III. IV
Idi HISTOni ROMAINE.
son affranchissement, comme une grâce de joyeux avènement , lui dit tout haut : « Le renard change de poil, mais « non de mœurs. » C'est que Vespasien refusait de Faffranchir gratuitement. On ne voyait, en effet, dans Vespasien, que le premier courtier de Tempire. Quand il répondait avec mépris à un jeune et nouveau préfet, qui venait le remercier tout parfumé : a J'aimerais mieux que tu sentisses rail, » et quand il révoquait la nomination pour cette cause, ce n'était pas qu'il s'inquiétât du bien-être des provinces et des villes ; au contraire , il choisissait exprès pour les plus grands emplois les plus rapaces, afin de les condamner à la confiscation ; et il avait coutume de les comparer à des « éponges, qu'il laissait remphr pour les pressurer en- « suite. »
Tout se vendait au palais, charges et jugements, par ses amis , par ses femmes ou par lui , et, le plus souvent , il entrait en partage de leurs profits , il s'en emparait même quelquefois. Une s'en cachait pas, et il n'était jamais plus facétieux que quand il faisait quelque bon coup de ce genre, et cela autant par finesse que par goût, afin de détourner le mécontentement public en plaisanterie. Ainsi , un de ses affidés lui ayant demandé une charge pour un prétendu frère , l'empereur manda le candidat, lui accorda sa nomination, après avoir exigé le prix convenu de la protection, et dit au prolecteur: « Cherche un autre frère, « celui-ci n'est pas le tien, comme tu le croyais, mais le « mien. » Dans un voyage , il soupçonna son muletier de s'être arrêté sous prétexte de ferrer les mules, afin dem(> nager à un plaideur le moyen et le temps de recommander au prince une affaire ; il lui demanda a pour combien il avait ferré les mules, > et il voulut avoir sa part du profit.
Des députés vinrent lui annoncer un jour que leur ville lui avait décerné une statue colossale d'une somme consi*
TISPÀSiVll, i6S
déitible. Il leur ordonna de poser aussitôt la statue, et, présentant le creux de sa main : « En voici, dit-il, la base toute prête. » Il augmenta et doubla les tributs de quelques provinces , et , non content de rétablir les impôts omis sous Galba, il en inventa de nouveaux et pesants. Titus ne put le dissuader d'une de ces inventions fiscales assez honteuse. C'était une taxe sur les urines, véritable commencement du chrysargyre (or et argent) , qui devint plus ignoble encore par le perfectionnement des autres empereurs ; on finit par n'en pas excepter les mendiants et par retendre jusqu'aux animaux. Quand Yespasien en eut touché le premier revenu, il porta cet argent sous les narines de son fils , en lui demandant « si l'odeur en était désagréable? Gepena dant, ajouta-t-il, il vient de l'urine K »
Il y avait encore d'autres reproches à lui faire. Sans parler de sa vie privée, fort méprisable, quoiqu'elle pût passer pour régulière, si on la compare à celle de Titus, de Domitien et de Mucien , il serait difficile de justifier la faveur qu'il accordait au délateur Marcellus et à ce même Mucien, insolent compagnon de succès et de pouvoir. Car aux ministres précédents succédaient ainsi « plutôt d'autres hommes que d'autres mœurs ; i» faveur d'autant plus choquante
* Suét., Fesp,^ 19, ai, aa, 19, 16, S, a) ; Dion, 66; JusteLipte, Denta^nif. rom., x-6, (|ai, par ses explications et rauioritë d'Évagriiis contre Zosime, justifie Constamii) d'aToir établi le chrysargyre; Lucret., 4-1 oao :
Pusi sape lacum propter, se , ac dolia curta , Sommo devÎDCti crcdunt extollere vestem , Toiius humorenu saccatum ut corporis fundant, . Cum Babyionica œagnifico splendore rigantur.
Juw.tSat,, 3-3i :
Queis facile est aedem condacere, flumina, portas. Siccandam eluviem, portandum ad busta cadaver;
Tnde reversi
Conductuit foricas. Et cur non omni:i?
iG4 HISTOIRE ROMAINI.
que Vesposien savait être sévère, et même impitoyable, pour peu qu'il crût sa sécurité compromise. Il bannit Helvidius et tous les philosophes, que ce stoïcien semblait enhardir par sa haine hostile contre la personne de Tempercur et contre le gouvernement impérial (73). Leur exil prévint une conspiration, mais ne les corrigea pas. Demetrius le Cynique continuait sescriailleries; Vespasien se contenta de dire : « Je ne fais pas tuer les chiens qui aboient. » Mais il jugea plus dangereux un homme qui célébrait régulièrement les jours de la naissance de Brutus et de Gassius ; la mort d'Helvidius fut décidée. Peu après il envoya contre-ordre ; on vint lui annoncer faussement qu'il n'était plus temps: il n'en demanda pas davantage, et le philosophe périt. Il est permis de douter que l'empereur ait voulu sincèrement le sauver. Au bout de quelques années, plusieurs cyniques étant rentrés obstinément à Rome, il fit battre de verges Diogène, l'un d'eux, pour des insultes publiques ; un autre, Héras, n'en fut pas quitte de même; il eut la tête tranchée.
Cette vengeance absolue tombait du moins sur des ennemis implacables ; mais Vespasien se montra cruel dans la plus belle occasion d'employer la clémence. Le malheureux Sabinus vivait encore. Caché dans des souterrains secrets de sa villa incendiée, avec deux affranchis, il avait bientôt informé de sa retraite sa jeune épouse, qui se croyait veuve et refusait toute consolation. Eponine l'alla voir toutes les nuits pendant sept mois , dissimulant si bien son bonheur, qu'elle n'éveilla aucun soupçon, jusqu'à ce qu'elle pût à son tour disparaître et demeurer avec Sabinus. Elle devint mère et allaita deux jumeaux dans ce miséraJble asyle. Neuf ans passés ainsi, inconnus au monde, ils pouvaient espérer de revoir la lumière; ils touchaient au moment où la mort de Vespasien les rendrait à la vie, lorsque leur retraile fut découverte, et Sabinus conduit dans les
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fers à Rome. La lionne courageuse quitta aussi son repaire pour suivre Tinfortuné captif. Rome vit avec admiration Eponine, portant dans ses bras ses deux enfants, se jeter aux pieds de Tempereur : a César, lui dit-elle, vois ces « enÊtnts, je ne leur ai donné la vie et ne les ai nourris « dans le tombeau que pour venir avec plus de suppliants « te demander la grâce de leur père, v On raconte que le vieux despote s'attendrit ; mais il s'effraya davantage de rintérét qu'inspirait cette femme héroïque, et il la condamna elle-même à périr avec son mari (79). Les deux enfants seuls furent épargnés : l'un mourut dans la suite en Egypte ; l'autre, que Plutarque rencontra un jour à Delphes, revint vraisemblablement dans sa patrie , et le noble sang d'Eponine et de Sabinus y conserva leur souvenir dans une longue suite de descendants ^
Pendant que Yespasien pensait prévenir par cette cruauté un péril imaginaire, ses dignes favoris conspiraient contre lui. Ce Cecina, qui avait le premier trahi Vitellius, s'entendait avec Ep. Marcellus, pour renverser aussi le vieil empereur. Ils avaient déjà gagné bon nombre de soldats ; la mort récente de Mucien leur laissait le champ libre. Une harangue , écrite de la main de Cecina , découvrit le complot presque au moment de l'exécution. Titus invita le traître à souper , et le fit poignarder au sortir du repas ; l'autre, condamné parle sénat, se tua lui-même. Vespasien leur survécut à peine ; il garda jusqu'à la fin toute sa présence d'esprit. Dès qu'il tomba malade , il dit : a Je pense que je
> Tac, Bistf 9-83, 9S, 3-75, 4-4, 67 ; Suët., resp.^ i3, i5 ; Tillem., Fesp., i5, 17 ; JoT., Sat.^ 5-36 ; Dion, 66; Plue, De amor. Saint Valentin , solitaire du vit siècle, paraît avoir été un descendant du fils d'Eponine. Deux inscriptions tumulaires dans le caveau de Griselles, village situé à une lieue de Cliâtilloa>sur-Seine, portent encore les noms de Sabinus et de Valentinus; et ce caveau, plus vraisemblablement que le souterrain de Lan[;res, est une partie du secret asyle où se cachèrent les deux époux. To/n i'aistoire de Ch4' tUlon , par M. Gusl. Lapcrouse.
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deviens dieu. » H se fit transporter à Réate, sans renijnçer au soin des affaires publiques. Il était couché lorqu'il se sentit subitement défaillir; il fit un effort pour se lever, en disant « qu'un empereur devait mourir debout, » et , pendant qu'on l'aidait à se soutenir, il passa. L'histrion qui le représentait dans ses fimérailles, cherchant à imiter, selon l'usage, les actions et les paroles du mort, demanda plaisamment : « Combien coûte cette pompe funèbre? — Dix tt millions de sesterces. — Donnez-m'en cent mille, et jetez- <t moi dans le Tibre *. »
Titus succédait à l'empire par le testament de son père. Nul n'en attendait rien d'heureux. Il avait cruellement tourmenté les prisonniers juifs, pendant la guerre. Le meurtre de Cecina n'était qu'un de ses gestes ordinaires, une de ces justices expéditives qu'il avait coutume de provoquer par les cris d'hommes apostés au camp ou au théâtre. On n'ignorait pas cette lâche manoeuvre; on savait ses profusions, ses infamies nocturnes, et sa passion pour une reine étrangère, la sœur du second Agrippa, l'incestueuse Bérénice, qu'il avait amenée de Judée, qui se croyait bientôt impératrice, et en prenait déjà les manières. On savait enfin sa rapacité à trafiquer des jugements; on le regardait comme un second Néron, et, pour compléter le parallèle, Titus chantait, jouait de la lyre, même agréablement; il improvisait avec facilité vers et discours, en latin et en grec. Il n'était pas moins habile tachygraphe, et contrefaisait toutes les écritures, d'où il avouait souvent qu'il « eût « pu être un grand faussaire. » Il surprit tout le monde, et les prédictions sinistres se changèrent en éloges. Quoique Domitien prétendît au pouvoir, quoiqu'il arguât de faux le testament paternel, et qu'il ne cessât de tenter la fidélité des troupes, Titus ne voulut jamais punir un frère, et il le traita
• Sia't., Vesp.^ a'j, 19, TiUiK, 6; Eulrope; Dion ,66.