CHAPITRE LXXVII
raiNCIPAT DE MÉKON; CROnS, polies, raOFDSIONS.
ptHllll»*
Le moment était venu pour Néron de ne plus se contraindre ; il voulut enfin commencer à jouir de ses goûts et de ses talents pour le chant et la conduite des chars. St'nèque et Burrus Tempêchèrent encore de se donner en spectacle, et lui préparèrent une enceinte fermée au bas du Vatican, où il exerçait à son gré ses quadriges et sa dextérité. Toutefois, il lui fallait des regards et de Fadmiration, il se fit un public des esclaves et de la populace. De même il imagina un théâtre privé où il pût produire sa voix. Un crime nouveau semble lui avoir suggéré cette invention. Comme il visitait sa tante Domitia, souffrante et âgée, elle lui dit, en lui prenant le menton avec une familiarité caressante: « Je n'attends pour mourir que de recevoir celte « jeune barbe. » Il se tourna vers sa suite, assura en riant qu'il se ferait aussitôt raser, et ordonna sérieusement aux médecins de dépécher la malade. Il n'attendit pas même son dernier soupir pour s'emparer de ses biens, et il supprima le testament afin que rien ne lui échappât.
KÉROX. U5
Ensuite il établit la fête des juvénalcs en riionncur de sa première barbe , qu'il dédia, dans une boite d*or enrichie de pierreries , à Jupiter Capitolin* Cette fête se célébra dans les jardins de Tempereur: le principal divertissement consistait en danses et en chants; un théâtre y fut dressé tout exprès « et , à Feotour , des boutiques et des hôtelleries pré* parées offraient aux spectateurs la part de réjouissance et de débauche que chacun devait payer. Une telle contribution n'avait pas de quoi choquer beaucoup les Romains ^ et Néron leur ménageait une satisfaction qui avait son prix. Les spectateurs demandant à connaître quels acteurs exécutaient celte représentation, il fit ôter les masques, et toute la noblesse fut surprise ainsi en attitudes et en fonctions de baladins. Les quatre-^vingts ans et le nom de Catula n'avaient pas même dispensé d'un tel déshonneur cette femme illustre. Néron monta le dernier sur sa scène en joueur de lyre , préludant avec l'attention la plus sérieuse , et rou* lant de son mieux sa voix faible et voilée. Ses amis écou* taient non moins attentivement; une cohorte entière, les centurions et les tribuns étaient présents , et avec eux Sé« nèque et Burrus, mécontents et admirant. Là parut, pour la première fois, une milice d'espèce inconnue, composée de tous les jeunes chevaliers et de plus de cinq mille adoles* cents les plus robustes , choisis parmi le peuple , tous par^ fumés et parés, avec l'anneau d'or à la main gauche ; ils s'écriaient : « Que tu es beau. César I tu es Apollon. » Et ils excitaient tout le monde à les imiter. Ces applaudisseurs magnifiquement gagés s'appelèrent les Augustiena (59) ; leur unique emploi était d'étudier les signaux d'approbation et de graduer artistemcnt, pendant que le prince chantait , les murmures flatteure , les battements de mains et les applaudissements redoublés ^
* Suét., Néron ^ ^a, 34t ii| is, ao; Dion, abrégé de Xipliilin, 6a; Tue, «#nn., i4.i5; Piin., 3-7» .
L'empereur ne se bornait pas aux arts d'agrément, il se mit à composer des vers. Il rassemblait de jeunes poètes , qui travaillaient en commun avec lui à lier ensemble des vers en partie préparés, en partie improvisés, à lui fournir des hémistiches, ou à cadencerses paroles. Il réservait aussi un temps après le repas pour entendre les maîtres de la sagesse , les philosophes et leurs violentes disputes. Bientôt il établit , à l'imitation de la Grèce, des combats d'éloquence, de poésie et de musique , qui devaient revenir tous les cinq ans, et qu'il appela jeux néroniens (60) ; il désigna des consulaires pour juges, et il y remporta le prix; tous ses concurrents se reconnurent vaincus *.
Toutes ces folies étaient de tristes présages pour les grands, et appelaient l'homicide ressource des confiscations. Déjà Sylla et Plautus avaient reçu un ordre d'exil ; des exactions nouvelles ne tardèrent pas à tomber sur les héritages. Néron ne donnait plus un emploi sans ajouter : « Tu sais de quoi j'ai besoin ; » ou bien : « Agissons en « sorte qu'il ne reste plus quelque chose à quelqu'un. » La loi de majesté revint enfin au secours du fisc impérial (62). Le sénat s'efforça d'adoucir les premières condamnations ; mais l'empoisonnement deBurrus, que remplaça l'infâme Tigellinus , la retraite forcée de Sénèque , le meurtre de Sylla et de Plautus, convainquirent aussitôt le sénat de sa misérable impuissance. Sylla, dernier rejeton sans mérite d^n nom une fois fameux, avait épousé une Antonia, fille aînée de Claude. Plautus était du sang des Césars, au même degré que l'empereur , et il n'est pas invraisemblable qu' Agrippine eût songé à l'épouser : « Que ma mère , dit « Néron, aiUe maintenant embrasser mon successeur. »
Dès qu'il n'eut plus ainsi personne à ménager ni à craindre, il répudia Octavie pour épouser Poppée. CeDe-ci ne
> Tac, i/nit., i4-aoj a i i Su<ft., Néron^ la, Si ; Perse, 1-96.
OCTAVŒ. — POrPÉE. 97
s'en contenta pas ; la conduite irréprochable d'Octavie fut attaquée juridiquement par un vil délateur. Ses femmes à la torture justifièrent son innocence, et Tune d'elles répondit avec un admirable mépris aux insolentes interrogations de TigelUnus. A cet exemple de courage , le peuple, hébété de servitude et de fêtes, se réveille, murmure d'mdignation, et Néron, inquiet, rappelle sa jeune épouse de la Campanie, où il l'avait déjà reléguée. Alors on franchit en foule les degrés du Capitole, on révère réellement les dieux ; on renverse les statues de Poppée , on porte en triomphe celles d'Octavie , on les replace sur le Forum et dans les temples, en semant des fleurs sur leur passage. Faible démonstration d'un hommage arraché par la verlu ! Une troupe de satellites abat toute cette ardeur à coups d'épée, rétablit tous les honneurs de Poppée, et, devenue plus violente par la crainte , cette femme atroce , par ses reproches et ses instances, rendit la hardiesse à Néron, qui contraignit Anicetus à porter une nouvelle accusation contre Octavie , et à s'avouer lui-même complice de ses prétendus dérèglements. Anicetus subit une condamnation assez douce, un exil commode et opulent en Sardaigne ; un édit relégua définitivement Octavie à Pandataria : peu de jours après, un ordre arriva de lui ouvrir les veines. Les temples reçurent pour ce forfait de nouveUes offrandes; « on n'apprit désormais les meurtres que par des actions « de grâces aux dieux, et, ce qui était autrefois un signe de « prospérité, devint un signe de malheur public. »
Pallas, l'ancien partisan d'Agrippine, disparut aussi cette année par le poison. Sa disgrâce n'avait rien rabattu de son orgueil; il ne donnait ses ordres à ses esclaves que par signe ou par geste, ou tout au plus par écrit, « ne les jugeant pas dignes de sa parole, n II avait bien dédaigné, sous Claude, une gratification décrétée parle sénat, et il eut la vanité de consigner ce refus dans son épitaphe. Pline-le- III. 9
98 HISTOIBS EOMAmK.
Jeune, plus do trente ans après, en lisant cette épiiaphe sur la voieTiburtine, avait peine à en croire ses yeux, et ne savait qui méritait plus d'indignation et de risée, ou de cet insolent favori, ou du sénat qui s'abaissait à ce points
L'indignation un peu aristocratique de Pline oubliait que rabaissement du sénat devant un empereur, même du sang le plus illustre de Tunivers, avait été plus honteux que devant un affranchi ; certes les insultes de Pallas, bien moins que les crimes et les débordements du parricide Néron , infamaient la lâcheté qui les adulait. Les pères conscrits ne se démentirent pas quand Poppée mit au jour une fille (65). Néron, ivre de joie, donna le nom d'Augusta à la fille et à la mère. Déjà le sénat avait prévenu par des vœux publics ce grand événement, ensuite il décréta des supplications, un temple à la Fécondité, et d'autres honneurs extraordinaires, que renversa en peu de mois la mort de cet enfant. Alors, autres bassesses des pères conscrits ; ils en firent une déesse, lui donnèrent un pulvinar, un sanctuaire, un sacerdote.
Dans une telle facilité d'approbation, il n'y avait qu'une seule chose pour laquelle ils n'eussent pas prévenu les dé-^ sirs du prince, quoique ce fût celle où ils fussent plus assurés de lui plaire. Le chef d'un si vaste empire n'avait pas, en secret, d'ambition plus vive que d'être compté par* mi les musiciens et les acteurs publics. Enfm, n'y pouvant tenir plus longtemps, il s'essaya à Naples (64), d'où il irait ensuite gagner tous les prix de la Grèce, pour enlever, par une plus grande réputation, l'estime des Romains. Toute la population des villes et des colonies voisines fut appelée à ce début si curieux. Il revint presque aussitôt, ajournant son second voyage, et, malgré ce premier succès, il
* Tac, ^NH., i4, de Si à 6S, i)-23, ia-â3 ; Suvl., i^eroH, 3a, S3, 35 ; DioO| â3 ; Pline, ^yist; 7-S9, 6-^.
nUon, 99
n^entreprit point encore d'en faire autant à Rome. Bicarré puissance de Fopinion ! ce sanguinaire et impudique tyran redoutait le déshonneur attaché à la condition d'histrion , et ces hommes qui lui sacrifiaient conscience et dignité^ dont nulle énormité ne déconcertait la louange , refusaient d'en* courager ce caprice. Cependant il y fondrait bientôt consentir* On eût dit qu'il y voulait préparer les esprits par tout ce qu'il osa auparavant ; il montra du moins quelle était la mesure d'une autorité fondée sur la démocratie, et jusqu'à quel point 11 était permis de braver la raison et les regards. Il égala en dépravation Tibère et Caligula; il les surpassa en impudence. Il se plongea , il se roula tout entier dans toutes les souillures , qu'il entremêlait h son ex-^ trème passion pour Poppée; et les pontifes païens ne rou-» gissaient pas de venir à son ordre, aux yeux de tous, consacrer de leurs cérémonies les plus révérées la turpitude de ses orgies, digne fin de leur Impure idolâtrie et dé leurs mystères stupides. Peu importait maintenant : ce n'était qu'un divertissement de plu».
. Les autres spectacles ne manquaient pas, et des chevaliers , des sénateura , des matrones môme , ne fiiisaient pas difficulté de desc^dre dans l'arène des gladiateurs comme combattants. Outre tous les jeux d^usage^ Néron donna des quadriges de chameaux, renouvela les éléphants funambuleê, curiosité que Galba, préteur , avait déjà montrée sous Tibère: on eut encore des drames pyrrhiques, des naumachies exécutées dans un bassin rempli d'eau de mer et d'animaux marins. Les distributions étaient chaque jour d'une extrême libéralité; les billets portaient toute espèce de vivres et de gibier, du blé, des habits, de l'or et de l'argent, des pierreries, des tableaux, des esclaves, des hôtes de somme et des hôtes sauvages apprivoisées, des navires, des maisons, des terres, tout cela décore d'un luxe extraordinaire. Le théâtre de Pompée fut doré en entier, tous
iOO HISTOnUS ROMAINE.
les objets qui servaient aux représentations furent faits en or; on vit tendre au-dessus une voile de pourpre parsemée d'étoiles d'or.
Néron aimait partout la profusion : il admirait son oncle Caligula pour avoir dépensé si vite les trésors de Tibère. Pour lui, il ne portait jamais deux fois le même vêtement ; il ne péchait qu'avec des filets d'or et de pourpre ; il ne voyageait qu'avec mille charriots, des mules ferrées d'argent, des muletiers habillés d'étoffes de Ganusium, et des coureurs ornés de bracelets et de colliers. Pour juger de la dépense de ses festins , qui duraient ordinairement de midi à minuit , il suffit de faire remarquer qu'un seul coûta en parfums de rose plus de quatre millions de sesterces *.
A de tels excès, Néron était capable d'ajouter encore. Cette même année (64) , un incendie éclata dans Rome et s'étendit si rapidement, que les habitants furent contraints de se sauver hors des murs. Dans cet effroyable tumulte, il en succomba un grand nombre par accident ou par déses* poir. Si quelqu'un tentait d'arrêter le désastre, des hommes sinistres s'y opposaient en menaçant , d'autres lançaient ouvertement des torches , en criant qu'ils avaient des ordres, soit qu'ils voulussent piller plus librement, soit qu'ils dissent vrai. Le feu dura neuf jours. Des quatorze quartiers de la ville, quatre seulement demeurèrent entiers, trois furent complètement détruits, et les sept autres laissèrent à peine quelques vestiges. Néron, qui arrivait d'Antium , ouvrit pour asyle au peuple le Champ de Mans , ses propres jardins, les monuments d' Agrippa, fit construire à la hâte quelques ahris et diminua le prix du blé. Mais tout ce zèle inspirait peu de reconnaissance, car on se souvenait qu'il avait dit une fois : a Que la terre s'abîme, moi
* Tac, Jnn»t i5-3 3, et de 3a à 3; ; Suét., Néron, 35, lo, 17, «8, 39, 3o»
INCSNDIB DE ROHB. 101
vivant ! » Bien plus, on tenait pour certain qu'il était monté sur la tour de Mécène pour contempler Fembrasement , et que , admirant la beauté de ce spectacle , il avait déclamé , en costume d'acteur, un poème de sa composition sur la ruine de Troie. Le désastre fut généralement attribué à cette inhumaine extravagance, ou à la volonté non moins cruelle de faire disparaître les vieux bâtiments de la cité et ses rues étroites, pour rebâtir une Rome plus régulière, n exécuta réellement ce dessein en réglant l'emplacement des quartiers , la largeur des rues , la hauteur des maisons , l'étendue des places et la construction des portiques devant chaque édifice. Afm de prévenir un accident semblable, il voulut que l'on bâtit en pierres de Gabies et d'Albe , et que les eaux publiques, interceptées auparavant par de simples particuliers, coulassent à découvert sur plusieurs points pour l'usage commun et pour fournir un prompt secours contre l'incendie. Enfin , par diverses cérémonies religieuses, il tâcha de rappeler la protection des dieux, et d'expier la ruine des vieux monuments du culte national.
Tous ces soins n'apaisèrent point le murmure, surtout quand on vit le parti qu'il tirait du malheur commun. Depuis le Palatin jusqu'à l'Esquilin, il réserva tout le terrain pour l'habitation impériale ; son palais d^or, comme il l'appela , devait enfermer dans son immense étendue des plaines, des vignobles, des pâturages, des parcs, des bois, un lac entouré d'édifices qui ressemblaient à une ville. Son portique fut assez grand pour y placer sa statue colossale de cent vingt pieds; l'or, les pierreries, l'ivoire peint de diverses couleurs, brillèrent de toutes parts sur les lambris ; des tuyaux étaient ménagés pour répandre les parfums. La rotonde des grands repas devait représenter, dans son mécanisme, le mouvement continu du ciel. Ses bains furent fournis des eaux de la mer et de celles de Tibur. Cet ouvrage achevé , il dit : « J'ai enfin pour la première fois une
i03 HIBTOIRS ROMAIIOI.
A habitation digne d'un homme. >» Il avait 6n outre ^trepris une piscine couverte et close de portiques depuis Mi* sène jusqu'au lac Averne, pour y réunir toutes les sources chaudes de Baiœ. Ses architectes lui avaient promis d^ construire aussi , du lac Averne à Tembouchure du Tibre, un canal navigable, qui serait rempli par les eaux du ma* rais Pontin : ces deux ouvra^^es furent impossibles à tous leurs efforts *.
La conviction ne changeant pas, et la rumeur publique le dénonçant toujours comme incendiaire, Fempereur chercha sur qui rejeter son crime et détourner le ressentiment; il trouva aussitôt des coupables à sa disposition , qu'on laisserait du moins immoler volontiers , même sous une accusation injuste» Dès le principat de Claude, la multitude méprisée des Juifs qui habitaient Rome , avait attiré Tattention de l'État par des dissensions qui ne finissaient pas, çt on les avait chassés de la ville, «c La cause de ces tuft multes venait, disait-on, d'un certain Christ ou Chrest. » On désignait ainsi cet artisan qu'on avait fait mourir du supphce des esclaves, en Judée, sous le gouvernement du procurateur Pontius Pilatus. Il était vulgaire maintenant que ce condamné avait des partisans nombreux, qui portaient le nom de chrétiens. On les haïssait comme des gens funestes, d'une superstition pernicieuse; et comme ce mal, dit Tacite, était sorti de la Judée, on confondait assez ordinairement les chrétiens avec les Juifs. t< Leurs progrès , a réprimés déjà plus d'une fois, non-seulement en Judée, tf mais à Rome même , éclataient de nouveau. » Les Romains n'en savaient guère autre chose et s'en inquiétaient peu. Qu'on leur eût présenté un simulacre humain , ou même une figure d'animal, un serpent ou une pierre in* forme avec une mythologie grotesque ou obscène , ils au-
> Tac, Ànn., iS, de 38 à 43; Su<ît.y Néron^ 38 » 3i ; Dion, 69.
LIf CBRÉTnHf. 105
raient adoré Tidole bous le nom do Jupiter, de Vénus, d'Esculape ou de Cybèle , sans douter de sa divinité ; surtout que le culte consistât dans quelque cérémonie bisarre et impure , ils auraient élevé des temples et couru aux fétcs. S'il devait y avoir dans une religion une institution vraiment divine et des obligations morales , c'est de quoi ils ne s'informaient pas ; toute doctrine qui ne se présentait pas à eux sous la forme philosophique d'une opinion à discuter, n'obtenait pas d'eux la moindre réflexion.
H était donc loisible à Néron de sévir contre les chrétiens innocents, et il employa les tourments les plus recherchés, qui ajoutaient l'insulte à la souffrance. Une fbulo périrent, ou crucitiés, ou déchirés par des chiens auxquels on les exposait couverts de peaux d'animaux sauvages; ou« enduits de poix , de papyrus et de cire, on les fixait en terre pour les brûler, et, rangés comme des torches, dans les jardins de Néron, pendant la nuit, ils servaient à éclairer une course de chars. La persécution se répéta dans les provinces avec la même fureur, et un monument attesta en Espagne que Néron l'avait purgée do la super» ^tition *♦
Les païens eux-mêmes en furent touchés, car ces hor* ribles meurtres ne remédiaient à rien, et les chrétiens^ étant pauvres , ne fournissaient pas avec leurs supplices de quoi payer la reconstruction de Rome et les magnificences personnelles de l'empereur. Aussi ruina-t*il Fltalie, les provinces, les alliés et les villes libres. Cela ne sufiisant pas encore, il envoya en Grèce et en Asie raffranchi Acra-* tus et le philosophe Secund. Garinas, pour piTndre les trésors des temples, sans respecter les statues sacrées d'or
> Tac, Ann,, l5-44; Suét., Claud.f a5, Néron^ i6; Sënèq., lelf., 14 ; Juv., Sat^t i-i3o, 8-a}); 9oyn dausDaUel* ÉUtbtissêmênt du chrittianismg, set preuves sur la certitude de l'ioscriptiou d'Espagne.
i04 HI8T0IBI RÛHAmB.
et d'argent. Un tel pillage ne tranquillisait pas les riches de Rome, et il se découvrit (65) une conspiration formidable pour tuer Néron aux jeux du cirque, et donner Tempire à Calpurnius Pison, qui ne valait guère mieux que lui*. Des sénateurs, des chevaliers, un préfet prétorien, des tribuns et des centurions, des femmes mêmes, étaient dans le complot ; le secret en avait été merveilleusement gardé jusqu'à la veille de l'exécution, lorsque l'affranchi d'un conjuré, voyant la préoccupation de son maître, en donna le premier indice, d'où l'on remonta, non sans peine , jusqu'aux principaux chefs. Les noms de Sénèque, du poète Lucain, son neveu, dePlautius Lateranus, consul désigné , se trouvèrent mêlés dans les révélations avec celui de Pison. Les interrogatoires se passèrent en présence de Poppée, de Tigellinus et de l'autre préfet, Fenius Rufus, conjuré , qui espérait se sauver par sa violence envers les accusés; à la fin, trahi par l'indignation ironique de Fun d'eux, cet homme lâche et cruel se troubla et fut tué aussitôt par l'ordre de l'empereur. Lateranus n'avait eu en vue que le bien public ; il reçut la sentence et le coup mortel sans proférer un seul mot de reproche. Le centurion Asper répondit à Néron : « Je ne voyais pas d'autre « moyen que ta mort pour remédier à tes crimes. » Le tribun Subrius Flavius lui dit aussi : a Nul soldat ne t'a « été plus fidèle tant que tu as mérité d'être aimé. Je t'ai tt pris en haine quand tu es devenu parricide, cocher» ce histrion, incendiaire. «Une affranchie, Epicharis, assez peu honorable jusque-là, résista aux tortures, et, plutôt que de rien révéler, elle s'étrangla dans la litière qui la ramenait , à demi brisée , à un second interrogatoire.
> Malgré les louanges de Saleius Baasus, Y. a6| 33, 65 ; voy. les Petits poè^ mes latins.
irfiKOH. 105
Lucains'était tourné un des premiers contre Néron, par ressentiment de vanité. Ses basses flatteries, dans la dédicace de son poème, n'avaient point obtenu la permission de le publier, soit jalousie du prince, soit mécontentement secret des sentiments républicains qui remplissaient la Pharsale; de plus, le prince l'avait un jour quitté brusquement pendant qu'il lui récitait ses vers. Il n'avait plus été maître de son dépit, et il n'épargnait pas les railleries et les satires*. Nul ne se déshonora davantage par ses supplications et ses aveux; il nomma sa mère comme complice, quoiqu'elle ignorât la conspiration. Ces nouvelles bassesses ne rachetèrent point sa vie ; il n'eut que le choix du genre de mort , 6t il se fit ouvrir les veines. Sénèque subit le même sort. L'opinion qui resta sur la complicité de ce philosophe , c'est qu'il s'attendait lui-même à devenir empereur à la place de Pison, qui devait être tué après Néron.
Les condamnations continuèrent depuis ce temps sans interruption, sans distinction, sans mesure, sans motif. Quoique la conspiration de Pison fût le prétexte ordinaire , le capricieux tyran savait bien en trouver d'autres : ainsi , après Annaeus Mella et le voluptueux Petronius, qui périrent l'année suivante comme conjurés , Thraseas et Soranus furent proscrits , le premier , pour n'avoir pas paru au sénat depuis trois ans ; le second , pour n'avoir pas puni , dans son gouvernement d'Asie , les Pergaméniens , qui ne laissèrent pas prendre leurs statues et leurs tableaux. Les témoignages de joie et de reconnaissance continuaient en proportion ; Néron voyait les parents et les amis de ceux qu'avaient frappé ses sentences, rendre grâce aux dieux, se
> Lucain , i , de 33 à 66 ; Suét., Fie de Lucaiit : « Àdeo ut quondam ia lalrinis pablicis dariore cum strcpitu ventris cmisso , hemistichium Nerooif m^C^a cum scsftorum fuga pronuntiarit : Stib terris tonuisse putes. »
106 mSTOIUI mOMAINB.
prosterner à ses pieds et fatiguer sa main de leurs baisers *.
Bien sûr désormais qu'il pouvait tout oser, il monta enfin sur le théâtre à Rome; il se fit inscrire parmi les chanteurs publics {citharœdi) : il joua même comme histrion , dans les représentations données par de simples particuliers , recevant son salaire, sollicitant modestement la bienveillance des auditeurs, et observant exactement les convenances comme le ridicule régime du métier. Il se fût bien gardé de cracher ou de s'essuyer le visage quand il était en scène. Mais aussi il n'était permis à personne de quitter alors le spectacle; on lui devenait suspect si on l'écoutait d'un air indifférent. Des soldats épiaient la contenance des spectateurs, et ramenaient brutalement au devoir les gens distraits. Vespasien, repris pour s'être endormi dans un pareil moment, ne dut son salut qu'aux supplications des plus puissants amis. Poppée elle-même paya cher une saillie de gaieté sur Tes talents de l'artiste impérial, quand il rentra au palais après son début. Elle reçut de lui un coup de pied dans le ventre ; elle était enceinte alors, elle en mourut. Néron, qui prononça l'éloge funèbre à la tribune, vanta beaucoup sa beauté et son mérite d'avoir été mère d*une divine fille. Il aurait pu compter également parmi ses titres de gloire les soins dont elle entretenait sa beauté, le lait de cinq cents ànesses employé chaque jour pour son bain, et son nom donné à une pâte inventée pour conserver la fraîcheur de son teint chaque nuit. Ensuite il fit périr Antonia , fille de Claude, qui refusait de la remplacer , et il se consola en épousant Statilia Messalina, en renouvelant ses courses de chars, son chant et sa déclamation. Un rhume ayant interrompu le
* Tac. , Jnn.f i5, de 4^ à 74, et liv. 16 , pastim; Suét«i Néron ^ 36, 371 Dion, 6a; Tillem., Néron^ 19, ao, ai, aa, a 3.
cours de ses succès , on fit des sacrifices à Fenvi pour la conservation de sa vota; céleste^.
Tout réussissait à cette délirante et orde tyrannie ; les armes romaines gardaient leur supériorité. Les frontières de la Germanie étaient tranquilles par les rivalités intestines des Barbares. La Bretagne conçut un moment l'espoir de se délivrer; mais cette entreprise appesantit davantage son joug. Suet. Paulinus, qui commandait depuis deux ans dans cette conquête, avait conduit une expédition hardie pour s'emparer de File Mona , qui servait de refuge aux opposants. En son absence, plusieurs peuplades bretonnes résolurent de se soulever. Elles avaient à subir des garnisons romaines tous les outrages d'une victoire insolente; le mal avait été comblé par la cilpidité de Sénèque, qui exigea le recouvrement total d'un prêt forcé, avec l'usure; dix millions de drachmes à payer tout d'un coup. Boadicée, reine des Icènes, donna le signal et l'exemple. Camalodunum fut repris, une légion écrasée, et tous les prisonniers romains expièrent par d'impitoyables représailles les cruautés récentes (61). Suetonius repassa aussitôt en Bretagne au travers du soulèvement, et, pendant qu'il ramassait intrépidement dix mille hommes pour tenir tète, quatre-vingt mille Romains ou alliés périrent encore sous la vengeance des Bretons. Avec sa poignée de braves , il affronta l'armée innombrable des ennemis, remporta enfin la victoire, et, la courageuse Boadicée n'ayant pas survécu à cette défaite , les infortunés Bretons perdirent courage et retombèrent en servitude.
< Tac.y^ttft., i6 ,• Suée, Néron, de ao à a4, 35; Diop, 62 ; Pliilostr., ApolL 7ya».,4-»5» Juv., A'a«., a-82, et 6-327:
Pane tumet faciès, aut pinguia Poppaeana Spirat, et hinc miseri viscantur labra mariti. • *•.....•«•••
Atque idtso illo iacte fovetur
Propter quod secum comités educit asellas.
En Orient, après la mort du turbulent Rbadamiste , laé par son père, la présence de Corbulon avait empêché Vologèse (55) de soutenir ouvertement les tentatives de Tiridate sur l'Arménie; et, ce prétendant chassé (58), les 1«^ gions avaient mis à sa place (60) un nourrisson de Ronae, Tigrane , issu d'Hérode P'. A peine Corbulon se fut retiré , que les Parthes revinrent, chassèrent à leur tour Tigrane, qui disparut, et Pœtus, envoyé pour le soutenir, sortit honteusement du royaume par capitulation (62). Toutefois, la peur d'une revanche de Corbulon détermina Vologèse à se retirer aussi, et Tiridate à venir solliciter de l'empereur ce trône tant disputé. Le candidat royal, magnifiquement défrayé pendant son long voyage, se prosterna devant Néron à Naples, puis à Rome, vit poser, en récompense , le diadème sur sa tête, et retourna régner en Arménie comme allié. Enfin, le dernier Polémon , auquel Claude avait donné une partie de la Cilicie en échange du Bosphore , ayant résigné ce royaume , et Cottius étant mort (65), ces deux petits États accrurent le territoire romain*.
Le séjour de Tiridate à Rome, avec plusieurs Orientaux habiles dans la magie , avait réveillé l'ancienne curiosité de Néron pour cette science, par laquelle il eût bien voulu commander à ses dieux mêmes. Il avait déjà reconnu la fausseté de toutes les divinations ; il en fut plus convaincu encore après ses entretiens avec Tiridate. Il en prit en aversion tous les philosophes, qui déjà, dans ce temps, s'adonnaient généralement à l'astrologie et aux secrets chaldéens, et il les bannit de l'Italie*.
Jusqu'alors ce lâche prince s'était peu soucié de la gloire guerrière : l'émulation lui vint par les exploits de
* Tac.,iynn. , i4f tStpassitHy Fil. Agric, , i5, i6; Dion, 6^1 <}3 ; Suét., Ncron^ 3o, i3, 184 Sg ; Voptscus, AnreUy ai ; TiUemoiit.
* Plin., 3o*a ; Tillemont, Néron^ a a.
ses généraux, ou il ne voulut pas leur paraître inférieui- ; d'ailleurs, il gardait rancune à Vologèse, qui, malgré toutes ses instances, avait refusé assez rudement de lui rendre visite. Il se mit donc en grands projets de conquêtes; il ordonna quelques levées et quelques mouvements de troupes; il envoya des espions en Ethiopie, aux portes Caspi ennes, et tous ces apprêts aboutirent à un voyage en Grèce (66-67). Avant de partir, il eut le bonheur de découvrir et de punir une seconde conspiration de Yinicîus, dessein et personnage également obscurs.
Il arriva en Grèce avec une armée capable de subjuguer les Pharthes, à en juger par le nombre; mais ce n'étaient que des joueurs de lyres et des chanteurs , et pour armes et munitions de guerre, des instruments de musique, des masques et des échasses. Il avait révélé précédemment , sans qu'on y prit garde, le secret de cette expédition, en disant que « les Grecs seuls savaient écouter, qu'ils étaient « seuls dignes de lui et de ses talents. » Il ne leur en épargna pas le plaisir. En une seule année , il fallut réunir pour lui toutes les fêtes de la Grèce, et donner un combat de chant aux jeux olympiques : il fut partout vainqueur, même aux courses de chars, quoiqu'il eût tombé dans le stade assez grièvement pour ne pouvoir achever la course. Par ses ordres , on abattit ignominieusement les statues des anciens vainqueurs, pour prouver qu'il les avait tous effacés, et on étrangla sur la scène un impertinent acteur qui ne voulut pas modérer sa voix comme les autres , afin de laisser à celle de l'empereur tout son éclat. En reconnaissance de tant de succès, il déclara libre la province d'Achaïe. « Corinthe eut donc deux fois, dit Plutarque, la « gloire d'entendre proclamer dans ses murs la liberté de a la Grèce, d'abord par Flamininus, ensuite par Néron, tt avec cette différence que Flamininus fit cette proclamation « par un héraut, et que Néron là publia lui-même à la fin III. 10
iiO HISTOIRE ROHAINE.
« d'un discours prononcé sur son tribunal, devant la Grèce a assemMée^ d Quel honneur 1 et bien digne dès Grecs, en effet. Plutarque nous réserve encore un autre trait plus singulier de vanité nationale.
Néron ne fut cependant pas content de tout le monde, au moins d'Apollon, auquel il prétendait ressembler, et qui rappela, par sa pythie, Oreste et Alcméon; aussi voulait-il con]d)ler le gouffre qui inspirait les oracles, et confisqua-l- 11 au dieu les terres de Girrha. Afin de laisser un souvenir plus certain que celui de ses prix remportés, il lui souvint heureusement d'un projet non exécuté de Jules César, et il entreprit de percer par un canal l'isthme de Gorinthe (67); il harangua ses prétoriens avant de les mettre à l'œuvre; il donna le signal avec un pic d'or, et emporta sur son dos , dans une hotte, la première terre fouillée. Vespasien , récenuneut chargé de soumettre la Judée révoltée, envoya à son aide six mille Juifs captifs. On lui représenta que la mer Ionienne allait submerger le pays : on imagina sans doute ce prétexte pour arrêter ses dépenses excessives , et les meurtres qui devaient y fournir en Grèce et en Italie.
Néron n'eût pas renoncé à son entreprise, si son affranchi Helius , auquel il avait laissé plein pouvoir de tuer à Rome, ne fût venu l'arracher de la Grèce, par la crainte d'une conspiration nouvelle. Il avait cru déjà prévenir un pareil danger en rappelant Corbulon, qui avait trop de réputation, et qui n'était plus nécessaire contre les Parthes. Ce brave général, pour prix de safidéhté, avait trouvé, en abordant à Gorinthe, un arrêt de mort ; il s'était percé de mu épée en disant : « Je l'ai bien mérité. ■ »
Néron ne reparut à Rome, comme il avait fait à Naples ,
» Plut., Flamin,, 17, et De sarrultt.i Suét., Néron, 36, aa , a3, 24 ; Dion 63; Lucien, Néron , Dialog.; Tac, Hist., i-i6; Plin., 4-6.
• teon, 63; Sa<t., Néron y 93; Lucien» Néron, Dialog. i Tliémist., Orat., 19 j Jcweph., De belL Jud., 3-36 ; Philostr., 5-2 ; Tillem., Ntrvn , a 5 et a6.
Anlium et Albanum, qu'en vainqueur olympique, sur un char traîné par des chevaux blancs : on renversait un pan de murailles pour son entrée, on portait en pompe devant lui ses dix-huit cents couronnes, avec des inscriptions qui disaient où, sur qui, dans quelles pièces il les avait remportées; ses augustiens accompagnaient le triomphe de leurs acclamations. Depuis le Vélabre jusqu'au Palatin, on immolait des victimes sur son passage, on répandait du safran, on lui offrait une quantité d'oiseaux divers, des rubans, des gâteaux. On le représenta bientôt en cithariste dans ses statues et sur ses monnaies. Plus pénétré que jamais de l'importance de son art, il en fit son unique occupation. Pour conserver sa voix, il ne donna plus d'ordres à ses soldats, même présents, que par interprète; il ne discourait plus, soit en affaire, soit par amusement , sans un maître de chant qui l'avertît à propos de ménager sa respiration et d'appliquer un mouchoir à sa bouche : on ne mérita plus son amitié ou sa haine que par l'excès ou la parcimonie des louanges. Il était tellement persuadé de son talent^ qu'un devin lui ayant prédit sa chute, il répliqua : ft Un artiste vit partout ^ I n
* Suét., Nénm, s5,4o; Dion, 63; Plia., 9i-6; Jut., Sat,^ 8-aii :
Hsc opéra , atque h» umi geoerosi principi^ artet , Gaudentis foedo peregrina ad pulpita «altu Prostitui , Graiaeque apium meruisse coroo».