‹ Histoire romaineChapitre 11 sur 107 · CHAPITRE LXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVI

PRraaPAT BB KÊRON . — SÉNÈQUE BT BITRRCS. — ACTRIPPIKB.

Le premier qui périt sous Néron fut Jun. Silanus, alors proconsul en Asie; on Tempoisonna dans un repas, presque 4)ubliquement, par les ordres d*Agrippine, sans que Néron on sût rien. Cet homme n'était pas dangereux par sa capacité; Caligula l'appelait d'ordinaire une picore cTor; mais Agrippine avait fait mourir son frère Luc. Silanus, elle craignait un vengeur, et il se répandait dans le vulgaire un propos alarmant, qu'on devrait préférer à Néron, à peine sorti de l'enfance et élevé à l'empire par im crime, cet homme dans la fleur de l'âge, sans reproche, de noble origine, et du sang des Césars; car les Silanus descendaient d'Auguste.

Les meurtres allaient continuer, si Burrus et Sénèque ne s'y fussent opposés. «Ces deux directeurs de la jeune»- « se impériale, vivant d'accord, ce qui est rare, dans « le partage du pouvoir , brillaient également d'un mé- «( rite différent : Burrus, par les talents miUtaires et la se-

80 BISTOIEB ROMAINE.

tt vérité de ses mœurs; Sénèque , par l'esprit et le Siavoir, « et par l'agrément des manières. » Le grand et profond écrivain qui a tracé un tel éloge de ces deux hommes, le termine par cette remarque singulière, a qu'ils s'entendaient a ensemble pour retenir plus facilement la fougue du jeune « prince en cédant à sespassions, s'il dédaignait la vertu *. » Cette contradiction du sage Tacite, qui ne sera pas la seule dans l'histoire de Néron, nous révèle clairement la faiblesr se de la vertu païenne , et surtout de la philosophie. Tacite s'efforce toujoursde justifier Sénèque, et, ce qui est bien plus curieux , seize siècles après lui , les sophistes modernes se sont fort échauffés à cette justification. C'est que ceux-ci comprenaient comme l'historien latin , ils avaient même bien plus de raisons de comprendre, que l'opposition entre la conduite et les écrits d'un moraliste de profession avait des conséquences fâcheuses pour la philosophie, et ils ont défendu la cause de la philosophie dans celle de Sénèque •. Toute cette contention d'impossible apologie est vaine; des actes trop coupables déposeront bientôt contre le célèbre philosophe de Rome, et, dès maintenant même, on peut le

* Tac, j4nn., i)-i, ».

• La traduction de ses œuvres par La Grange est foite dans cette iatention, et Diderot a compose tout exprès un gros volume sur la vie de Sénèque, comme s'il importait à l'honneur de l'humanité que le ministre philosophe d'un monstre fût un honnête homme. Ce zèle de si longue réminiscence pour la réputation de Sénèque , n'est pas moins comique que celui du héros de Cervantes pour la réputation de la reine Genièvre. Il y a une autre remarque à faire: Racine a été évidemment embarrassé, dans son BritannicuSf du personnage de Sénèque, moins dramatique que celui de Burrus, et il lui a plu de faire de celui-ci un personnage estimable. C'est un des grands torts de notre littérature classique, d'avoir ainsi altéré, par des préjugés de rhétorique, la vérité de Tbistoire ; mais on pourrait s'étonner que les penseurs en vert du xviii* siècle n'aient point essayé de mettre sur la scène Sénèque, que les penseurs en prose ont tant admiré, si tous ces penseurs, malgré leur hardiesse réelle et leur démangeaison d'innover, n'avaient été plus classiques, plus routiniers et plus servilement païens que leurs devanciers*

SfiHfeQVK BT BVMRCS. 81

juger. En admettant, ce qui n*est pas prouvé S qu'il ne fût pas complice des désordres d'une Julie, il suffit de comparer rétalage de fermeté qu'il envoya de son exil à sa mère, avec la bassesse de ses plaintes quand il écrivait à raffï*ancbi Polybe, et ses lâches adulations pour Claude, dans ce même traité, avec sa grossière rancune dans la satire sur ce misérable prince *. Il savait bien d*ailleurs à quel prix Agrippine le rappelait de la Corse, et il a fallu une rare souplesse de courtisan pour servir l'ambition de cette femme et lui cacher la sienne; cai*ce n'était pas pour elle qu'il travaillait.

Le nouveau principat commença tout d'abord par une lutte d'influence, entre les deux ministres d'un côté, et Agrippine de l'autre , soutenue de Pallas. Les deux ministres, plus adroits et plus complaisants pour le prince, eurent bientôt l'avantage ; Pallas et Agrippine affectaient trop de se prévaloir d'une élévation qui était leur ouvrage. L'arrogance de l'affranchi et l'impérieuse exigence de l'impératrice choquèrent un jeune empereur de dix-sept ans , qui n^avait plus besoin de leur secours. On dissimula toutefois quelque temps , et l'on tâcha de contenter cette mère superbe avec des déférences et des distinctions. Le premier jour de l'avènement, Néron avait déjà donné pour mot d'ordre : à la meilleure mère; il lui fit décerner par le sénat deux licteurs; il sortait souvent avec elle dans la même litière. Afin qu'elle pût donner son avis sur les affaires publiques, les sénateurs, avant les séances de la curie, étaient mandés au palais, et Agrippine assistait sans être vue, derrière une tenture , à la délibération. Mais elle ne prenait point le change, et, affermissant ses prétentions sur

* Tac, jtnn., 12-4* t Tillemont, Néron^ 34*

* roye% dan» les ceuTrcs de Sëncque , le» deux pëdante»quct déclamations intitula : ConsoltUion à Uelviat 4, 5, 6, 7, $, Consol, à Polyb.» 37,96, 3i , Ss ; Dion, 6i-io*

82 JnSTOIlB lOMAOll.

CCS appairencés mêmes, elle devenait chaque jour plus em-* barrassante. Des ambassadeurs d'Arménie étant arrivés à Rome, lorsque Néron les reçut, elle s'avança pour se placer à côté de lui sur le siège impérial; pei^sonne n'osait contredire, lorsque Sénèque aveilit habilement Néron d'aller au-devant de sa mère. Ainsi , par une démonstration de respect filial, il prévint une inconvenance.

Le public était pour le prince et pour les ministres, car le gouvernement s'annonçait d'une manière assez heureuse. I^ première allocution au sénat promettait juslice, sécurité, honneur ; le jeune empereur « devait gouverner suivant les préceptes d'Auguste, v et il en donnait des gages par d'utiles r^lements, par des actes de générosité envers les princes alliés, de modestie envers les magistrats , et de clémence envers les citoyens. Gomme on lui présentait une sentence capitale à signer suivant l'usage, il dit : « Que je voudrais ne savoir pas écrire 1 » Une autre fois, le sénat lui adressant des actions de grâce, il répondit : « Attendez que je les mérite. » El il est vrai que Sénèque , en lui prodiguant les louanges et les prédictions les plus flatteuses , cherchait à l'encourager, à l'attirer au bien*; mais il n'espérait pas lui-même y réussir.

Les DomJtius Ahenobarbus ne s^étaient fait remarquer presque tous que par leurs vices; l'aïeul de Néron, qui avait été gendre de la première Octavie en épousant l'aînée des deux Antonia, s'était moins signalé par son eipédltion on Germanie , que par sa passion extrême pour les mimes et les spectacles de tout genre. Le fils de celui-ci fut un homme détestable par son humeur cruelle et dissolue. Il disait lui-même que de son union avec Agrippine il ne pouvait rien naître que de détestable et pour le malheur pu-

* Tac, iinn», i3-3 , > , 5, 4, 9, 10, 11 ; Suël., Néron, 9, itt^Sdoèq., D» clément.^ 2-1, Apocol. «

SÉMÈQVB ET BLEBUS. 85

blic. Néron ne démentit point cette race funeste et ces affreux présages. Deux esclaves , Fun danseur , Fautre barbier, auxquels Lepida confia sa première éducation, ne songèr^t qu'à flatter ses penchants. Graver, peindre, modeler, chanter, conduire un char, furent ses principales occupations; il y ajouta de lui-même un autre talent, qui lui plut beaucoup, celui de composer des vers*. Sénèque ne le porta pas à une application plus sérieuse ; il le détourna, au contraire , d'étudier les anciens orateurs. Il aimait mieux composer lui-même tous les discours que le jeune empereur avait à prononcer; il adopta cette conduite autant peut-être pour se rendre indispensable que pour obtenir seul Tadmiration de son élève* ; en même temps il donnait ainsi au public une preuve de ses sages conseils , ou du moins de son éloquence *.

Les deux ministres virent aussitôt qu'ils ne pouvaient s'en tenir à leurs premières précautions à l'égard du fils et 4e la mère. Selon ce qu'ils avai^t résolu d'avance, ils commencèrent à lâcher la bride aux fougueuses passions de Nércm; ils lui présentèrent eux-mêmes la honteuse pâture dont il était affamé. Us lui formèrent d'une jeune affranchie, Acte, d'Othon et de Sénécion, une société intime de débauche; et l'infortunée Octavie, délaissée, méprisée, n'eut plus qu'à souffrir et à se taire. Agrippine, frémissant

» Sudt.» JWron, 5, 6, 5a, 53 ; Bion, 6i ; Tac, Ànn., i3-3.

• Sttéu, Néron^ 5a, dit en inénic lemtisque Ncroo fut détoariié par sa mère d'étudier la plitlosophie, comme contraire aux habitudes du pouvoir. Ou A(;rippine voulait parler delà doctrine des stoïciens, qui étaient généralement républicains, car elle ne pouvait mettre en doute la flexibilité des principe» de Sénèque; ou celte anecdote a été inventée» pour empêcher qu'on oe s'en prîi à la philosophie des crimes de Néron. Uais la philosophie y demeure toujours doublement compromise, d'abord par sa réticence d'instruction et d'exemple, ensuite par sa coopération.

3 Tac, Ànn»y i3-3, ii : « Teslificando quam honwta prseciperet, vel jao tandi iDgenii. *

84 HISTOIRE ROMÀiRE.

d'avoir pour prochaine rivale de puissance une affrancbic, ne ménagea pas ses reproches; ce fut en vain. Trop certaine alors de l'avantage que prenait Sénèque par un tel moyen, elle changea de manières, et, avouant le tort de sa sévérité, cette monstrueuse mère tenta à son tour une autre séduction. On fit remarquer au jeune empereur Fartilice de cette tendresse inattendue, qu'entremêlait toujours quelque parole hautaine. Pour arrêter tout d'un coup des espérances inutiles , on disgracia Pallas. Agrippine éclata en plaintes , menaçant de révéler tous les crimes qui avaient 6té l'empire à Britannicus, et de le conduire aux prétoriens pour se venger d'un fils ingrat : « On entendrait d'un côte té la fille de Germanicus, de l'autre, le faible Burnis, « avec sa main mutilée, l'exilé Sénèque, avec son élo- « quence mercenaire, réclamant la direction du genre hu- « main. »

Ces menaces étaient à craindre par la violence d'Agrlppine et le caractère intéressant de Britannicus. Récemment, aux Saturnales, Néron, désigné par le sort roi du festin, avait ordonné à Britannicus de se lever et de chanter au milieu de la salle, espérant qu'un enfant de quatorze ans, non habitué aux fumées d'une orgie, aurait la tête troublée et exciterait la risée. Mais le jeune prince, avec une grande présence d'esprit, chanta des vers qui faisaient allusion à sa triste existence, « renversée de la demeure paternelle et de sa haute fortune. » Tout le monde s'attendrit, et la haine de Néron redoubla. Peu de temps après , au milieu d'un repas de famille, le malheureux fils de Claude tomba tout-î\-coup sans voix et* sans connaissance. Quelques convives effrayés se lèvent, les autres plus pénétrants demeurent cois, les yeux fixés sur Néron, qui, nonchalamment étendu , disait que ces accès d'épilepsie étaient ordinaires à Britannicus (55). Octavie n'osait montrer ni douleur ni inquiétude; Agrippine ne put cacher sa surprise

BftITAKMCllS. 85

et sa consternation ; elle reconnaissait les effets du poison, et dans cette mort terrible , avec la ruine de sa dernière ressource, une menace parricide. Après un moment de silence, la gaieté du festin reparut. Les obsèques de Britannicus, préparées d'avance, se firent sans éclat dans la nuit même. Ses biens furent distribués à tous ceux qui savaient le secret pour les obliger à se taire; on ne vit pas sans indignation « ceux qui affectaient la gravité des mœurs » prendre leur part de ce butin *.

Agrippine nfe s'apaisait point par de pareils présents ; quoique toujours plus avide d'amasser des ricbesses , ses prévenances envers les tribuns, les centurions et les nobles donnaient assez à penser que ce n'était pas là son plus grand soin. Néron n'attendit pas davantage ; il cessa de la traiter en impératrice, lui retira ses gardes et les honneurs militaires qu'on lui avait rendus jusqu'alors; il lui assigna même une demeure hors du palais, et ne vint plus la voir que rapidement, et avec une suite nombreuse. Sa disgrâce fut complète; Agrippine, réduite à une sorte d'isolement, s'entendait même accuser de conspirer contre son fils , de vouloir épouser et porter à l'empire Rubellius Plautus, qui, par sa mère, descendait d'Auguste au même degré que Néron. Deux femmes conduisaient l'intrigue, Domitia et Jul. Silana : celle-ci , qui avait été longtemps l'amie préfénc d' Agrippine ; l'autre, qui l'availt oujours haïe , quoique sa belle-sœur. Le dénonciateur était l'histrion Paris, affranchi de Domitia. Néron, dans le premier moment d'efiroi, voulait tuer sa mère et Plautus, et ôter à Bun'us la préfecture du prétoire. Il conserva néanmoins Burrus sur le témoignage de Sénèque, et sous la promesse que Burrus n'épargnerait pas plus Agrippine que toute autre personne, si elle était convaincue. Cette femme eut la confusion d'être in-

t Tac, Ànn., i3, de 13 à 18, et l4-> ; Suët., Keron , aS, 33 ; Dion, 61.

teiTOgée par ses deux anciens protégés devant plusieurs des affranchis : elle répondit avec sa hauteur accoutumée; elle demanda ensuite de parler à son fils, et, sans lui adresser ni justification ni reproche , elle réclama et obtint la punition de ses délateurs, et des faveurs pour ses amis ^ Ce &ible succès ne releva point sa position ; le crédit restait aux deux ministres , et , pendant les trois années suivantes , Néron leur abandonna volontiers les embarras du pouvoir, puisqu'ils ne prétendaient pas gêner ses plaisirs. Sénèque et Burrus essayèrent de ramener le gouvernement dans une voie de modération et de gagner la con* fiance ; car c'est au fond , même pour l'ambition , le parti le plus sûr. La justice parut reprendre son cours naturel ; plusieurs fonctionnaires subirent une condamnation (56, 57) pour des rapines et des violences exercées dans les provinces et en Italie. Deux échappèrent par leurs propres intrigues; un seul par la faveur impériale, Néron devait à Geler, intendant des domaines du prince ea Asie, la mort de Jun. Silanus, et ce crime couvrait tous les autres. Toutefois, il n'osa pas prendre sur lui de l'absoudre, et différa le jugement jusqu'à ce que le coupable mourût de vieillesse. Une largesse au peuple fut accompagnée d'un soulagement pour les contribuables , d'abord par la suppression (57) du vingt-cinquième de la vente des esclaves ; ensuite (58), sur les plaintes générales contre la rapacité des publicains , Néron entra si bien dans l'intention de rendre son autorité agréable, qu'il hésita s'il n'abolirait point tous les impôts. Les sénateurs , en louant beaucoup sa grandeur d'ame , lui représentèrent qu'une pareille mesure serait la ruine de l'empire; seulement un édit prescrivit que chaque affermement de contribution fût affiché dans tous ses déails , et que le préteur, à Rome , et les gouv^neurs , dans

> Tac, Ann,t i3, de i8 à aa ; Suét., iVcron, 34; Dion, Gi.

StVTÈQUB IT BURftUS. 87

les provinces, fissent droit sans délai aux plaintes contre les publicains. Le quarantième et le cinquantième îmmi du moins abolis, et plusieurs autres exactions que les publicains avaient inventées. On diminua aussi la quantité de blé que les provinces avaient à fournir, et on accorda une immunité pour les vaisseaux marchands.

Il subsistait même encore une sorte d'image de la republique* On vit des tribuns du peuple (56) user de leur veto comme autrefois contre les autres magistrats , tellement que le sénat crut nécessaire de restreindre leurs droits, ce qu'il fit également pour les édiles curules et plébéiens. On entendit môme dans le sénat Pœtus Thraseas , présentant un sénatus-consulte de peu d'importance , qui réglait le nombre des combats de gladiateurs pour Syracuse , dire que par là « il soutenait la dignité des sénateurs, et ma- <t nifestait leur disposition à donner leur avis sans réserve « sur les affaires importantes, puisqu'ils portaient une « telle attention sur les plus petites*. »

Thraseas pensait-il réellement que le sénat recouvrât enfin quelque autorité ? Le stoïcien se serait étrangement abusé. Malgré l'espèce de régularité qui continuait dans r administration depuis la fin cruelle de Britannicus , sur quoi pouvait-on compter après un pareil crime? Dion assure que les deux ministres en furent découragés , et qu'ils ne s'appliquèrent plus au bien public avec le môme zèle. Eux , qui étaient d'assez longue date dans les secrets du palais, ils devaient savoir à l'avance, bien mieux que Thraseas, s'il y avait moyen de travailler au bien public avec Agrippine ou avec son fils , et il est permis de douter de leur zèle. Quoi qu'il en soit, par corruption ou par découragement, il parait que Sénèque s'occupa toujours de sa propre fortune autant que du bien public. Sa réputation

>Tac., ^nn.f i3-3o, 33, 3i, 5o, 5i, 28, 4g ; Siit«t., Néi-otif lo ; Dion, 61.

88 HISTOIRE ROMÀimE.

en souffrait déjà. Le vieux avocat Suilius, ie dénonciateur à gages de Messaline, repoussé de la nouvelle cour, s'en prenait à Sénèque, et le décriait publiquement, en lui reprochant sa vanité jalouse, les dérèglements de la troisième Julie : « Et par quelle sagesse, disait-il, par quels « préceptes de philosophes avait-il amassé , en quatre ans « de faveur royale, trois millions de sesterces ? Dans Rome, « n'élait-il pas à la piste des testaments et des célibatai- « res? L'Italie et les provinces n'étaient-elles pas épuisées « par son immense usure ? » Tout cela était rapporté au philosophe , et plus malignement encore. Des accusateurs furent donc trouvés contre Suilius , qu'ils poursuivirent de péculat pour son gouvernement d'Asie. Mais ils avaient demandé un an pour l'enquête ; il parut plus expéditif de l'attaquer sur des faits plus voisins, dont les témoins étaient présents, c'est-à-dire sur les condamnations qu'il avait portées sous Claude, et un exil aux Baléares débarrassa le ministre du diffamateur, mais ne détruisit pas la diffamation*.

Cependant Néron n'avait pas tardé à trahir la bassesse de son caractère. Il s'amusait à courir les rues et les tavernes pendant la nuit, sous un déguisement d'esclave, avec un petit nombre de compagnons, volant les marchands et insultant les passants. U y avait des blessures graves et des hommes jetés dans les égouts ; souvent aussi son visage attestait les rudes ripostes qu'il avait essuyées. Quand on sut d'où venaient ces extravagances, d'autres tapageurs firent le même jeu impunément à l'abri de son nom, personne ne sachant si ce n'était pas l'empereur. II arriva malheureusement au sénateur Montanus une erreur toute contraire : en repoussant une de ces joviales brutalités, il ne le reconnut pas, le laissa roué de coups^ pres<*

» Tac., y^»if., 13-42.43.

NÉROIC, 80

que sans vie , et ensuite, mieux informé, il lui envoya demander pardon. « Quoi ! dit Néron, Montanus m'a frappé, et il vit encore ! » Ce mot fut un arrêt de mort (56) ; et, pour ne plus courir un pareil danger à Tayenir, il se ût suivre de loin par des soldats et des gladiateurs déguisés.

Il se donna un autre divertissement au théâtre, dont il changea la licence en véritables combats : d'abord, comme pour rendre plus de liberté, il avait retiré des jeux la cohorte de garde, puis, lui-même , en secret ou à découvert, il excitait les rivalités des histrions et des pantomimes : comme chacun prenait parti, on en venait aux mains ; les pierres et les bancs brises servaient d'armes, et le prince , réjoui , lançait d'en haut sur cette foule en tumulte, et blessait au hasard. Le désordre devint intolérable, et l'on n'y trouva d'autre remède que de chasser les histrions d'Italie et de rétablir le poste militaire au théâtre.

Bientôt ses passions , prévenues et flattées par de lâches complaisances , devinrent plus hardies. Il disgracia Othon, et l'envoya commander en Lusitanie pour lui prendre publiquement Poppée , enlevée déjà par Othon lui-même à un premier mari (58). Depuis ce moment. Une connut plus de bornes*. Cette femme, plus perverse encore que belle, le poussa facilement aux crimes les plus horribles. Elle voulait avoir le titre d'épouse, et, tant que vivrait Agrippine, la répudiation d'Octavie paraissait impossible. Aussi revenait-elle sans cesse contre Agrippine; souvent, par raillerie , elle appelait Néron un pupille , assujetti aux ordres d'autrui, qui n'avait pas même sa liberté, loin d'avoir l'empire. Elle affectait de redouter pour elle-même l'inimitié d'Agrippine ; elle employait tour à tour les voluptés et les larmes. Ces parricides artifices . ne réussirent que

* Tac, Jnn., i3-94f *$> 4^1 4^ 47« Suét., Néron^ 36; Plin., i3-a» ; Dioo, Gi ; JuT., Sut.» 3-s63.

90 HISTOIRB ROMAINE,

trop î Néron prit sa mère en aversion , et rfeolut de se délivrer de sa vue importune ; il ne s'agit plus que du moyen à choisir. Le poison ou le fer ne paraissant pas praticables , raffranchi Anicelus, le préfet de la flotte de Misène, le gouverneur des premières années de Néron, imagina un horrible expédient. En conséquence, Néron attira sa mère à BaiaB par Fespérance d'une réconciliation. Après une journée de fêle et de tendresse , qui dissipa toutes ses défiances, Agrippine, ayant reçu les derniers embrassements de son fils, retournait pleine de confiance à Antium, sur une galère magnifiquement ornée, nouveau gage de déférence et d'empressement. La clarté des étoiles et le calme de la mer promettaient un trajet heureux ; tout-à-coup, à un signal donné, le plancher au-dessus du lit où reposait Agrippine s'écroule ; la galère, penchant sur le côté, s'enfonce peu à peu , et jette toute sa charge à la mer. Une des femmes de la princesse, s'écriant qu'elle était la mère de l'empereur, est aussitôt assommée par les rameurs, tandis qu'Agrippine , préservée comme elle de la chute du toit par les parois solides du lit, se sauvait en silence, légèrement blessée, et regagnait à la nage des barques marchandes stationnées à peu de distance (S9). Reportée dans sa villa par le lac Lucrin, et réfléchissant sur ce qui venait de se passer, elle ne put douter du crime préparé contre elle, et, ne voyant plus d'autre ressource que de ne pas l'avoir pénétré , elle mande à son fils que, par la bonté des dieux, elle vient d'échapper à un périlleux accident.

Néron, néanmoins, plein d'efift*oî des vengeances de sa mère, croyant déjà la voir soulever de ses cris les soldats, le sénat et le peuple, « fait éveiller Burrus çt Sénèque, Car « déjà il les avait fait venir à Baiae, et il est hicertain si « auparavant ils ignoraient tout ceci. Tous deux restèrent ft longtemps sans rien dire, soit qu'ils jugeassent impossi- « ble de le dissuader, ou Néron perdu si l*on ne prévenait

a Âgrippine. Enfin Sénèque, toujours le plus décidé, re- « garde Burrus et lui demande si Ton peut charger du « meurtre les soldats. Burrus répond que tous les prélo- « riens sont attachés à toute la famille des Césars, qu'ils a gardent le souvenir de Germanicus, et n'auront jamais « un tel excès de hardiesse contre sa race ; que Anicetus « devait accomplir lui-même ce qu'il avait prorais. Anice- « lus s'offre sans hésiter, et Néron déclare que decfe jour « il possédait l'empire, et qu'il tenait un si grand service « de son affranchi, n Le crime fut achevé dans la nuit même. Le corps d' Agrippine fut aussitôt bi*ûlé, et ses restes furent déposés en terre, sans avoir de tombeau tant que vécut Néron. Elle avait consulté autrefois les Chaldéens, qui lui dirent que son fils serait empereur et qu'il la tuerait; elle avait répondu dédaigneusement: « Qu'il me tue, « pourvu qu'il soit empereur ! » Elle ne comprit que fort tard tout ce qu'elle devait craindre, et, toutefois, elle avait assez longtemps instruit son fils, par son exemple, à n'avoir rien de sacré '.

On publia qu'un affranchi d' Agrippine, envoyé par elle, avait été surpris au moment de tuer Néron, et que cette mère indigne s'était dérobée, par une mort volontaire, à l'ignominie de voir découvrir son attentat ; pour confirmer ce fait, on tua le malheureux affranchi. Cette fable ne sauva au fils parricide ni la honte ni le remords. Il passa le reste de la nuit en d'affreuses angoisses ; tantôtmuet et immobile, plus souvent tressaillant d'effroi , et l'esprit égaré, il attendait l'apparition du jour comme le coup de la mort. Ce fut Burrus qui le ranima, en lui amenant la première félicitation des centurions et des tribuns sur son péril impré-

* Suée, Néron, 34 ; Dion, 6i ; Tac, Ann,^ i4, de i à 9. L'effrayante simplicité du récit de Tacite a confondu d avance toutes les apologies essayées eu faveur de Sénèque.

02 HisToins noMÀiNB.

vu et le crime de sa mère qu*il venait d'éviter. Ses amis allèrent aux temples remercier les dieux ; sur cet exemple, les munidpes de la Campanie témoignèrent aussi leur allégresse par des sacrifices et des députations. <( Mais Tas- « pect des lieux ne change pas comme le visage des hom- « mes; la triste vue de ces flots, de ces rivages et de ces « collines, d'où Ton disait qu'on entendait sortir un son « funèbre et les plaintes de sa mère ensevelie, » tourmentait sans cesse le meurtrier, et il s'enfuit à Naples. C'est une juste satisfaction pour la vertu, qu'un Néron, au mi* lieu des adulations les plus complaisantes, dans l'enivrement de tous les plaisirs sensuels, n'ait pu se soustraire aux secrètes tortures de la conscience. Le souvenir de sa mère le persécuta toute sa vie ; il croyait voir son ombre, accompagnée des furies avec des fouets et des torches ardentes. Il essaya d'apaiser ses mânes par des évocations magiques ; pendant son voyage en Grèce, il n'osa point assister aux mystères d'Eleusis, que la voix d'un héraut public interdisait aux impies et aux scélérats ^ Remords inflexibles et stériles, qui le précipitèrent dans les plus monstrueux excès pour faire de lui et de son nom l'horreur étemelle du genre humain.

De Naples, il adressa au sénat la notification ofiicielle de tout ce qui venait de se passer ; il y racontait le faux naufrage, le faux assassinat tenté contre sa personne, toutes les trames ambitieuses et perfides d'Agrippine; il lui imputait indirectement toutes les violences des temps précédents, et représentait la mort de sa mère conune un bonheur public. Qui eût été assez stupide pour croire à tant de grossiers mensonges? «Aussi l'indignation ne murmurait « pas contre Néron seul, mais encore contre Sénèque, qui « avait écrit dans une telle apologie tout l'aveu du crime. »

• Tac.^ Jnn., i4-io; Sait., Néron^ZI^

On décréta Déanmoins avec un empressement extraordinaire des supplications aux dieux, des fêtes anniversaires, une statue d'or à Minerve, pour y être placée dans la curie près de Timage du prince, et le jour natal d'Agrippine fut compté parmi les jours néfastes. Thraseas, qui avait coutume de laisser passer les adulations en silence ou avec un laconique assentiment, sortit alors de la séance , et s'exposa ainsi au péril sans procurer aux autres la moindre liberté. Enfm, le parricide ne sachant comment rentrer dans Rome, on rassura à Fenvi qu'il était plus aimé que jamais ; et en effet, il trouva mieux qu'on ne lui promettait: toutes les tribus et le sénat se portèrent à sa rencontre en habits de fête; il reparut comme un triomphateur. Il alla au Capitole rendre grâces aux dieux S et réellement il triomphait de la lâcheté des hommes.

> Tac, Ann», i4*i«> 119 ia# i3.

Page 1