OCCIDENT ET EN ORIENT
Pendant que Ton poursuivait les derniers vitelliens en Campanie, le sénat décernait d'un seul IraitàVespasien tous les pouvoirs impériaux *. Dans la délibération qui suivit sur d'autres objets, il s'engagea un débat très-animé entre Helvidius Prisons, gendre de Tbraseas, et Marcellus Eprius , qui en avait été le délateur. Helvidius avait , à son tour, accusé récemment ce lâche sénateur, et laissé tomber cette poursuite à cause de la faiblesse de Galba ; il ne manqua pas cette occasion de traiter au moins Eprius avec le mépris que cet homme méritait. Il parla aussi librement, en stoïcien , sur tout le reste ; il voulait qu'on réduisit les dépenses publiques, sans attendre l'empereur , et que la reconstruction décrétée du Gapitole se fit aux frais et au nom
* Tac, HisU^ 4-3, 6; c'est la première trace de ce que les jurisconsultes , longtemps après, ont appelé la loi royale. Un fragment sur bronze de ce décret du sénat existe encore au Capitolc.
TESPÀSIBN. 143
de rÉtat ; « Vespasien y contribuerait. » Personne n'osa être de son avis , dont plusieurs eurent soin de se souvenir : et ce fut le commencement de sa gloire et de sa dis- € grftce, )» car, ainsi que lui objectait Eprius , « les plus « mauvais princes aiment une domination sans bornes, ei < les meilleurs, mie mesure dans la liberté. )» Au troublo général allaient s'ajouter les haines particulières , en l'absence du prince , si Mucien , entrant à Rome , n'eût pris en main le gouvernement : il ordonna quelques exécutions , et toute la ville se tourna vers lui *.
Les troubles finissaient en Italie , mais dans la Gaule l'agitation s'augmenta plus qu'on ne le pensait. L'empire paraissait d'autant plus invincible , qu'il triomphait par sa propre force, malgré la lâcheté de ses .princes. Lorsque les Juifs pensaient à se révoUer , le roi Agrippa avait voulu les dissuader en leur montrant cette puissance si redoutée : «Les « cinq cents villes d'Asie obéissaient à un général romain « sans une seule garnison ; trois mille soldats romains as- « suraient la soumission des Palus-Méotides et de toutes les « nations voisines de TEuxin; deux mille suffisaient à con- « tenir la Tbrace. La Gaule était tranquille avec douze « cents légionnaires, dont le nombre n'égalait pas celui de « ses cités. Huit légions sur le Rhin servaient de barrière à « la Germanie ; quatre gardaient toute laGrande-Rretagne, « deux tout le Danube ; deux autres, à Alexandrie, tenaient « toute l'Egypte; une seule légion l'Espagne, une seule la « Dalmatie , une seule l'Afrique ". » Mais à la chute de Néron, le monde cessa de craindre : la rivalité des chefs et des légions trahissait le côté faible.
Les Bataves n'attendirent pas longtemps. Pour prix de
' Tac, ffùf., 4, de 3à it.
* Joseph., De bell. Jud.t a-38. Ce discours du roi ott de l'historieil a ÎC tonte la valeur d'un documeot coatemporain.
144 niSTOIAË ROMALNE.
leur alliance avec Rome, ils lui fournissaient une cavalerie nombreuse et brave; Télévation de Vitellius leur avait coûté de nouvelles levées, et d'infâmes recruteurs appelaient également jeunes, vieux et infirmes, ceux-ci pour leur faire payer Texemption , les autres pour les instruire aux vices romains. Civilis, un des plus distingués de la nation, perdit patience : ce guerrier de race royale , déjà suspect de rébellion sousNéron, et plus encore sous Vitellius, résolut de soulever tout ensemble Bataves, Germains et Gaulois. 11 s'annonçaitcomme un Sertorius ou un Annibal ; il avait quelque ressemblanceavec eux par une habileté au-dessus d'un Barbare, et par un accident qui l'avait défiguré de la môme manière. Unfestin nocturne dans unbois sacré lui servit à se découvrir sans péril à ses principaux compatriotes, et à con-. certer ses projets. Il agit d'abord en partisan -de Vespasien, conformément aux lettres dePrimus, et il eut quelques avantages sur les légions toutes vitelliennes (69). Les cobortes bataves et germaines, secrètement averties, l'aidèrent de leurs défections partielles. Après la bataille de Crémone, rejetant une feinte désormais inutile par le succès de Primus, il se déclara ouvertement contre la domination romaine *. La mort de Vitellius doubla pour lui la chance. Les légions se mutinaient, phis disposées à servir un étranger que le nouvel empereur; les Gaulois se ranimaient, « estimant l'em- « pire tombé avec son Capitole, et sa puissance dévolue à « la Gaule, comme le disaient les druides (70). »
Deux nobles Tréviriens, Classicus et Tutor, et le Lingone Sabinus, par un accord secret, proclament en même temps l'indépendance des Gaules ; ils envoient de tous côtés des messagers pour exhorter les cités à prendre les armes , et, après avoir hésité s'ils n'extermineraient pas les restes de l'armée vitellienne, ils se décident à la gagner.
1 Tac, Oist ,^t de 12 k 3"],
CIVILIS. iity
Celle révolution si rapide, ce renversement de quatre empereurs , achevait de rompre la discipline et de brouiler toutes les idées de devoir : les soldats , mécontents de cette guerre imprévue, ne voyant plus ni cantonnements, ni vivres assurés , soupçonnaient , non sans raison , leur général flordeonius de favoriser Civilis , et son lieutenant Vocula de ne pas vouloir vaincre trop vite pour sa propre ambition. Le donativum envoyé par Vitellius, distribué au nom de Vespasien, n'avait été, dans cette conjoncture, qu'un aliment de sédition. La nuit même où ils s'étaient mis en débauche, ils avaient tué Hordeonius: Vocula eût péri également, s'il n'eût échappé à leurs recherches sous un habit d'esclave. Ils lui rendirent ensuite le commandement à cause de leur situation périlleuse, et ils le suivaient maintenant toujours à contre-cœur. Arrivés à peu de distance du vieux camp , où ils pouvaient rejoindre et secourir les débris de deux légions, une seconde fois assiégés par Civilis, Vocula voit ses Germains traiter avec l'armée gauloise et se séparer de lui ; il se retire forcément sur Novesium (Nuys). Là, toutes ses exhortations et sa fermeté n'empêchèrent point ses légionnaires d'en faire autant, et sa mort fut le gage de ce honteux accommodement. Une armée romaine prêta serment à « l'empire des Gaules. » Cologne , assiégée, céda enfin à l'excès de la famine. On mit un lieutenant de légion parmi les présents envoyés à la prophétesse Veleda. Cette vierge, de la nation desBructères, exerçait au loin une grande autorité, selon l'opinion des Germains, qui attribuaient aux femmes , parmi eux , quelque chose de saint et d'inspiré, les consultaient avec soin dans les circonstances importantes, et recevaient leurs réponses comme des oracles. La réputation de Veleda s'accrut alors, car elle avait prédit des succès aux Germains et la ruine des légions.
Ce fut une nouveauté bien singulière que de voir deux de m. 15
[46 HISTOIRK ROMAINE.
ces légions conquises , conduites à Trêves, avec leurs enseignes dépouillées des images impériales, marchant silencieusement entre les brillants étendards gaulois , comme un long cortège de deuil. De tous côtés sur la route, on accourait des maisons et des champs pour jouir de ce spectacle. Les cavaliers du Picenum ne supportèrent pas cette joie insultante et prirent le chemin de Mayence. Ayant rencontré le meurtrier de Vocnla , ils le tuèrent et commencèrent ainsi la réparation de leur faute.
Toutes les peuplades transrhénanes, et les Tenchtères surtout, demandaient le massacre des citoyens romains et la destruction dô Cologne, la ville la plus opulente , la plus romaine du Nord. Maïs, sur les représentations des habitants , on convint de s'en rapporter à Civilis et à Veleda. La députation ne vit point la prophétesse ; on ne laissait point approcher d'elle pour augmenter le respect. Elle résidait dans une tour , et quelques uns de ses parents choisis transmettaient les consultations et les réponses, comme des interprètes de la divinité. Cologne fut associée à la cause commune , et toutes les villes s'y devaient ranger également de gré ou de force.
Jul. Sabinus, de son côté, avait pris le titre de César; mais les Séquanes, qu'il voulut entraîner, battirent les Lingones et ruinèrent tout d'un coup sa tentative ; il se réfugia dans sa villa et y mit le feu. On ne le revit plus, et l'on pensa qu'il avait voulu terminer sa vie de cette manière. Un tel échec arrêta le soulèvement en Gaule ; le bruit des préparatifs de Mucien acheva de le calmer. Il se tint une assemblée générale par députations dans la cité des Rémi ; le jeune Vaientinus de Trêves s'anima fort contre la tyrannie des Romains, le Rémois Auspex montra leur puissance et le danger d'une guerre. On loua le courage de Vaientinus, on suivit les conseils d' Auspex, et l'on objectait avec assez de raison aux Trévjriéns et aux-Lingones d'avoir
civiLis. 147
pris parti pour Yirginius, pendant le mouvement de Yindex. U était évident, d'ailleurs, que la plupart des provinces prétendaient au commandement; chacune vantait ses forces , son ancienne origine ou ses alliances ; avant la victoire on se divisait déjà. Les peuples qui s'étaient compromis s'obstinèrent, mais sans agir selon la grandeur du péril ; les chefs ne songeaient même pas à s'entendre ^
Mucien, assez embarrassé à Rome, entre la justice à faire de quelques coupables, les représailles à empêcher, le sénat qui eût voulu reprendre quelque importance , les soldats vaincus et vainqueurs, aussi séditieux les uns que les autres , les services récents à contenter , et le jeune Domitien à contenir avec les vicieux conseillers qui entouraient déjà ses passions, avait mis en marche quatre légions à travers les Alpes Pennines, Gottiennes et le Graius (le petit Saint-Bernard) ; il manda encore deux autres légions de la Bretagne et de l'Espagne, et envoya Petilius Gerealis pour diriger la guerre. Sans trop se reposer sur l'habileté de ce guerrier, il se disposait lui-même à partir, ainsi que le jeune prince, mais avec lenteur, retardant le plus qu'il pouvait, de peur que ce caractère sans règle, à la tête de l'armée, n'empirât les choses par quelque mauvaise résolution. Il ne souffrit pas surtout que Primus fût compris parmi les compagnons de Domitien pour le voyage de Gaule ; en traitant avec distinction ce soldat exigeant et hautain, il avait eu soin de lui retirer toute influence, et le réduisit ainsi à chercher plus de faveur auprès de Yespasien, qui usa de la même politique, et il ne fut bientôt plus question de Primus '.
La première légion qui parvint en Gaule ramena aussitôt la fortune. Un échec de Tutor enhardit les deux légions gagnées à rentrer dans le devoir et à quitter Trêves , d'où
' Tac, Hist.y 4i <îc 54 ^ 7°» Germaniaf 8, • Tac, Hist., 4} de 39 à 5o , 58 et 80.
148 niSTOIRB ROMAINS.
elles se retirèrent chez les Médiomatrices (Metz), alliés de rempire.Valentinus et Tutor entraînaient de nouveau leurs compatriotes à résister, en massacrant deux lieutenants romains , lorsque Cerealis parut. Ce fier capitaine commença par renvoyer les levées gauloises , et la Gaule dédaignée paya plus patiemment le tribut. Classicus et Civilis , à cette nouvelle , rassemblent leurs forces ; ils ne peuvent venir à temps secourir Tardent Valentinus , qui fut forcé et pris dans la plus formidable position sur la Moselle. Les vainqueurs voulaient saccager Trêves le lendemain ; Cerealis les retint , et un tout autre sentiment dé-» tourna leur colère à Tarrivée des deux légions infidèles , qu'il avait déjà mandées. Leur tristesse faisait pilié ; nulle félicitation entre les deux armées ; les transfuges , sans lever las yeux devant leurs anciens camarades , sans répondre à leurs consolations, à leurs encouragements, s'allaient cacher de honte dans les tentes, et fuyaient la lumière du jour ; les autres , interdits à leur tour, n'osaient plus proférer une parole , et n'intercédaient que par leurs larmes et leur silence. Cerealis n'eut plus qu'à pardonner , et il défendit qu'aucun souvenir du passé fût rappelé désormais. Ses reproches à l'assemblée des Tréviriens et des Lingones, convoqués par ses ordres , ne furent guère moins indulgents. Givilis et Classicus lui ayant écrit alors pour lui proposer l'empire de la Gaule , en gardant leur pays indépendant, à moins qu'il ne préférât une bataille , il envoya leur lettre à Domitien , et crut apparemment qu'ils n'étaient point prêts à combattre. Au lieu de poursuivre ses avantages, il établit un camp fortifié en avant de Trêves, de l'autre côté de la Moselle , dans un faubourg joint à la ville par un pont. Un assaut nocturne des trois chefs le tira de cette sécurité; ce ne fut pas sans peine et sans péril qu'il vint à bout de reprendre son camp forcé *•
* Tac, Hist,, 4» ^^ 7^ * 7®»
CÎTILIS. i49
Les ennemis, loin de perdre courage, continuèrent la guerre. La flotte qui apporta la légion de Bretagne fut détruite par les Caninéfates; d'autres avantages partiels, mais répétés , ruinaient tout l'effet de la victoire récente, et Givilis , avec une nouvelle armée de Germains , revint occuper Vetera (le vieux camp, Santen ), poste de glorieux souvenir pour les Barbares. Cerealis réunit ses principales forces, et le suivit. Tous deux ne désirant que d'engager encore une action plus décisive , il se passa bientôt une des plus singulières mêlées. Il y avait entre les deux camps une vaste et humide plaine, où Civilis, au moyen d'une je- Ue obliquement conduite contre le cours du Rbin, en avait encore déversé les eaux. Le champ de bataille était une espèce de lac , couvrant par intervalles des fondrières à engloutir armes et chevaux, et çà et là des espaces guéables, bien connus des Germains, où ils sautaient de l'un à l'autre, ne prenant jamais l'ennemi de front , mais en flanc et à dos. On ne pouvait pas s'attaquer en ligne , pied à pied, mais comme dans un combat naval, en s'avançant à l'aventure parmi les ondes ; ou , s'il se rencontrait quelque terrain solide , là les soldats , entièrement à découvert , blessés et intacts , nageurs et inhabiles , s'embarrassaient mutuellement. Il y eut d'abord plus de désordre que de doAimage , parce que les Germains , n'osant sortir du marais, rentrèrent dans leur camp. On se battit deux jours durant dans cette lice flottante, les Germains stimulés par le premier succi^ , les Romains par Tardeur de réparer leur honte ; ceux-ci obtinrent enfin ravantage par la trahison d'un transfuge batave, qui leur montra un chemin pour tourner le camp ennemi. Le lendemain , des renforts arrivèrent aux deux armées», et Civilis se retira dans l'Ile des Bataves , mais non pour rester sur la défensive ; car peu après , en un même jour, les quatre principaux cantonnements romains furent assaillis à la fois et diflijilenu 13
lîK) HISTOIRB ROMÀINI.
ment défendus. Gerealis n'en devint pas plus vigilant : une nuit qu'il s'était endormi dans la débauche, il laissa encore surprendre sa flottille sur le Rbin , et faillit être capturé lui-même ; ce qui inspira sans doute à Givilis la pensée de tenter un combat naval à l'embouchure de la Meuse. La fortune romaine l'emporta encore , et sur le courage des Germains , et sur les nouvelles imprudences du lieutenant impérial.
Gerealis, en ravageant l'île des Bataves, s'y trouva bientôt inondé par les pluies d'automne et les débordements qui emportèrent son camp ; les légions pouvaient être aisément accablées: les Germains voulaient profiter de Toccasion. Givilis, si ardent jusqu'alors, les en détourna, et il ne tarda pas de s'en faire un mérite en traitant avec Gerealis. Il voyait , en effet , le zèle des Bataves se ralentir par les offres secrètes du général ennemi , et il jugea prudent de prévenir leur défection en proposant la paix. Il la fit ainsi plus honorable pour sa nation et pour lui ; les Bataves demeurèrent alliés , non sujets , sans tribut à payer ; ils n'eurent, comme auparavant, qu'à fournir des troupes: la révolte ne subissait aucun châtiment , c'était une sorte d'indépendance ^
Domitien et Mucien avaient appris au pied des Alpes les premiers succès de Gereahs; ils n'allèrent pas plus loin que Lyon; et leur présence n'étant plus nécessaire à une guerre qui se terminait heureusement , ils revinrent en Italie au-devant de Vespasien. On savait déjà en Egypte la victoire de Grémone, lorsque le nouvel empereur arriva dans cette province, et les Alexandrins le reçurent avec les plus grandes démonstrations de joie et de respect. En même temps que d'autres messagers annoncèrent coup sur coup
> Tic, Hist.f 4-79, et liv. 5, de i.\h 26; Dion, 66; Joseph., De ML Jud.^ 7-1 1.
YESPÀSIEN. 151
les succès suivants, une ambassade de Vologèse venait lui offrir un corps de quarante mille cavaliers parthes.
Vespasien ne songea plus à passer en Afrique , pour en intercepter les convois, et se hâta, au contraire, d'envoyer à Rome des vaisseaux chargés de blé. Son premier édit, en cassant toutes les sentences portées sous ses trois prédécesseurs, pour les prétendus crimes de majesté, ordonnait aussi le bannissement des astrologues, sans doute, comme naguère Vitellius, pour empêcher les prédictions défavorables ; car la fureur de pénétrer l'avenir était générale. Et ce même Vespasien ne s'en tenait pas aux observations des astres, à l'oracle du Garmel, aux réponses de ses deux fidèles devins , Seleucus et Barbillus, il voulut encore voir le magicien Apollonius de Tyane, qui se trouvait en ce moment dans Alexandrie; il voulut enfin, par un mélange assez ordinaire de fourberie et de superstition, se faire honneur et appui de la protection de Sérapis. Un homme du peuple, qui avait les yeux malades à n'y plus voir, et un autre qui avait le bras ou la jambe paralysée, se présentèrent à lui pour être guéris par sa salive et par Tattouchement de son talon : « ils avaient été avertis en songe par le dieu égyptien, de demander ce remède au prince. » Les courtisans et les médecins ne manquèrent pas de l'exhorter à entreprendre la cure, et les deux malades apostés obtinrent aussitôt leur guérison, que Tacite, et après lui Suétone et Dion rapportent comme un fait certain. Alors Vespasien eut encore plus d'envie de consulter Sérapis ; il entra seul dans le temple, il aperçut derrière lui Basilide , un des principaux de l'Egypte , et comme ce Basiiide, qu'il fit chercher à l'heure même dans la ville et au dehors, « en était aune distance de quatre-vingts milles, a il interpréta cette apparition avec le nom de Basilide « (royal) pour une réponse divine. Il acquit ainsi une au- « torité et une sorte de majesté qui manquaient à un prince
ioi mSTOIRE ROMAINE.
a nouveau et inopiné. » II s'embarqua donc pour Rome dès que la saison fut favorable (70) ; Fempressement de la population à sa rencontre, et le Nord pacifié, lui promettaient une tranquille possession du pouvoir *.
La guerre ne continua qu'en Orient; les Juifs, qui ne voulaient plus de la domination romaine , ne pouvaient mettre aucune espérance dans Télévation du général qui les avait battus. Leur mécontentement datait du gouvernement dePontius Pilatus, homme injuste et hautain; après avoir obtenu par leurs plaintes sa révocation , ils tombèrent successivement sous d'autres gouverneurs plus iniques et plus violents encore. Ils s'étaient soulevés à la fin. D'ailleurs, tt c'était une ancienne et constante opinion répandue dans « tout l'Orient, que les destins feraient sortir de la Judée a en ce temps môme les maîtres du monde; et, selon les « Juifs, les antiques écrits de leurs pontifes contenaient « cette prédiction". »
L'empire et l'univers fourmillaient de Juifs alors, et , mal-
» Tac, Bist,, 4-85, 86, 5 1, Sa, 3-48, a-78 , 4-81, 8a ; Suél., Fesp., 5, 7; ioêeph.^ De bell. Jud,, 4-37,40, 7-5, 10; Dion , 66 ; Philost. , ^^o2/. Tyan* vita,
* Suét., Fesp,,^i « Percrebuerat Oriente loto vêtus et constant opioio , esse in falis ut eo tempore Jtidea profecti rertim potirentur. Id de imperatore romano, quantum eventu posiea paruit, praedictum Judaei ad se irahentes, rebellârunt. » Tac., Hist., 5-i3 : « Pluribus persuasio inerat, antiquis sacerdotum litteris contineri , eo ipso tempore fore ut valesceret Oriens, profectiquehidea rertim potirentur; qnae ambages VespasLinum ac Titum praedixe^ rant. • Un oracle sibyllin , qui annonçait la naissance d'un roi maître du monde ^ parait avoir beaucoup frappé les Romains. César voulait en nntoriter son ambition; Virfjile, dans son égloguc de Pollion, semble en faire honneur au jeune Marceline, neveu d'Auguste, et il est certain qu'on Tînterpréta plut tard en faveur d'Auguste lui-même. Cette prédiction commença de circuler à Rome l'an 63 avant l'ère vulgaire, le jour où naquit Auguste, pendant que Cicëron faisait au sénat son rapport sur la conjuration de Calilina; Tincendie du Cipitole eut lieu cent vingt ans après, et la prédiction resta dans la seconde collection qui fut faite des oracles sibyllins. Voy, Suée, Ces., 79, Auq.f 3i et 94.
6CERHI DE JUBÉC^ 43$
gré le mépris qu*on jetait partout sur cette nation, on commençait à la regarder avec étonnement ; les érudits contemporains, fort peu instruits de son origine, parlaient confusément de son séjour en Egypte et de sa sortie; de Joseph et de sa grandeur extraordinaire; de Moïse, suivi comme un guide céleste; de la source qui coula d'un rocher dans le désert; de la mer Morte , et de ce lieu à jamais frappé de désolation par la foudre. Us expliquaient à leur manière les rites judaïques, Timmolation de Tagneau, le pain sans levain, le repos du septième jour et Tannée sabbatique. Ils remarquaient même , sans y rien comprendre, deux croyances des Juifs, Fimmorlalité des âmes et Tunitéde Dieu^ GequMls ignoraient, et ce que les Juifs ne pouvaient se dissimuler , c'est que les temps prescrits par leurs prophètes pour la venue du Messie attendu étaient passés; ils en espéraient non-seulement leur affranchissement , mais la puissance et la gloire. Et quand ils s'entendaient reprocher par les chrétiens que le Sauveur était venu, que son peuple Favait méconnu et crucifié, et qu'en souffrant une mort si humiliante, il avait accompli son premier avènement sur la terre , ils n'en étaient que plus furieux. En désespoir d'attente, ils s'obstinaient à reprendre leur indépendance nationale, pour réaliser forcément les destinées qu'ils prétendaient. Us couraient au premier imposteur qui leur promettait le succès, et, saisis de vertige , ils se divisaient en factions sans voir qu'ils s'entre-
* Tac, Hist,f 5, de I à 7; Jut., Sai.t 14-89:
Judaïcum et servant et metuunt jus , Tradidit arcano quodcumquc volumine Moses.
Voltaire a décide quelque part que les Juifs n'ayaicnt pas la croyance de l'i m mortalité de l'âme. Il y avait longtemps que Tacite savait le contraire , et le Pantateuque suffit pour n'en pas douter. Voltaire avait-il lu Tacite et la Bible ? J'affirmerais que non , si je ne savais aussi qu'il n'aimait pas à dire tout ce qu'il avait lu , ni comme il 9vaii lu.
J54 HISTOIRK ROMAINE.
détruisaient au lieu de sedélivper.Leursquerelles intestines s'étaient accrues pendant la diversion que leur apportaient les troubles de Tempire et Téloignement de Vespasien.
Quand Titus, revenu d'Egypte, où il avait accompagné son père, ramena son armée devant Jérusalem , le dernier, mais le plus fort retranchement de la révolte, le temps de la Pàque y avait réuni une multitude de Juifs de diverses contrées, ce qui rendit la défense plus formidable et plus désastreuse. Jusqu'au dernier jour, la résistance et la dissension durèrent avec le même acharnement. La guerre avait cessé partout ailleurs, comme pour tourner les regards de toute la terre sur la catastrophe la plus effroyable qu'on ait jamais vue. Cette ruine (70) arriva avec toutes les circonstances consignées longtemps d'avance dans les livres sacrés des Juifs. Tacite a mentionné les prodiges qui raccompagnèrent. Titus y reconnut une vengeance céleste dont il n'était que Tinstrunient. Plus de trois cent mille Juifs avaient péri dans les hostilités précédentes : onze cent mille périrent à ce siège par le fer ou la famine, ceqt mille furent vendus comme esclaves ; la charrue passa sur remplacement du temple, et il ne resta plus de Jérusalem que des décombres. Les Romains, après l'événement, ne doutèrent point que les prédictions hébraïques ne désignassent Vespasien , proclamé empereur en Judée, elle Juif josèphe eut la lâcheté de faire le même honneur au destructeur de sa patrie, pour payer en flatterie la faveur dont il jouissait auprès de Titus *.
» Tac, Hist.^S, de 8 k i3 ; Suét., Fesp., 5, Tit., 5 ; Joseph., De Ml. /wrf., ]iv. 5-6, 'i^Antiq.jud.f principalement 7-16, 6-3a ; Euseb., 3-8; Philost., Vie d'4pQllonius, 6-29; Dion, 66; Sil. Ita)., 3-6o5 :
Hic fera gcntis
Bella Palesiina primo deiebit in «yo.
Tillemont, Fmp., mine des Juifs^
GUERRE DE BRETAGNE. i5o
Alore on commença de voir un fait unique sur la terre , un prodige qui se perpétue encore sous nos yeux, un peuple subsistant toujours quoique ruiné ; multiplié partout et partout étranger , gardant sa nationalité bors de scm pays , sans gouvernement et sans cbef , sa religion sans sacrifice ni sacerdoce, attendant toujours son Messie libé^ rateur , et portant constamment , sans les comprendre, ses livres sacrés, qui lui annoncent cette dispersion et cette misère comme un châtiment de ravoir méconnu et mis à mort.
Titus , pour un si grand succès, fut associé par son père à la puissance impériale et tribunili«Mie, et quand ii revînt à Rome (71) , Vespasien se contenta de partager avec lui les honneurs d'un triomphe, au lieu d'en célébrer deux séparément, comme le sénat l'avait décidé. Le reste de ce principat ftit paisible. Vologèse , qui n'avait peut-être offert s(Hi appui au nouvel empereur que pour en retirer quelque avantage, loin de pouvoir l'inquiéter ensuite, lui demanda du secours contre les incursions des Alains , peuplade scythe qui devenait remuante (72). Vespasien s'en mit peu en peine, et plus tard, le Parthe offensé lui écrivant d'un ton hautain : « Arsace , roi des rois , à Flavius Vespasien, » le Romain n'eut qu'à lui répondre avec une ironie plus menaçante : « Flav. Vespasien à Arsace, roi des rois, tt
Depuis le soulèvement réprimé deBoadicée, des gouverneurs sans caractère s'étaient succédé en Bretagne, et les derniers troubles de l'empire avaient encore retenu les armes romaines de ce côté dans un lâche repos. Vespasien et Titus, qui avaient commencé là leur réputation , y envoyèrent Cerealis , qui dompta en partie lesBrigantes, puis Jul. Frontinus, qui le surpassa par la soumission des belliqueux Silures. Enfin ils donnèrent ce commaa(teiaent à Jul. Agricola, qui, par ses rares qualités, avait acquis en
156 niSTOlAE ROaUlNE.
diverses fonctions Testimc publique sans ombrage du pouvoir.
Après avoir fait ses premières campagnes contre les Bretons sous Suetonius, Agricola, questeur en Asie, tribun et préteur à Rome, était ensuite revenu en Bretagne comme lieutenant de proconsul sous le prédécesseur de Gerealis, et sous celui-ci môme, aux succès duquel il eut la plus grande part. Chargé bientôt du gouvernement d'Aquitaine, il avait montré autant d'habileté dans Tadministration que dans la guerre, et partout la même douceur, avec une constante et ferme intégrité. Il parvint au consulat (77) , et Tannée suivante il alla remplacer J. Frontinus. Ce ne fut pas le moindre avantage pour Agricola , né dans une province , à Fréjus , quoique d'une famille ancienne et distinguée, que d'avoir obtenu la main de Domitia Decidiana ; cette illustre alliance servit beaucoup à sa fortune , et le mérite d'une vertueuse épouse rehaussa le sien. Ils vécurent dans une tendre union; ils avaient une fille de grande espérance, et^ avant de repartir pour la Bretagne, ils la marièrent au jeune Tacite, si célèbre depuis comme annaliste et comme écrivain.
Agricola n'eut besoin que d'une bataille pour remettre les Ordovices et l'Ile Mona sous la domination romaine <78). Il lit mieux encore que de réparer la révolte , il sut la prévenir désormais , par la bonne discipline de son armée, une équitable répartition du tribut, et la répression des anciens abus; mais surtout il s'occupa d'assouplir l'humeur sauvage des Bretons, en les façonnant aux habitudes romaines , en les engageant à bâtir des villes. Il eut soin d'appliquer aux études les fils des principaux de la nation , et les Bretons y réussirent jusqu'à surpasser les Gaulois , et à vouloir égaler l'éloquence de Rome, dont ils refusaient naguère d'adopter la langue. Ils finirent par en prendre le costume et porter la toge; peu à peu même, « ilô
ÀGRICOLA. i57
« en vinrent aux plaisirs et aux vices, au luxe des por- (& tiques, des bains et des repas. Et, chez ces boni mes «c sans expérience , dit naïvement Tacite, cela s'appelait « de la civilisation, quand c'était une partie de leur ser- « vitude*.»
> Dion, 66; Aurel. Vict., Epitome; Joseph., De hell. Jud,, 7-99; Suët., A»M<<ia»M a ; Tac, Fita Jyric.^ de i à ai : > Idque apud imperitM humami- Uu Tocabatur, quum pars servituUs easet ; » Val. Flac., 1-7.
III, u