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CHAPITRE LXXVIII

FIN DB NÉRON.--LES LÉGIONS DISPOSENT DB l'eMPIRB,

Néron se jouait ainsi depuis treize ans de Tindignatioa des hommes, et jouissait en paix de ses crimes et de son puéril orgueil. Ce n^était pas que toute sa tyrannie le préservât de contradiction. Il y a toujours heureusement des affronts impossibles à parer qu'avec la vertu. Des épigrammes en grec et en latin couraient impunément contre le parricide, l'incendiaire, le lâche empereur. Chose étrange! il n'en chercha pas les auteurs, ou punit peu sévèrement ceux qui furent dénoncés au sénat ; un histrion , dans une atellane, prononça ces mots : « Porte-toi bien , mon père; « porte-toi bien, ma mère , » en faisant les gestes de boire et de nager, par allusion à la mort de Claude et d' Agrippine ; il en fut quitte pour l'exil. Ce tyran, qui s'était fait une habitude du meurtre, qui méditait d'exterminer tout le sénat, ne retrouvait plus de colère contre de telles offenses. Qu'il affectât le mépris de toute honte , ou qu'il dissimulât son chagrin pour ne pas s'attirer d'injures plus hardies, sa pa-

NÉRON. Ii5

tience extraordinaire en ce seul point atteslait toujours la faiblesse de tout pouvoir contre la conscience humaine '.

Enfin , le moment réservé pour son châtiment arriva. Vindex, issu des rois d'Aquitaine, alors propréteur en Gaule, déclara publiquement la guerre à cet infâme empereur. Il eut bi^tôt cent mille hommes, et offrit Tempire au vieux Galba, gouverneur de la Tarragonaise , qui, n'ayant pas d'autre moyen d'échapper à une proscription imminente, se fit proclamer, et ne prit toutefois que le litre de lieutenant du sénat et du peuple romain. Néron apprit à Naples cet événement, le jour anniversaire du meurtre de sa mère (68); son premier mouvement fut de joie, dans la pensée que cette révolte lui donnerait une occasion de punir et de piller d'opulentes provinces. Il continua ses divertissements accoutumés pendant huit jours, gardant la nouvelle secrète; enfin, les édits de Vindex étant connus, il écrivit au sénat et demanda vengeance pour lui et pour la république, alléguant un enrouement qui l'empêchait de se rendre à Rome. Rien ne l'avait aussi vivement blessé, dans les injures de Vindex, que d'être traité de mauvais citharède. Quant aux autres reproches, il se conlenlait de dire qu'ils étaient faux, mais il ne supportait pas qu'on l'accusât d'ignorance dans un art qu'il avait tant étudié et perfectionné , et il disait sans cesse à tout son monde : u En connaissez-vous quelque « autre plus habile ? »

Pressé par des messages toujours plus inquiétants, il revint, et, rassuré par un frivole présage sur sa route , il entretint à peine le sénat, et s'occupa le reste du jour d'un instrument de musique récemment inventé. Il disserta là-dessus longuement et assura qu'il en ferait l'essai sur le théâtre ,

* Dion, 63; Plin., EpisL, 5-5; Suét., ^^^ Sg :

Qitis ncf^al Mncx magna de siirpe Neronem? Su»(iilit liic matrem , tuttuUt ille patrcm.

m. iO*

MA HISTOIRB ROVAINB.

ajoutant ironiquement : « si Vindex le permettait. » Ce fut autre chose quand il apprit la défection de Galba: il s'évanouit, et ne reprit connaissance que pour déchirer ses vêtements, se frapper la tête en s'écriant que c'en était fait de lui. Néanmoins il ne diminua rien de son luxe , de sa mollesse et même de ses amusements lyriques. Quelquefois, saisi de fureur, il voulait tuer tous les gouverneurs de provinces, les exilés et les Gaulois qui se trouvaient dans la ville, ou bien livrer les Gaules en pillage aux troupes , empoisonner tout le sénat dans un repas, mettre le feu à Rome et lâcher toutes les bêtes féroces pour empêcher d'éteindre Tincendie. Bientôt c'était une autre scène : il irait en Gaule se présenter sans armes aux rebelles et les fléchir par ses larmes, et, les ayant ramenés ainsi , il exécuterait le lendemain, dans la joie générale, un chant de victoire, qu'il fallait aussitôt lui composer. Puis il prépara une expédition, et commença par rassembler des charriots pour ses instruments de musique et ses femmes ; il appela aux levées les tribus urbaines, et, personne ne se présentant, il mit en réquisition les esclaves, demanda, outre le paiement de la contribution annuelle, une taxe extraordinaire, tout l'or et l'argent monnayé et ouvré. La cherté des vivres augmenta l'irritation ; on pendit une gibecière à une de ses statues avec cette inscription : a Je ne puis faire « davantage, mais tu as mérité le sac » (la peine des parricides). On écrivait sur les colonnes et on criait pendant la nuit des paroles d'une mordante équivoque ^ La frayeur de Néron s'augmentait encore par des songes et des présages sinistres , qui lui reprochaient ses forfaits. Lorsqu'on lut dans le sénat son discours contre Vindex , où il promettait que dans peu « les scélérats seraient pu-

* Sudl., Néron , 4^ • « Etiam GalLos eum cantando excitaSM. Noctibasjurçta... simulantes crebro Vindicem poscebant. »

iiis et finiraiait comme ils le méritaient, » tous s'écrièrent : a Ce sera ton ouvrage , Auguste, i» On remarqua même que, dans YŒdipe exilé, la dernière pièce où il avait joué en public, il avait fini par ce vers :

Epouse, mère , përe , ont ordonné ma mort >.

Des nouvelles plus fâcheuses survinrent, vraisemblablement la défection d'Othon , et le mouvement des légions de Germanie. Virginius , qui commandait sur le Rhin, indigné que des Gaulois prétendissent régler la destinée de Rome, avait marché contre Vindex, et, refusant lui-même l'empire que lui offraient ses soldats, il ne s'était pas moins prononcé contre Néron , en déclarant qu'il ne souffrirait aucun empereur non élu par l'autorité du sénat et du peuple. Il rencontra Yindex dans le pays des Séquanes; les deux chefs se virent en secret et s'accordèrent. Une méprise mit leurs soldats aux mains : il fut impossible d'empêcher un engagement général , où les Gaulois succomb^ent, et Vindex se tua de désespoir. Les légions victorieuses brisèrent les effigies de Néron, et de nouveau proclamèrent leur général : Virginius , rempli de ces sentiments romains d'autrefois, qui ne vivaient plus guère qu'en lui , persista dans son refus; il repoussait également les prétentions de Galba , et ce vieillard découragé ne voyait plus que la mort pour sortir de sa périlleuse fortune, lorsqu'il «ipprit que Rome l'acceptait *.

Ces agitations de l'Occident avaient des effets plus rapides et plus décisifs dans la capitale de l'empire ; le soulè-r vement , quelle qu'en fCit l'issue^ se fortifiait par le succès

» Saët., Nérouy de 40 à 46.

• Suét., NéroUf /^^^ Gulh.^ >0i > < ! Tac, Hist^ i-5i. Sa, 53 ; Dion, 63 ; Plut., Cmlb., 4» fi. *» 7î P*>n«i Bpist.j a-i, 6^10, 9-19.

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môme de Virginius sur les premiers rebelles. Néron , une fois ébranlé, ne trouvait plus d'appui et perdait tout espoir. Il se munit de poison, envoya préparer des vaisseaux à Ostie, pendant qu'il sondait les tribuns et les centurions de ses gardes pour les engager à prendre la fuite ; aucun ne s'y montra disposé. Alors, ne sachant plus quel parti prendre, s'il irait se livrer en suppliant aux Parthes ou à Galba, s'il se réfugierait en Egypte, ou s'il demanderait pardon au peuple, dans cette incertitude, il remit au lendemain sa dernière r^olution. Ce délai la rendit impossible.

Un homme obscur, qui passait pour fils d'un gladiateur, et qu'il avait fait préfet du prétoire, Nympbidius, par une ingratitude digne d'un pareil choix, conçut l'insolent projet de s'élever jusqu'à l'empire, en précipitant la ruine de son maître; et, n'osant encore découvrir son ambition, il parla de Galba, promit aux prétoriens une gratification au nom de ce chef éloigné, et leur persuada que Néron s'était déjà enfui. Néron , éveillé au bruit du tumulte qui remplissait son palais, se voit abandonné de ses gardes ; il court avec quelques amis chercher un asyle chez eux ; toutes les portes sont fermées ; il revient dans sa chambre où tout avait été pillé, même la boite d'or qui contenait son poison; il demande au moins un gladiateur qui lui rendit le service de le tuer: aucun ne se présente. Il veut alors s'aller jeter dans le Tibre , puis, renonçant aussitôt à ce projet, il se décide à gagner la retraite que lui offrait son affranchi Phaon, dans une villa située à quatre milles de Rome, entre la voie Salaria et la voie Nomentane ; il monte à cheval comme il était, pieds nus, en simple tunique, et une casaque sombre par-dessus, la tète couverte d'un voile pourjn'être point reconnu. Il entendit en passant les cris des prétoriens qui exprimaient des imprécations contre lui, en proclamant Galba. U n'avait avec lui que quatre affranchis, parmi lesquels l'infâme Sporus. Quelques passants dirent en les voyant:

NÉRON. m

* Voilà des gens qui poursuivent Néron. » D'autres leur demandaient ce qu'il y avait de nouveau à la ville, et ce que Néron était devenu.

Tous ses maux n'étaient point finis : il goûta à loisir l'a*mertume de sa ruine cl les approches de son dernier moment. Comme pour lui faire mieux sentir ce qu'il avait perdu, son cheval s'étant abattu et son voile écarté, un vétéran licencié, qui se rencontra là, le reconnutetle salua. Enfin, arrivé près du terme, il fallut, à pied, gagner la villa par derrière, à travers un sentier hérissé de ronces ; Phaon lui proposant de se cacher dans un trou de sablonnière, en attendant qu'on pût l'introduire secrètement, il répondit qu'il « ne se mettrait pas tout vivant sous terre.» Il demeura là quelque temps, et, réduit à étancher sa soif avec de l'eau puisée d'une mare dans le creux de sa main, il se rappela tristement son invention d'eau bouillante, enveloppée de neige, pour en faire une boisson à la glace: « Voilà donc, dit-il, les rafraîchissements de Néron ! » Il n'entra qu'en rampant, par une étroite ouverture pratiquée exprès, dans une pièce de la villa ; il s'étendit sur un misérable lit, sans autre couverture qu'un vieux manteau, sans autre nourriture qu^un pain grossier. Chacun de ses derniers amis l'exhortant à prévenir au plus tôt les outrages qui allaient tomber sur lui, il fit creuser en sa présence une fosse pour sa sépulture, et pendant tous les apprêts funéraires, il répétait en pleurant: « Mourir! un artiste comme moi ! » Quand un coureur de Phaon rapporta des détails écrils de tout ce qui s'était passé dans la ville, il s'en saisit et lut la sentence du sénat, qui le déclarait ennemi public, et le condamnait à mourir selon le droit criminel d'autrefois. Il demanda quel était ce supplice; épouvanté d'apprendre que le condamné, nu, la tète prisfî dans une fourche, périssait sous les verges, il tira ses deux poignards, en toucha le tranchant, et les renferma : « L'heu*

Ft' fatale, dit-il n'est pas encore venue. » Ensuite il priait Sporus de commencer les lamentations funèbres, ou il demandait que quelqu'un Taidàt à mourir, en lui donnant Texemple. Quelquefois , il se reprochait sa lâcheté par ces paroles: a II m'est honteux de vivre, il ne convient pas à « Néron. On doit avoir du courage en pareille extrémité ! «( Allons, ranime toi ! » On entendit des cavaliers qui ve-r naient en effet le prendre pour l'emmener vivant, selon leurs ordres. Il tressaillit, et, prononçant ce vers d'Homère :

Le bruit des prompts coursiers a frappe mes oreilles ,

il s'enfonça le glaive dans la gorge avec l'aide de son se-r crétaire Epaphrodite, Un centurion entra dans ce mom^t, (t s'efforça d'arrêter le sang de la blessure, comme s'il venait à son secours.. Néron ne dit plus que ces mots : tt Trop tard; voilà la fidélité!... t» ha, voix lui manqua; ses yeux ressortants se fixèrent d'une manière horrible et efiVayante. C'était à pareil jour qu'il avait fiait périr Octavie.

On permit de faire ses funérailles; ses nourrices déposèrent ses restes dans le tombeau de Domitius , qu'on apercevait du Champ de Mars, sur la colline Hortulane. Cette mort, connue à Rome, y causa tant de joie, que les citoyens couraient par toute la ville avec des bonnets d'affranchis , en signe de délivrance. Il ne manqua pas de gens cependant qui, durant longues années, ornèrent son tombeau de ileurs; quelquefois même ses images reparurent dans la tribune , ou bien des édits étaient affichés en son nom comme s'il vivait encore et se vengerait bientôt de ses ^onemis. On en vint à douter de sa mort. Trois faux Nérons se montrèrent en l'espace de vingt ans , et le dernier pensa êlre cause d'une guerre sérieuse avec les Parthes. 11 man-

NÉAON. 110

(juail à Topprobre de la démocratie romaine ces regrets pour un pareil monstre ^

Ce qui étonne davantage, c'est Findulgence dePlutarque pour cette odieuse mémoire. Dans une fiction littéraire, il représente ainsi le jugement porté contre Néron aux enfers : « Au moment où on allait faire entrer son ame dans « une vipère, une voix sortie d'une lumière Tempècha par « ces mots : Donnez lui une transformation plus douce ; « faites-en un oiseau aquatique, qui chante le long des macc rais et des lacs. Il a déjà subi la peine de ses crimes, et « les dieux lui doivent aussi quelque faveur pour la liberté a rendue à la nation grecque, la meilleure et la plus cbère « aux dieux, parmi toutes celles qui lui étaient soumi- « ses '. »

I Dion, 63 ,64 ; Tac, Hist., 1-3, 2-8, g, gS ; Suct., Néron^ 47* 4^^ 49> ^^y ''1 \ Plin.^ 3 1-3 : « Neronis priocipis inventum est decoquere aquam, vitroque demissatm in nivcs refrigerare. Ita voluptas frigoris contingît sine vitiis nivis. * JuT., SaUy 5-5o :

Fng^idior Gettcis petitur décoda pruinis. * Plut., Des délais de la jttsttce divine.

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