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CHAPITRE LXXX

TITELLIUS.

La cité n'était pas encore remise de ces troubles , lorsqu'une nouvelle terreur survint. Othon avait déjà un rival. Le camp de basse Germanie, non content de refuser le serment à Galba , avait salué empereur Yitellius ; les K*gions du camp supérieur, deux jours après, laissant les beaux noms de sénat et de peuple , qu'elles avaient invoqués , confirmèrent ce choix. Les habitants de Cologne, les Tréviriens, les Lingones, égalaient le zèle des deux armées. Les troupes de Belgique, de la Gaule lyonnaise , de Rbœtie et de la Grande-Bretagne, n'hésitèrent pas davantage. Cette résolution était l'ouvrage de deux chefs de légion, Valens et Cecina, tous deux pleins de vice et d'ambition , tous deux ennemis de Galba. L'un et l'autre préféraient un empereur sans capacité, qui couvrirait d'un nom célèbre leur domination effective. Ils n'eurent pas honte de porter à l'empire un courtisan élevé dans les ordures de Caprée, vendu pour la faveur de son père, complaisant de Caligu-

150 mSTOIRB rmàinb.

la, de Claude et de Néron, qui donnait le baiser à tous les soldats sur son chemin en se rendant à Farmée , bouffonnait avec le premier venu, et, toujours Festomac plein, en poussait Fexhalaison au nez des muletiers, en leur demandant s'ils avaient déjeuné. Dans le camp, il ne savait jamais rien refuser, prodiguait Fargent, accordait exemption de toutes les punitions, même capitales; et, par un étrange renversement d'idées , les soldats récompensèrent cette basse popularité du surnom de Germanicus, déféré avec Fempire. Il en fut 3i flatté, qu'il ne prit que plus tard le titre d'Auguste, et refusa toujours celui de César.

Cecina et Yalens se mirent aussitôt en marche; Yalens gagna les Alpes Cottiennes par les Gaules, où 11 devait punir les galbiens ; les autres n'avaient guère moins à craindre de la brutale avidité des troupes. Tout tremblait; F unique refuge était d'assouvir la débauche et Favarice du chef, qui trouvait plus de profit à distribuer, sur ses exactions, une part aux soldats. Cecina, se dirigeant vers les Alpes Pennines (Mont Saint-Bernard), traita plus cruellement les Helvétiens , pour avoir tenté de résister ; il arriva le premier en Italie (mars 69), et, en peu de jours, il fut maître du pays jusqu'au Padus*.

La mort de Galba, que Fun et l'autre apprirent en route, ne cliangeait rien à leur entreprise; mais leur entreprise changeait fort la situation d'Othon. On le vit à Rome, avec étonnement et encore plus de défiance, secouer inopinément sa mollesse, prudent et actif tout ensemble à prépaparer la guerre. Le danger pressait; toutes les provinces fidèles étaient éloignées : une excursion des Roxolans , heureusement repoussée de la Mœsie, compensait peu des présages d'un autre genre , un débordement désastreux du Tibre, la disette qui se faisait sentir, et plusieurs circon-

' Tac, Hitt., t, de 5o h 70 ; Suét., FHell.^At 3 à 8.

OTHON. iol

Stances de mauvais augure. De bons généraux choisis n'a* valent à conduire que des soldats sans couiage, sans exercice ni discipline. Le supplice de Tigellinus ne rassurait pas les meilleurs citoyens, lorsqu'un sénatus-consullc relevait les statues de Poppée, qu'on entendait parler do relever aussi celles de Néron, de célébrer sa mémoire, d\icbever son palais d'or, et que les acclamations de la plèbo et des soldats donnaient par honneur le surnom de Néroii à Othon. Il y eut même un moment d'épouvante pour les grands , rassemblés avec leurs femmes chez lui dans un festin : un bruit se répand sans raison, parmi une cohorte, qu'ils veulent l'assassiner; les prétoriens, à moitié ivres, prennent leurs épées, tuent quelques centurions et un li'lbun qui veulent les retenir, et courent au palais. Othon n'eut que le temps de congédier ses convives , qui s'évadèrent tout tremblants à la faveur de la nuit , et sans suit(3 qui pût les faire reconnaître. Il n'apaisa les soldats qu'à force de prières et de larmes.

Cependant une correspondance s'était établie entre les deux rivaux, chacun offrant à l'autre grâce, argent et sécurité pour prix de l'abdication : à cette négociation succédèrent des injures, puis des émissaires de meurtre, tentative qui ne réussit d'aucun côté. Ënlin, Othon, ayant pris les mesures les plus urgentes, partit de Rome pour aller combattre Cecina. Le vulgaire l'accompagna de ses vœux à l'envi , comme si c'eût été César ou Auguste, mais sans affection ni peur, par habitude d'adulation servile ^

Il avait envoyé une flotte en Narbonnaise, selon son premier plan d'arrêter là l'ennemi. Malgré la rapidité de Cocina, une diversion de ce côté était encore importante, et les troupes détachées par Valens y furent battues. Cecina , obligé de repasser le Padus après plusieurs défaites , s'était

* Tac.; Hist,, I , de 71 à 90^ et a-6a i Suët., Oth.f 7, 8 ; Plut., Oih.f 3, 4, 5*

15â HISTOIRE ROMAINE.

fait battre une dernière fois honteusement, près de Crémone, lorsque Valcns le rejoignit. Othon arrivait en même temps. Le désordre était extrême dans les deux années ; les troupes , loin d'obéir, pillant également les provinces de Fempire comme un pays ennemi , exécutaient à leur gré ou changeaient les marches, les dispositions et les attaques, combattant à contre-temps, abandonnant leur poste sur la moindre apparence de péril imprévu, et criant à la trahison contre leurs généraux. Peu s'en était fallu que Spurina, qui défendait Plaisance pour Othon, ne fût tué par les prétoriens , parce qu'il voulait les tenir dans leurs retranchements. Une sédition s'était élevée contre Valens avec aussi peu de raison. Si les soldats reconnaissaient leurs torts et l'habileté de leur chef, ils se retrouvaient aussi indociles et aussi insolents à la première occasion. Othon donnait vainement aux siens l'exemple de la patience et de la règle militaire : chargé d'une cuirasse de fer, sans ornement , il marchait à pied en avant des enseignes ; il leur inspirait quelque confiance, sans en être mieux servi.

La nécessité présente accordait Cecina et Valens, jaloux l'un de l'autre , à livrer promptement une bataille décisive ; pour cette raison, Othon devait l'éviter, sans l'impatience des prétoriens , qui regrettaient déjà les délices de Rome. Une faute non moins grave fut d'écouter d'imprudents conseils , de ne pas commander lui-même , comme il le voulait , et de tenir ainsi inutilement en réserve ses meilleures troupes. Il se retira non loin de là , à Brixellum ; la bataille eut lieu près de Bédriac , entre Crémone et Mantoue : les vitelliens furent vainqueurs, et les vaincus prêtèrent serment à Vitellius.

Tout n'était pas perdu pour Othon ; ce revers excitait l'ardeur des troupes qui lui restaient, on annonçait l'arrivée de nouvelles levées : il estima que c'était acheter trop cher, au prix de tant de sang, un pouvoir si précaire. 11

VITELLILS. iùo

engagea ses partisans à prévenir la colère de Vitellius par une prompte soumission , il brûla toutes les lettres qui pouvaient les compromettre , mit un poignard sous son chevet, et le lendemain, au point du jour, il se tua. Cet ignoble voluptueux , soigneux de sa toilette comme une femme, jusqu'au moment de la guerre, épilant son visage, de peur d'avoir une apparence virile, mourut comme Caton ; il éMt même un avantage sur l'indomptable républicain : Caton quittait la vie parce qu'il ne pouvait plus prolonger la guerre civile, Othon périt pour la terminer ; Caton ne fut guère regretté que de son ennemi, plusieurs soldats se tuèrent sur le bûcher d'Othon. Ses funérailles , ranimant la douleur, causèrent un nouveau tumulte ; on voulait que Yirginius acceptât l'empire , ou qu'il traitât comme représentant de l'armée avec les deux généraux ennemis ; il réussit à s'échapper. Une lettre de Valens rassura bientôt le sénat tremblant , qui décerna tous les droits et tous les éloges obligés pour les vainqueurs, prince, généraux et armée. L'Italie payait déjà plus tristement la victoire *.

Avant la bataille de Bcdriac, on redoutait moins la basse sensualité de Vitellius que les passions insatiables d'Othon, son luxe, sa violence, son audace, tandis que ViteUius ne semblait nuisible qu'à lui-même par sa grossière intempérance. En eOet, pendant que les légions marchaient et combattaient pour lui , il n'usait du principat que pour emplir son ventre^ passait les jours à table à nourrir son embonpoint dans une inerte ivresse. Il attendait encore que le reste de ses troupes se rassemblât, quand il apprit son succès. Il se montra d'abord assez doux; on changea bientôt d'opinion. Vitellius s'avança , continuant ses festins : ce fut une dévastation d'un nouveau genre ; les villes s'é-

* Tac, Hist.y 2, de 1 1 h 56 ; Plut., Oth., de 5 jusqu'à la Gn ; Dion, 64 ; Sudt., Oth., 9, lo, II, ta , ntell.t 9; Juv.,.Ja<., 2-74.

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puisaient pour y fournir, sans compter tout ce qu'il fallait lui envoyer de Home et d'Italie ; les chemins ne retentissaient , entre les rivages de l'Adriatique et de TÉtrurie, que des charriots chargés de provisions. Bientôt , plus sûr de sa fortune, il devint superbe et cruel. Il voulut voir Bédriac^ entendre raconter par Valens et Cecina, sur le lieu même, les circonstances du combat, et, à rhorrible vue de tant de milliers de cadavres qui pourrissaient depuis quarante jours, il osa dire « qu'un ennemi mort scntail « très-bon, encore mieux un citoyen. » A Rome, son premier soin fut de faire des sacrifices aux mânes de Néron ; dans un repas solennel , il demanda quelque chant de Néron, et il applaudit ^

L'empire, à la fois en proie à l'insolente et avide rivalité de deux ministres, à la faveur nouvelle des histrions et des cochers, n'eût pas même pu sufiire à l'effroyable gloutonnerie du prince, à ses trois ou quatre repas par jour, que pour ne pas perdre, il avait l'habitude de se faire vomir dans l'intervalle, et dont chacun coûtait des sommes énormes. Son frère lui ayant servi un jour deux mille poissons et sept mille oiseaux des plus rares , il surpassa cette profusion dans la dédicace d'un plat colossal, qu'il nomma le bouclier de Minerve, et sur lequel il fit entasser en un même apprêt, des foies de poissons, des cervelles de paons et de faisans, des langues de phénicoptères et des laitances de murènes. Il dépensa pour sa table, en quelques mois, neuf cents millions de sesterces (plus de deux cents millions de francs) . Jamais, pendant les sacrifices, il ne manqua de prendre au feu des autels les viandes et les gâteaux sacrés pour les manger, ni, en voyage , les mets fumants des tavernes ou même les restes de la veille. Un seul homme faisait ainsi à la lettre une véritable curée de l'empire. Getle calamité

•Tac, Hist.f i-6a, a-3i, Sjj Suét., rUell., lo-ii.

TITSILIITS. iSS$

inoQÏe n'était pas la seule ; le mot cruel prononcé à Bédrfac contenait sa maxime d*État. H poursuivait sans reléU;tae les nobles et surtout ses anciens compagnons de jeunesse ; à peine laissa-t-il en vie un seul financier ou un seul publicain qui lui eussent précédemment réclamé une dette ou un péage. On Ta soupçonné d*avoir fait mourir sa mère, d'après une prédiction que, s'il lui survivait, il garderait longtemps et sûrement Tempire. Une devineresse germaine avait gagné exclusivement sa confiance avec cet horoscope; les autres gens du métier, apparemment par dépit, répandaient contre lui des pronostics funestes: aussi, tous ceux qui tombaient entre ses mains payaient de leur tète, surtout lorsque , ayant ordonné à tous les astrologues de quitter l'Italie avant les calendes d'octobre, il eut paru en réponse un avis public qui annonçait, en leur nom, que a Vitellius « Germanicus avant ce temps-là n'y serait plus *. »

Un peu de bon sens suffisait pour avancer à coup sûr une telle prédiction, malgré la nouvelle, apportée de Syrie et de Judée par les courriers (speculatores), que tout l'Orient reconnaissait Vitellius. Cette nouvelle môme , et l'insolente sécurité qu'elle inspira au prince et à ses soldats, précipita la catastrophe. Il était impossible que Rome et l'Italie durassent en pareille situation. Avant l'arrivée du prince, les légions répandues de tous côtés traitaient le pays comme une conquête; les vaincus, sentant leur force, se mêlaient fièrement aux vainqueurs et à la victoire. L'indiscipline continua en présence de Vitellius , qui n'eût pas osé prononcer un mot de reproche. Une- lutte de simple amusement entre un légionnaire et un auxiliaire gaulois, avait fini par mettre aux prises une légion et un corps d'auxiliaires; deux cohortes gauloises étaient restées sur la place. Ce désordre ne s'arrêta que par un autre : un esclave de Vir*

» Suét , riHl.f iS, i4; Tac, Hist., «-go, qf) ; Je<t(>pli., De beil.Jutf., \-^9.

ginius fbt accusé de vouloir tuer Vitellius , et les mêmes soldats qui avaient voulu faire empereur leur ancien général, demandaient maintenant sa mort. Ce ne fut pas sans peine que Virginius sortit de ce nouveau danger. Les cohortes bataves frémissaient de fureur, prêtes à saisir leurs armes pour la moindre préférence témoignée aux légions. ViteUius ne trouva d'autre moyen que de licencier les auxiliaires gaulois, de renvoyer en Germanie, en Espagne et en Bretagne quelques autres corps étrangers ou romains, et de prodiguer les congés, surtout aux prétoriens, qui se dispersèrent mécontents.

Il traînait encore après lui soixante mille hommes, avec un nombre plus grand de valets d'armée, les uns et les autres d'une licence effrénée par l'exemple et la faiblesse de leur chef. Toute cette suite, sans compter le cortège des amis, laissait partout sur son passage les villes et les campagnes dévastées ; le pillage augmentait l'insubordination et les querelles. A, la septième borne en avant de Rome, une distribution de viande étant faite aux soldats, le peuple accouru se répandait de tous côtés, et, par une plaisanterie de bien-venue, plusieurs, dérobant les baudriers, demandaient aux soldats ce qu'ils en avaient fait; la plaisanterie ne plut pas à ceux-ci, qui. tombèrent sur la multitude sans armes, et en firent un carnage. Entrés dans Rome, ils couraient curieusement de tous côtés, et, pour un heurt ou un faux pas, ils levaient le poing et tiraient l'épée. On ne voyait que dés soldats campés dans la vallée du Vatican ou le long des rives du Tibre également insalubres, ou dans les temples et sous les portiques, sans ordre^ sans consigne ni service; puis promenant leur oisiveté çà et là dans les débauches de la cité, et s'énervant par leur licence. Toute la régularité qu'y apporta Vitellius fut de recomposer le corps des prétoriens; il en forma seize cohortes et quatre urbaines, de mille hommes chacune; il ne sut pas môme se ré-

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server le choix: chacun s'enrôlait à sa convenance; beaucoup des meilleurs soldats préféraient rester dans les légions, détestant le ciel brûlant, le sol marécageux de Rome, et les maladies dont ils se sentaient atteints. La nouvelle milice ne servait d'ailleurs qu'à augmenter l'influence de Yalens, plus estimé que Gecina, quoique chacun d^eux eût fait d'une de ses créatures un préfet du prétoire. Il y avait encore à payer un donativum, et l'argent manquait; Yitellius y pourvut par une taxe sur les affranchis des princes précédents, en raison du nombre de leurs esclaves ^

A cette époque d'anarchie, les empereurs se succédaient moins encore par l'ambition des chefs que par la volonté désordonnée des troupes , « comme un clou chasse l'autre'. » Yitellius ne tenait déjà plus. Titus, parti de Judée pour porter la soumission de son père à Galba, et, selon le bruit vulgaire, pour en recevoir l'adoption impériale, ayant appris à Gorinthe la mort du vieux prince , et les mouvements des légions de Germanie, rebroussa chemin et trouva au retour que les troupes d'Orient avaient déjà prêté serment à Othon. La révolte comprimée des Juife, et le siège commencé de Jérusalem , avaient achevé la réputation militaire de Yespasien , en lui donnant un grand ascendant sur ses soldats mieux disciplinés. L'incertitude des événements après la mort de Néron , et un intérêt commun, avaient adouci les premières haines de rivalités entre ce général et Mucien , gouverneur de Syrie. Le caractère conciliant de Titus les rapprocha entièrement: ils observaient attentivement ce qui se passait en Italie, et les dispositions des légions et des provinces de l'Orient. Le légionnaire n'acceptait qu'en silence l'élévation de Yitellius; tous les présages consultés par Titus se déclaraient en &veur

« Tac, Hist., 9, de 66 à 73, et de 87 k 94, • Plnt., Galb,, 3.

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