléchie , dont la confidence nous est restée, achèvent de le faire connaître. Ce ne fut pas lui qui changea après Tempire, comme on Ta dit*, ce fut son intérêt. Il n'avait si cruellement versé le sang que pour dominer ; pour dominer ensuite, il ne lui en coûta pas davantage d'être doux et juste. Maintenant qu'il ne craignait plus, il sentait bien qu'il valait mieux être aimé. En tout temps même ce soin de son utilité lui avait acquis des amis dévoués , en le rendant commode à ceux qui s^attachaient à lui. Un jour qu'il prononçait des condamnations sur son tribunal. Mécène lui jeta ce billet : « As- « sez, lève-toi donc, bourreau. » Auguste lui sut gré de l'avis et se leva*. 11 riait volontiers des bons mots lancés contre lui; il ne se fâchait point capricieusement; il était sévère avec raison. Son esclave Gosmus ayant très -mal parlé sur son compte , il se contenta de le mettre à la chaîne. Un de ses intendants , Diomède , dans une chasse , l'ayant poussé par peur devant soi contre un sanglier ilirieux, il se moqua de sa timidité , ne voulant point le punir d'une faute sans Intention ; mais il fit précipiter dans une rivière, une pierre au cou, quelques compagnons de son petit-fils Caius, en Asie, pour les insolentes rapines qu'ils exerçaient au nom du jeune prince malade. Yedius Pollion , un de ses affranchis, voulait un jour jeter à ses murènes, selon son horrible coutume , un esclave à dévorer, pour avoir cassé un vase de prix; Auguste, présent, sauva le malheureux, fit combler le vivier de Vedius et briser tous ses vases de cristal. Ce ùit de ce Yedius qu'il hérita le délicieux séjour de Pausilippe'.
Jamais ce prince ne parut plus digne d'estime que dans
* St^aèq., De clément »t i-l i ; Julien, Festin, des Césars.
* Dion, 55-7.
> S^o^„ De élément.^ i-io, 18, /V «m, 3-4ot Su^Sm ^mj/m C7 ; Dion, 54i3; PlinCf <h«3.
sà, cnndaHp arer les snens : il pooTul pssspr k ftoilie U* modèie d»^ pères de ÊuniUe. Il dnigm FMacaUicn <^ ^'S petit»-riJâ, Iftir apprtfODt hn-méiDe à parler tcnrrt^ 10*111 , â «crin? r n noU4 , et aios: de lous les w.uIresiaCTat'es êl^aieiiUires ; il li^ bahituait partknilièreiiieiit à ioiîler stm écntuie. Ils prenaient leurs repas près de hij ; en Torafr^ leur Toiture le précédait, ou ils aDaient à cfaeraJ à cùlé de la sienne, fl ne permettait pas que sa fille ni sps petite»fiilfs, dans leur enfance, fussent jamais seules, afin qu*efles ne passent rien iàirr ni rien dire qui ne f&t consiirné dans les mémoires journaliers du palais. D eugeait qu'elles s'œcu|ias8ent à des ouTrages de laine, et il ne portait guère de vêtements qui ne sortissent de leurs mains ou de celles de Lirie et d^OctaTie. On peut croire qu'il ne chercha pas uniquement en cela la réputation, la convenance, et qu*il trouvait la vertu aimable autour de lui; mais il n'en garda pas moins toute sa vie Feffroyable dépravation de sa jeun(;s$e. Une retraite solitaire, qu'il appelait sa Syracuse et son atelier {t*xfipt,if) ^ et les maisons suburbaines de ses aHranchis , ne lui servaient pas toujours à cacher des 9&cn;ts d'État ; le peuple de Rome , impudemment railleur, ne lui épargna pas ses grossières allusions et ses bons mots ^
Cela ne diminuait en rien, dans les idées païennes, ni la satisfaction publique , ni les succès de Tbomme , ni son pouvoir. D'ailleurs, à défaut de grandeur réelle, il n'ignomit pas un sûr moyen de gloire humaine, l'éclat et l'habii(*té des louanges ; et sa politique autant que son goût lui inspira de protéger les arts et les lettres. Les circonstance i'1 aient fovorablcs: l'imagination grecque avait enfin excité la rudesse romaine, qui ne fut jamais inventive, mais (lui sut du moins imiter. La tranquillité rendue après de
• Suét., ^ug,, 64, 65, 7a, GS.
AUGliSTB. 413
si longs troubles, le peu dMmporlance qu'il y avait à tirer maintenant des magistratures, Féloquence exilée de la tri< bune, reportaient les esprits vers les études d'agrément; rinstruction se répandait. Les grammairiens, les rhéteurs, les poètes, affluaient à Rome non moins que les artistes. Déjà Auguste , au milieu des proscriptions , avait protégé le génie naissant de Virgile et d'Horace. A peine revenu de la guerre d'AcLium , il avait passé trois jours dans Atella, où résidait Virgile, pour lui entendre lire les Géorgiques , Mécène suppléant de temps en temps Fauteur fatigué. Durant l'expédition contre les Gantabres, il ne cessait de demander avec un ton de prière ou de feinte menace également flatteuse , que le premier essai de YÉneide ou du moins quelque fragment lui fût envoyé. Le refus du poète lui ménagea un plus grand plaisir quelques années après, par une lecture de trois chants complets, qui eut lieu en présence de la famille impériale. Il n'y manquait que Marcellus, dont la perle était récente encore; et Virgile avait placé dans le sixième chant un éloge du jeune prince avec de touchants regrets. Octavie s'évanouit à ce passage, qui réveilla toute sa douleur. Elle récompensa le poète , en lui donnant dix sesterces pour chacun des vers consacrés à la mémoire de ce fils qu'elle ne cessa de pleurer.
Plus d'une fois, sans doute, de brillantes compositions réunirent ainsi cet illustre auditoire : une ode d'Horace, une él(»gie de Tibulle ou de Properce, une tragédie de Pollion, un chant de Varius ou de Valgius, y étaient attendus avec impatience, écoutés avec applaudissement. On sait que Cremutins Cordus lut devant le vainqueur de Philippes ses Annales, où il ne craignait pas d'appeler Brutus et Gassius « les demiei*s Romains ^ m
> Sdl. Batsus, V. »i :
441 HISTOIftE ROIAIHV.
Les suffrages du palais avaient leur [»ix : les grBoàsH le prince honoraient le mérite littéraire, non-seoleoiail par leur munificence, mais par leur émulation. La plupart composaient ou s'occupaient studieusement, n reste des poésies de Gallus; Piotius Tucca, Rabirius, étaient poètes aussi ; Messala faisait des recherches historiques; Agrippa écrivit Thistoire d'Auguste, et il préparait des mênHùns pour dresser des cartes de Fempire selon le plan de Gs sar, quand il mourut. L'indolent Mécène s'évertuait à versifier des épigrammes et jusqu'à deux tragédies. Auguste, qui le raillait de son affectation, de son style frisé et /mtfiimé , fut du moins un écrivain élégant : il travaillait avec soin ses discours et ses entretiens sérieux ; même quand il avait à traiter quelque grave sujet avec Livie, il écrivait d'avance. Quelquefois il récitait dans ses réunions intimes des compositions oratoires ou philosophiques. Il lit un petit poème intitulé la Sicile, et entreprit une tragédie d'.^jax, qu'il n'acheva pas. Pendant le bain, ordinairement, il s'amusait à tourner quelque épigramme. On n'a guère à regretter de lui que les treize livres où il avait raconté l'histoire de sa vie jusqu'à la guerre cantabre. D appela des maîtres distingués pour l'instruction de sa nombreuse famille. Il voulut que le grammairien Yerrius Flaccus tiansportàt son école dans le palais , sous la condition, toutefois,
Foreitan iniusnemoris latomet in ttmbm Quod canii et steriii tamum cantauet avena , Ignolus popuU» , si Mapcenate carcret, Quitamen liaud uni patefecit liminaTaii, Nue sua Virçilio permisit numina itolt.
Mxconastragicoquaticntem pulpiia copstn Etcxîi Varium ; Mœcenas ulln Laiioos Eruit et popuUs ostcndit nomina Graiis.
Garmina romnnis ciiam re&ooantia cliordis Atuouiamqoe clielyn gracili» pacefccii Uorati.
Sudi., Jug., 35, C«/i^., t6, Tih^ 6i ; Séoêq., Cotu. k A/«ma , t; Tjc^ Aun., 4~34i 35.
ÀUGLSTB. 4i5
de ne plus admettre de nouveaux disciples. Il loua particulièrement les progrès de la jeune Agrippine ; Gcrmanicus prouva les siens en donnant une nouvelle traduction en vers des Phénomènes d'Aratus, après celle de Gicéron ^
Ce zèle ne restait pas concentré dans la demeure impériale. L'usage du papyrus ou byblus, répandu hors de TÉgypte depuis trois ou quatre siècles, et devenu commun au temps d'Auguste, facilitait singulièrement les études et la composition liltéraire. Cette espèce de papeterie faisait alors le principal commerce d'Alexandrie. U y en avait des entrepôts considérables à Rome, et des librairies. Le papyrus était une denrée de première nécessité, tellement que, sous le principat de Tibère, la disette qu'on en éprouva une année faillit troubler l'Élat. Aussi, aux bibliothèques rapportées de Grèce et d'Asie par Paul-Émile,Sylla, Lucullus, Asin. PoUion, à la bibliothèque palatine de César, il fut aisé d'en ajouter plusieurs*. Celles dont Auguste enrichit les portiques d'Apollon, de Livie et d'Octavie, étaient ouvertes au public. Avec le vieux Yarron, poète , historien, grammairien, philosophe tout ensemble, Auguste avait choisi pour conservateurs Hyginus, savant rhéteur, et C. Melissus, qui inventa un nouveau genre scénique , la comédie trabeata. Ces précieuses collections durent faciliter les recherches de Timagène d'Alexandrie , de Nicolas de Damas, de Denys d'HaUcarnasse, qui fouillaient les
* SaiUfAug.^ de 84 k 89, i>e grumnuUie. et de rttet., p€tssim ;' Hor., Sat,^ 1-5, 6, 10; Propert., i-a3 • Donalut eC Senriut, Commentaires sur Firgite ; Petr. Crioilus, Fie des poètes; ScbœU, Hist. de la Utt, rom.
*Plin. N., i3-a6,->7:« Factum ja m Tiberio principe, ioopia chartœ , ut e tenalu darentur arbilri dispensanda* ; alias in tumuhu viia crat. • Forez De rin/biemce du papyrus ,^r M. Egger; Essai sur les livres de /'attCf^Hil^ , par M.Gerand; Recherches sur les hibliolhêpies t pu* M. Pecit-Radd , et mon Précis de Vhistoire des empereurs , cb. &ti.
446 niSTOUB romaine.
antiquités. La, vraisemblablemenl, Tite-Lîve, préceplrar de Claude, venait chercher des documents pour son Hiê^ toire romaine, et Trogue Pompée surtout, pour son Htf- Unrê universelle. Aucun genre n*était négligé, aucun talent méconnu. Ovide et Velleius jouirent de la même faveur qui avait avant eux prév^iu Horace et Titelive. Yitruve , chargé de Tiospection des édifices, put avec plus de lacH lité rédiger son Traité d* architecture.
Le mouvement se communûpia dans toute la ville. Les oisifs citadins mirent au nombre de leurs amusem^its la lecture des ouvrages d'esprit. À la nouvelle d'une publication littéraire, on courait aux librairies, qui se multipliaient sur TArgiletum, éminence du Palatin, comme autour des arcades de Vertuome, de Janus et du temple de la Paix. Un distique, affiché sur les jeux de la veille, était un événement : on cherchait à en deviner Fauteur; quand un Bathylle avait osé en réclamer la récompense, on se réjouissait des quatre demi-vers à remphr, proposés le lendemain comme un défi au plagiaire , et , quand les vers entiers avaient paru, on reconnaissait et on applaudissait Virgile; son épigramme devenait proverbe ^ Auguste aimait mieux voir cette agitation pour des vers que pour des décrets et des élections. U savait bien aussi que Tamusement des fictions, des événements étrangers et des vieux récits, détourne Fattention des choses présentes, et que ses noms de César et d'Àî^guste , gravés sur tant de monu-
» Martial, Epig^ i-3, 4 ; Hor., £>»., i-«o, v. i-8, etpassim ; Dooatiw, rU
Nocie pluittotâ : redeuntspectacula mane,
Divisum tmpcnum cum Jove Caesar habet.
Uosego versioulos foci ; tulit alter honores.
Sic vos non vobit niclificatia , arca ,
Sic voi non vobis fcriis aratra, bovea,
Sic vos non vobi^ uirlliticali», aytcs ,
Sic vos non vobis vcllcra fcrib, uves.
monts , si harmonieusement ajustés à tant de dactyles et de spondées, avec tant de louanges, éblouiraient les yeux et les oreilles, et rempliraient les esprits de sa grandeur imaginaire. Cette intention secrète est hors de doute, quand on remarque ses cajoleries envers Horace, qui avait refusé d'être son secrétaire : a Si tu as superbement méprisé no- « tre amitié, nous ne te méprisons pas à notre tour. » Il voulut que le chant séculaire fût d'Horace , qu'Horace célébrât les victoires de Tibère et de Drusus, et qu'il ajoutât pour cela un quatrième livre d'odes. « Sache, lui écrivait-il « un jour, que je suis en colère de ce que ce n'est pas avec « moi que tu discours dans tes épitres. As-tu peur qu'il ne a te soit honteux chez la postérité d'avoir été familière- « ment lié avec moi? » Et il dut être content de la réponse : jamais le poète n'avait accumulé pour lui de plus élégantes adulations ^
La renommée d'Auguste a même surpassé ses espérances. Son nom , en marquant cette seconde époque de splendeur intellectuelle , est devenu dans la suite des âges un litre d'honneur pour tous les princes, comme celui de Mécène pour tous les grands qui ont protégé les lettres et les arts.
Ainsi ont été voilés en quelque sorte aux yeux de la postérité ses forfaits, ses vices et ses petitesses. Cette gloire est toute factice comme sa puissance, rien en lui qui étonne ou qui entraîne; il ne fiit pas, comme son père adoptif, un de ces génies qui remuent le monde, mais un de ces esprits médiocres qui calculent tout froidement , la vertu comme le crime, qui mettent à profil les succès, les fautes mêmes des hommes de génie, et la lassitude d'une nation en tumulte.
* Saét., Fie tT Horace i Ilor., Kpist., i-i :
Cum tôt Mistiocas et lant.i ncgolia tolus, etc.
CHAPTRE LX\TIL
Un^ àt^'tnf^. si (mUzorôimm n'avait pas été sans mélangue cTami^rtunieft ; mais jusqu'alors les peines aTaioit M amplenient (XMnpensées et les pertes réparées. Après UfirvAtWm lui restaifînt Agrippa, Dmsus et Tibère; après AKripi>a et Drusus, leurs enfants, florissante postérité, lirilhmt espoir de FÉlal. Mécène, moins nécessaire désortntiiM, était déjà remplacé quand il mourut. Si TArabie et rfcllil(iple avaient repoussé les armes romaines, si TCkci- (lunt et le Nord avaient résisté, le Parthe s'humiliait enfin; ri',H|)aKn« était domptée , la Rhétie conquise , Flllyrie, la Diilmatie, lo Noricum, la Pannonie et laMoesie, étendalifU JuHqu'au Danube la domination du Capitole. Tout le c.onrrt du Hliin était devenu limite aussi, par les deux Geriniuili'H ajonlées h la Gaule; et an-<lelà du Rhin, jusqu'à
AtGUSTB. iil)
TElbe, les Germains commençaient à se soumettre. Après les dernières campagnes délibère, la clôture du temple de Janus signalait pour la troisième fois Theureuse prépondérance d'un seul homme. Cette prospérité s'arrête et se trouble tout d'un coup ; les seize dernières années d'Auguste se remplirent de chagrins et d'inquiétudes, et lui firent longuement sentir toute la faiblesse des grandeurs humaines, la faiblesse de la vie, la faiblesse de l'empire et de son propre ouvrage.
Le peuple voulait nommer consul Caius César, à peine âgé de quatorze ans (6 avant); l'empereur, selon son usage , s'y opposa, quoiqu'il ne souhaitât rien tant , et saisit cette occasion pour donner à cet enfant un sacerdoce et l'admission au sénat. Tibère, qui reçut alors pour cinq ans la puissance tribunitienne, prit cependant ombrage de ce commencement d'honneurs pour les fils d'Agrippa , et comme, dans la force de l'âge , il était le seul de la famille maintenant qui pût prendre part au gouvernement, il résolut de s'éloigner, moins pour aflFecter la modération, que pour rendre plus sensible la nécessité de sa coopération. Il prétexta l'ennui et la fatigue des honneurs et des travaux , et un autre motif, plus poignant peut-être, était l'aversion dédaigneuse que montrait pour lui Julie. Se refusant aux instances de sa mère, â celles de son beau-père, qui se plaignait dans le sénat d'être abandonné , il obtint par son obstination la liberté de quitter Rome, où il laissa Julie et le fils qu'il avait eu d'un premier mariage. Il s'arrêta presque aussitôt en Campanie, sur la nouvelle d'une indisposition d'Auguste ; puis, voyant qu'on interprétait ce délai dans le public par une ambitieuse espérance, il s'embarqua pour Rhodes. Il y vécut comme un simple particulier, recherchant les Grecs et fréquentant les écoles ; il prenait parti dans les disputes des sophistes, et il arriva qu'une fois l'un d'eux se fâcha contre l'illustre adversaire et lui dit
4S0 HISTOIM lOMAINB.
des injures. Tibère, revenu chez lui, reparut avec des appariteurs, cita Fimpertinent discoureur devant son tribiïnal, et le condamna à la prison : c'est le seul usage qu'il fit de son pouvoir tribunitien. H eut tout le loisir de se repentir de son imprudent dépit : on sembla Toublier. Caius fut décoré du litre de prince de la jeunesse ( 15 avant ) , Lucius également peu de temps après (2 avant), et Caios commença son introduction aux affoires de TÉtat par on voyage en Orient, avec titre de proconsul (2 avant).
Auguste avait de quoi se consoler de Fingratitude de Tibère ; mais la joie que lui causait Félévation de ses petits-fils fut cruellement tempérée par la conduite de leur mère. Depuis la mort d'Âgrippa, Julie, mariée à Tibère, qu'elle no pouvait soutfrir et qui ne Faimait pas , menait la vie la plus indigne , et se livrait à des désordres « qui passaient toute expression ; » son déshonneur était public, son père seul Fignorait. Quand il en fut instruit, dans le premier mouvement de colère , il envoya ses plaintes au sénat, découvrant lui-même ce qu'il aurait dû taire, et nommant la foule des complices ; il en punit plusieurs du supplice, et parmi eux J. Antonius , qu'on accusait en outre d'aspirer à la domination: les autres furent exilés. Il délibéra môme s'il ne mettrait pas à mort Julie, et enfin il se contenta de la reléguer à File de Pandataria , où personne, de condition libre ou esclave, ne pouvait la voir sans sa permission. Au bout de cinq ans seulement , il la transféra en Italie , à Rhegium , dans une captivité un peu moins rigoureuse. Durant plusieurs jours il s'abstint de se montrer, cachant sa honte dans Fintérieur du palais. Il se reprocha souvent depuis de Favoir accrue par sa précipitation: « Je n'aurais point fait ainsi, s'écriait-il, si K Agrippa et Mécène eussent vécu encore. » Il n'en fut pas moins inexorable dans la suite pour Julie , et , le peuple intercédant pour elle , il répondit avec indignation : « Je
«( VOUS souhaite à tous de telles épouses et de telles filles ^ » Tibère espéra de ce malheur obtenir son rappel, n n'avait pas osé se plaindre de Julie ; il dissimula sa joie de la punition, et crut toucher Auguste en sollicitant par ses lettres la grâce de cette épouse méprisable, et en ne cédant qu'à un ordre formel pour la répudier. Il n'y gagna rien : le temps de sa puissance tribunitienne étant fini, il supplia vainement pour lui-même ; il eut beau protester qu'il n'était parti que pour éviter le soupçon de jalousie envers Caius et Lucius, qu'il désirait revoir sa famille, il lui fut répondu qu'il ne devait point s'occuper de ceux qu'il avait quittés avec tant d'empressement. Il resta donc à Rhodes forcément, non plus comme un simple particulier, mais comme un coupable. Toujours en appréhension d'augmenter le mécontentement, il se dérobait sans cesse aux visites assidues de tous les personnages qui se rendaient en Asie , et qui , par un instinct de prévoyance, ne voulaient pas le négligci\ Ses craintes s'accrurent par l'arrivée et le séjour de Caius. L'inimitié du jeune César était entretenue par Loilius, son compagnon {cornes) et son gouverneur. Tibère s'en aperçut aisément en l'allant voir à Samos. Bientôt, accusé de tramer quelque dessein ambitieux , il pria Auguste d'envoyer auprès de lui quelqu'un qui observât toutes ses actions et ses paroles ; il quitta ses exercices accou- Xnmés et le costume national, et passa encore plus de deux ans dans cette situation , toujours plus méprisé et plus haï, au point que les habitants de Nimes renversèrent ses statues et ses images dans leur ville; et , un jour, la conversation tombant sur lui à la table de Caius, un des convives promit, « si Caius l'ordonnait, de s'embarquer pour Rho- « des et d'en rapporter la tète de l'exilé. » La chose eût
> nioD, 55-9, to; Suél., Ârtg.^ 64, B5, Tib., 10, 11 ; Tac, Anm,^ 1-3 , 53; IMinc, 2i-3 ; S<'n^q., De ben'f., G I2, Dâ chm., 1-9; Vell., «-5o.