‹ Histoire romaineChapitre 24 sur 107 · CHAPITRE LXXXIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXIIL

BOMITIEN.

Malgré Tair réservé de Domitien, la rougeur décente de son visage, sa sobriété journalière, son affectation d'étude depuis Tavènement de son père ; malgré son ardeur appa-^ rente pour les expéditions hasardeuses, on Festimait moins encore qu'on n'avait fait Titus , car sa jeunesse s'était pas* sée dans une lâche et honteuse indigence. Devenu César, la violence secrète de ses passions s'était plus d'une fois tra-* hie , particulièrement en épousant Domitia , arrachée à ML Lamia ; et son unique talent consistait à tirer de l'arc si habilement que , dans son parc d'Albe , où il tuait des bètes par centaines, il faisait de deux traits décochés comme deux cornes sur une tête , et que ses flèches passaient entre les doigts ouverts d'un esclave, placé en avant et assez loin du but. Dans les premières années , il sembla imiter son père et son frère ; il les surpassa même en quelque chose : beaucoup plus sévère sur les mœurs publiques, il punit de grandes fautes tolérées par eux , réprima ilcsahus odieux,

1 72 HISTOIRB ROMAINE .

rendit et surveilla la justice rigoureusement , en même temps qu'il donna plusieurs preuves de désintéressement et de douceur. Il courait de lui un mot heureux, que « le « prince qui ne châtie pas les délateurs les encourage, v Et, ce qui est plus remarquable , il sut tellement contenir dans le devoir les magistrats des provinces , que jamais on ne les vit plus modérés et plus justes. Il garda jusqu'à la fin la même vigilance sur ce point important.

Pour réparer les pertes littéraires causées par le dernier incendie, il recomposait à grands frais les bihhothèques nouvelles, et envoyait d'habiles copistes transcrire les ouvrages conservés dans Alexandrie. Mais il démentait ce noble zèle en renonçant à toute espèce d'étude; il aimait mieux jouer aux dés, quand il était de loisir, même les jours ouvrables, et dès le matin. Il laissait rédiger à un secrétaire ses discours, ses lettres et ses édits ; il ne lisait plus autre chose que les Commentaires et les actes de Tibère. On pouvait aussi déjà remarquer en lui cette dissimulation et ces caprices absolus qui, plus tard , imprimèrent tant de terreur. Chaque jour il avait un temps réglé pour s'enfermer seul, uniquement occupé à percer des mouches avec un poinçon, d'où Yib. Crispus, à qui l'on demandait une fois s'il n'y avait personne avec l'empereur, répondit plaisamment : «c Pas même une mouche ! »

. La répudiation de Domitia fut un autre signe de volonté effrénée, car Domitien la reprit presque aussitôt, quoiqu'elle menât une conduite désordonnée. Bientôt la nouvelle faveur de la délation, l'exil, le meurtre de plusieurs nobles, révélèrent tout ce qu'on avait à craindre. Ainsi son cousin Sabinus périt, parce que le crieur, en se trompant, au lieu de le proclamer consul, l'appela empereur; Lamia, pour une plaisanterie assez inoffônsive, au moment de son divorce forcé, et dont peut-être il ne se souvenait plus. L'orgueil et la lâcheté du tyran auf^mentèrent sa défiance, surtout

Page 1