TBSPÀSIBN ET TITUS A ROME
Vespasien, arrivé à Rome, n'eut donc qu'à s'occuper du gouvernement intérieur. On devait être curieux de savoir comment cet homme obscur et sans ancêtres ferait son rôle de prince ; car le pouvoir impérial tombait tout d'un coup en bien bas lieu. On ne connaissait que deux Flavius du municipe de Réate, l'aïeul et le père du nouvel empereur : l'un qui avait été centurion de Pompée à Pharsale, puis collecteur de ventes; l'orgueil aristocratique prétendait même qu'il avait été un de ces journaliers transpadans qui, tous les ans, venaient de l'Ombrie dans la Sabine se louer pour la culture des champs , comme nos pauvres montagnards de l'Auvergne, du Limousin et de la Savoie, qui se dispersent chaque année dans les principales villes de France, pour y trouver du travail et en rapporter un peu d'argent. Le père de Vespasien avait tenu la perception du quarantième en Asie, et ensuite avait fait la banque dans une autre province. Toutefois, il avait laissé à son fils un titre de noblesse assez rare alors, et que la
YBSPASUIf. 159
plupart des grands n'auraient pu produire pour leur propre compte. Les villes de FAsie lui avaient élevé des statues avec cette inscription : « A Thonnôte publicain. » Il est vrai que le fils ne se piqua pas de conserver cet héritage de probité. Flatteur de Galigula, protégé de Narcisse, il s'était rendu odieux dans le gouvernement de TAfricfue , au point de s'attirer une sédition , dans laquelle on lui jeta des raves à la tête. Il avait d'ailleurs si peu ménagé ses dépenses, qu'il fut obligé, au retour, d'engager tous ses biens à son frère et de faire le maquignonnage pour soutenir son rang, d'où on l'appelait vulgairement le Muletier ^ Cependant , au grand étonnement , et peut-être au grand dépit de plusieurs, le plus habile de tous les gouvernants depuis Auguste fut évidemment ce premier empereur plébéien , et le premier il essaya sans obstacle de rendre le pouvoir héréditaire dans sa famille ; tentative qui n'échoua que par la faute de son second fils.
Il commença le rétablissement de l'ordre par les finances, et conséquemment remit sous la sujétion immédiate les provinces auxquelles Claude et Néron avaient laissé ou rendu la liberté, l'Achaïe, la Lycie, Rhodes, Byzance, Samos, la Cilicie, la Comagène. Il ne conserva en Palestine que le petit royaume d' Agrippa II, parce que ce prince, comme tous ceux de sa famille, était dévoué à la protection de Rome , et l'avait secondé dans la guerre des Juifs *.
> SaéUy yesp,^ de i à 4 ; Tac, ffisL , 9-97. Tacite ài\ que Vite|liiu fut ilitAgre et aimé en Afrique , Vespasien décrié et haï. Suétone , au contraire t attribue à Vespasien une administration honorable, mais il semble tirer cette conséquence de ce que Vespasien n'en revint pas plus riche, ce qui est loin de prouver, surtout pour ce temps-là, et c'est lui qui mentionne d'ailleurs la sédition d'Âdrumette.
* 8uét., Fesp,^ 8] Aur. Vict.; Eutrop.; Tillem., Fe^p*, i4* ^t<«f *• On eempl« ordinairement la Tlirace parmi les provinces de Vespasien : mais la Thrac* ^^(siiMûjà province sous Claude; seulement Vuspaùen mbdivi«9 ce grand
160 mSTOIBB ROMAINE.
Rome surtout était en confusion par la licence soldatesque et Tabsence de tout pouvoir régulier ; il rappela les troupes à la discipline, et, prenant la censure avec Titus, il fit un dénombrement des citoyens, qui fut le dernier (74). Les deux premiers ordres épuisés et avilis furent relevés par Texpulsion des indignes , et par l'admission des personnages les plus honorables de Tltalie et des provinces ; environ mille familles nobles redonnèrent de Téclat à la cité, où il en était resté à peine deux cents. Des tribunaux extraordinaires eurent le soin de débrouiller et d'expédier les procès accumulés et suspendus par les troubles récents. Il appartint au sénat de punir les désordres de mœurs et les abus de Fusure. Il y avait aussi à réparer le délabrement de la ville, défigurée par Tincendie et la guerre : non -seulement Vespasien adjugea tous les emplacements en ruines, qui demeuraient sans possesseurs, pour y rebâtir des maisons, lui-même fit de grandes constructions : le Capitole, où il mit tout son zèle à rassembler de toutes parts d'autres exemplaires des trois mille tables d'airain qui avaient péri avec cet édifice, et qui contenaient presque tous les sénatus-consultes et les plébiscites décrétés depuis l'origine de Rome; le temple de la Paix, qui couvrit le terrain occupé naguère par le portique du palais doré ; les plus précieuses dépouilles du temple de Jérusalem, y furent déposées. On y tenait des séances de littérateurs, et l'on y recueillait leurs ouvrages. Enfin, à la place des étangs et des jardins de Néron, des milliers de Juifs captifs furent employés à bàlir l'immense amphithéâtre du Colisée, qui devait être bientôt la grande arène du courage chrétien ^ Si l'on joint à toutes ces dépenses celles des
royaume en six gouvernements. Voyez Casaubon , Torrentius et Scali^er sur gu<$r., ih.
* Suée, Fesp.f de 8 à I i;Ci«8anbon et Torroniiut, ib. ; Dion, 6C; Joseph.,
TBSPÀSIEN. 161
Jeux et des distributions indispensables , les frais publics , les libéralités à des villes ruinées, à des dignitaires indigents, aux acteurs, aux artistes de tous genres, aux gens de lettres, outre des appointements annuels de cent mille sesterces pour les rhéteurs grecs et latins , on ne s'étonnera pas de cet aveu du vieil empereur, « qu'il fallait un trillion « de sesterces (environ dix milliards de francs ) pour que « la république pût se soutenir ^ )»
Il fallait aussi une tète ferme et active pour gouverner en telle situation. Rien ne paraissait plus aisé, à le voir constamment levé avant le jour, lire sa correspondance et rétat de toutes les fonctions , se chausser et s'habiller luimême en recevant, sans défiance ni cérémonie, ses amis et tous ceux qui avaient à lui parler. .Ensuite, il décidait les affaires présentes, se promenait en litière, prenait un peu de repos , se mettait au bain , et de là à table. Le souper, ordinairement suivi du jeu de dés, était le moment le plus favorable pour obtenir de lui quelque chose ; on le trouvait facile, jovial jusqu'à la bouffonnerie la pluscom* mune. 11 tenait beaucoup moins à l'appareil et à la dignité qu'au pouvoir ; il rappelait volontiers son origine médiocre, et des flatteurs s'efforçant de rattacher la famille flavienne au fondateur de Réate, compagnon d'Hercule, il se moqua d'eux. Il souffrait la liberté de ses amis , les allusions pi- (fuantesdes avocats, et même, dans le commencement, Tinsolence des philosophes. Néanmoins on l'aimait peu ; les Alexandrins l'avaient surnommé, comme un de leurs rois, Cybiosactès (marchand de thon salé) ; à Rome, un de ses vieux bouviers , qui lui demandait avec instance
De M/. jW.,7-ig; Martial, Epig. in amphith,, s; Vasi, Jtin. di Borna ; kt» laud, Italie pittoresque.
* Siiét. , resp.y i8, 19, 17, 16; BiiJée, t2>., se n'crie sur celle somme, qu'il \n\t réduire à un milliard. I^c texfc de Suétone est clair : « Quadringcnties mi lie* ; i» il n'y a pas de raison de le corriger.