‹ Histoire romaineChapitre 25 sur 107 · DOMITIEN · texte numérisé non relu

DOMITIEN

quand il eut essayé de la gloire militaire, où il ne brilla pas, en dépit du surnom de Germanicus , et du titre vingtdeux fois répété à'imperator.

Il débuta par une espèce d'incursion inopinée au-delà du Rhin (S2), à la suite d'un voyage en Gaule; il fit quelque dégât sur les frontières, revint à Rome triompher des Cattes, sans les avoir vus, et montra, comme prisonniers, des esclaves qui figuraient des Germains par leurs habits et leur chevelure. Pour une révolte réprimée des Nasamons par le gouverneur de Numidie (85), il se vanta d'avoir exterminé cette peuplade. On ne le vit plus venir au sénat qu'en robe triomphale, et il dicta ce protocole pour les lettres officielles de ses procurateurs: « Notre seigneur et dieu ordonne.... » Il ne se bornait pas à une divinité honoraire, non plus que Caligula, car les abords du Capitole étaient souvent encombrés des troupeaux qu'on menait pour immoler devant sa statue ^ Il établit (86) les jeux capitolins, qui renouvelaient les jeux néroniens; il avait la même passion que Néron pour les constructions et les jeux. Dans ses naumachies sur un lac près du Tibre, de véritables flottes combattaient. Il ajouta deux nouveaux partis avec deux nouvelles couleurs, le violet et l'orange, aux courses de chars ; aux jeux séculaires, qu'il lui plut de célébrer, il donna cent courses de quatre quadriges chacune. Mais après lui, ses deux couleurs disparurent ; il ne resta que des cochers verts, bleus, rouges et blancs. Il fit un forum, un odéon ; ses plus grandes profusions furent pour la réédiflcation du Capitole. La dorure coûta seule environ soixante-dix millions. « Jupiter en vendant tout l'Olympe, « dit Martial, n'aurait pu en payer le vingtième •. »

> Suét., Domit.fdB i à ao; FrontinM Stratag.^ i-i ; Dion , 67 ; Tac. , Fita ^^n'c, 39;Stat. , Sylv,, i-i, 3-4, 4-3; Mart., 5-3, »-a , 8.i5j Gros,, 7-10 Pliilost., Jpollon,, 7-13 ; Plin., Paneg,

» Su<t., DomiUf 4, 7, Gj Plut., Ptihlicola , 17 j Mart, 9-3 : lU. 15*

171 HISTOIRE ROMATNE.

IVaulrcs succès plus certains d'un vrai capitaine soutenaient un peu mieux le nom romain que les exploits de Domitien, et troublaient d'une anxiété secrète ses ridicules ostentations. Agricola, soumettant chaque année des tribus inconnues , avait pénétré loin dans le nord de la Grande- Bretagne, jusqu'au fleuve Taûs (Tay) en Galédonie (81). Il revint de là aux limites septentrionales des Maœtes, et y fixa les frontières de Fempire par une ligne de forteresses (8S), sur l'espace resserré de trente-deux milles que laissent entre eux les deux golfes de Bodotria (Forth) et de Glota (Clyde). Ainsi, la plus grande des îles Britanniques, Albion {Albin, Ue blanche) , fut presque entièrement conquise, et donna trois nouvelles provinces romaines , la première et la seconde Bretagnes et la grande Césarienne,

Agricola, toutefois, ne prétendit pas arrêter là ses exploits. Au-delà des Maœtes étaient d'autres klans , ceux des Calédoniens, vrais Bretons comme eux (Brittones, Picti, Pietés ou Tatoués) , vieille race celtique, non mêlée , comme les peuplades kymriques du midi et du centre , encore dans toute sa rudesse première, et aus^i sauvage que ses montagnes. Il résolut de continuer chez eux ses expéditions , et en même temps (83) il garnissait de stations le rivage qui regardait l'Hibernie {Eirin, Jrland, île ou terre d'Ocd- (2anQ, jusqu'alors uniquement fréquentée par les marchands.

Quantum jam superit, Caetar, cœloqae dedisti. Si répétas et si créditer esse velis,

Grandis in «therio licet auctio6atOlympo, Goganturque dei vendere quidquid habeat,

Conturbabit Atlas, et non erit uncia tota Décidai tecum qiiâ pater ipse deftm.

Nam tibi quod solvat non habet arca Jovis.

Plutarqne ajoute : « Les colonnes sont de marbre pentélique. Je les avais vues à Athènes ; leur hauteur et leur diamètre étaient dans la plus éfpile proportion ; à Rome, on les a retaillées et polies, et ce second travail a déiruit leur symétrie : en les effilant trop, on leur a ôtë tout leur agrément. »

▲GRICOLA. 475

Il avait reçu un petit roi expulsé de celte île , ot lui témoignait de la bienveillance , espérant par lui s'y ouvrir une entrée plus facile. Il estimait qu'une légion avec quelques troupes auxiliaires suffirait pour cette conquête, qui affermirait celle de la Bretagne , si on voyait les armes romaines partout, et nulle population libre. Peut-être eftt-il réussi avec un plus long commandement ; mais il n'en eut pas le loisir. Il voulait d'abord dompter les Calédoniens, que son apparition avait émus et soulevés. Il s'avança de nouveau contre eux le long des côtes, soutenant son armée de terre et sa flotte l'une par l'autre. Les Barbares attaquèrent de nuit , et , vaincus non sans peine , ils n'en furent que plus animés. L'intérêt commun les réunit sous la conduite du plus vaillant de leurs chefs, Galgacus, et, lorsque Agricola crut pouvoir s'engager dans l'intérieur du pays, il rencontra une armée de trente mille hommes , postée aux pieds des monts Grampians (Grantzbaines). Malgré l'inégalité des armes et de la discipline , les intrépides montagnards disputèrent opiniâtrement la victoire, que la prudence seule du général romain emporta (86).

La flotte , cette même année , fit entièrement le tour de la Calédonie , prit possession des Orcades , et découvrit môme Thulé (Shetland?). La Grande-Bretagne était donc une île , et cette certitude acquise enfin semblait en promettre une possession aussi complète que prochaine. Domitien ne le permit pas. Agricola ne pouvait enfermer sa renommée dans ses lettres modestes ; le prince se voyait avec terreur effacé par son lieutenant. « En vain les occui< pations du Forum et tous les succès de la vie civile se « passaient en silence, si un autre possédait la gloire mia litaire. Tout le reste au moins se dissimulait plus facile- « ment ; un mérite de capitaine était un mérite impéricd, » Les ornements triomphaux furent donc décernés avec de grands éloges au vainqueur des Calédoniens , et , contre

toute attente, la province de Syrie lui fut destinée. Rappelé sous ce prétexte , Agricola rentra de nuit à Rome ^ comme il lui avait été prescrit, se rendit de nuit au palais, et, après une froide réception, obtint aisément de ne point gouverner la Syrie ; il ne s'appliqua plus qu'à se faire oublier dans le repos d'une vie studieuse et retirée *.

Ce n'était pas d'ailleurs en Syrie que la patrie avait besoin de lui, mais sur le Danube, où les Daces venaient de tailler en pièces une armée romaine. Domitien s'ingéra d'aUer lui-même défendre cette frontière. L'empire n'en devait pas retirer grand profit, à en juger par ses premiers essais guerriers , par les conseils dont il s'entourait, et par une scène assez récente qu'il avait donnée dans sa villa d'Albe. Les grands avaient été mandés un jour en toute bâte; le jurisconsulte Pegasus, l'illustre Glabrion, le vieux Vib. Crispus, parvenu par sa prudence à l'âge de quatrevingts ans sous plusieurs tyrans , y coururent non sans crainte, avec les délateurs Pompeius, Regulus, Met. Carus; avec Comel. Fuscus, instruit tout jeune par Néron à diriger un char ; Messallinus , autrefois mendiant ; Grispinus,

>Tac., Fita A^c, de aa k 4a, et lo ; Dion, 66 ; Plin. N., 4-i6; Val. Flacc, 1-7 ; Grat. Fal., 174 ; Claudien» De beU. Getic, ▼. 416 :

Ferroque notatas

PerlegitexanimesPicto moriente fi(faras.

/<{., Deteri. consulat, :

;•••«, Nec falso nomine Pictos.

Et Delaud, Stilic, 3-947 '

Inde Galedonto velata Britannia monttro Ferro picta gcnas.

Sil. Ital., 3-597 :

Haie pater ignotam donabttviocereThulen, loqiie Caledonio» primas trahet agmina lucos.

DOMITIBN. 177

longtemps esclave et marchand de poisson en Egypte, maintenant opulents favoris. II s'agissait de savoir comment on ferait caire un énorme turbot, qu'un pêcheur de TAdriatique avait offert au prince ; il fut décidé, sur l'avis de Montanus, compagnon de table de Néron , qu'un potier ^briquerait un ba^in assez ample pour servir entière Une telle merveille *.

L'expédition répondit à de pareils préludes. Domitien ne parut en lUyrie (86) que pour y conduire ses troupes, et, pendant qu'il retournait à Rome , les Barbares lui tuaient encore une armée et son préfet prétorien Fuscus, qui la commandait. Parti de nouveau , il s'arrêta en Mœsie , envoyant d'autres légions contre les ennemis, et écrivant des victoires au sénat , quoique de tous côtés la valeur romaine, si mal dirigée, n'éprouvât que des échecs. Les Quades, les Marcomans et les Sarmates s'en mêlèrent; les Barbares du Rhin reprirent les armes , et les Parthes menacèrent d'un faux Néron (88) : c'était le troisième imposteur qui essayât ce rôle. Plusieurs armées périrent en Paunonie et en Germanie par la lâcheté ou la témérité des chefs ; plusieurs guerriers de marque , avec des cohortes entières, furent forcés dans leurs stations ou réduits à se rendre, et l'on avait à craindre que les frontières ne fussent entamées. Enfin Dercebal , roi des Daces , accorda la paix moyennant des sommes considérables et un subside annuel (89), et Yologèse consentit, non sans quelque difficulté, à livrer le faux Néron.

L'empereur regagna l'Italie en vainqueur, ruinant les provinces sur son passage, comme eût fait l'ennemi, car ses voyages ressemblaient à une invasion par ses rapines et la tumultueuse licence de sa suite. Il ne manquait plus qu'un triomphe pour célébrer tant de hauts faits : le séuat

» Juv jSat., 4 et »-a5i 3o, 34.

i78 HISTOIU ROKAINB.

ne le fit pas attendre; Domitien triompha , et voulut ensuite être représenté par une statue équestre, qui semble avoir été placée sur le Colisée; il y foulait le Rhin aux pieds de son cheval. Nouveau thème de flatterie pour les rhéteurs et les poètes du temps, comme Quintilien, Martial, Silius Italiens et Stace, qui n'hésitèrent pas à déclarer les Barbares domptés, et à mettre d'avance le glorieux prince au ciel entre son père et son fîrère, sur le trône même de Quirinus*.

Bientôt s'éleva une redoutable protestation contre les fousses louanges qu'on lui prodiguait. Un L. Antonius, gouverneur de la haute Germanie, las d'un tel prince et de ses insultes, se déclara empereur (d2), en demandant aux (rermains leur appui. Mais aussitôt Maximus, un autre général, l'attaqua et le défit pendant que le Rhin, subi-

' Tm., gisLf i-s, Film Agric, , 4i ; Su^t., Dbmiï., 6 ; Dion, 67; Etttrop.,7; Plin. , PoMeg,, ao; MarU, Epig,, 7-i, 7, 4-79 ^"^^ «t passim.; iwi,, Sat^

Et qui Tulturibiu aenrabatTisoera Dacia Fiucua, marmorea meditatus pnelia villa.

QuintU., 4-9 ; SU. Ital., ^la :

Haie laxot arcus olim gangetiea pub«t Submittet, vacuasque ostendet Bactra pbaretrai.

Sarmaticii victor compeieeiMdibiubtram.

Slat.» Tkek., i-a« :

Bisqae jago Rhenum, bis adoctum legibus Istram fit ooojurato dejectoa vertice DacM.

Id.f Sylv., 4-* 6t i-i :

Quae super imposito moles gemmata colosso Stat Latium complexa Forum. . .

An te Palladiae talem, Germanice, nobis Effînxêre manus ? Qiialem modo frena tenentem Rlienusetattoniti viditdomtis arduaDaci.

Vaciiac prociispite trrr»

i£iicn captivi criiicm teçit iingula liliv-ui.

POMITIEN. 179

tement grossi, arrêtait les Germains. Un bruit prématuré s*en était même répandu dans la ville avant Tarrivée possible d'un message , que Domitien reçut lorsque déjà il était en cbemin avec tout le sénat pour abattre ce rival. Peu après, Âgricola tomba malade, ce que la rumeur générale attribua au poison (93). Les envoyés et les médecins qui vinrent fréquemment le visiter de la part du prince , et les coureurs disposés pour porter plus promptement au palais la nouvelle de son dernier soupir, semblèrent confirmer ce soupçon , que personne n'eût osé éclaircir davantage. Au milieu des tristes regrets de Tacite et de sa femme, ce fut une consolation pour eux que l'opportunité de cette mort avant les dernières cruautés de Domitien. a Du moins Agri- « cola ne vit pas la curie assiégée, le sénat enfermé par « les armes, les meurtres de tant de consulaires, Texil et K la fuite de tant de femmes illustres. Metius Garus n'en « était encore qu'à sa première victoire de délation , et « Massa Bebius était lui-même accusé pour ses pillages « dans la Bétique. » Pline-le-Jeune se fit alors un grand honneur en répondant au choix du sénat qui l'avait chargé avec Sénécion des intérêts de la province, et plus encore en soutenant son collègue ; car Sénécion étant pris à partie par Massa, qui l'accusa de lèse-majesté : « Pourquoi , « dit Pline, ne me dénonces-tu pas aussi? Tu semblés par « là me reprocher d'avoir moins de zèle que mon ami dans « une cause qui nous est commune; je serais fâché, cepen- « dant, qu'on eût de moi cette opinion. » Le vieux Ncrva écrivit au jeune magistrat pour le féliciter ; le courage de Pline serait plus admirable, s'il n'avait pas recommandé à son ami Tacite de n'en pas oublier le récit dans son histoire*, n n'était plus permis de montrer quelque sentiment de

* SuéU, Dom., 6 ; Tac, Fita Agric, 43, 4^ ; PUn., B>., 7-35, 3-4-

iSÙ HISTOIRE ROMAINE.

justice. Le tyran , dépité de tant de revers honteux, ne se posséda plus après la tentative d'Antonius; malgré la précaution hardie, qu'avait prise Maximus, de hrûler la correspondance du vaincu , les complices de la révolte furent recherchés avec une invention de torture plus crudle, et une foule de gens de tous rangs furent mis à mort. Pour mieux prévenir désormais une révolte militaire, Domitien eut soin de s'attacher les troupes en augmentant la solde d'un quart; il défendit de réunir deux légions dans la même station, et, selon Philostrate, ce fut dans la même vue qu'il ordonna d'arracher toutes les vignes, parce que le vin produisait souvent les séditions. Cependant il se rassurait peu par ces mesures, et, sur la demande du sophiste Scopelianus, parlant au nom de la province d'Asie, il révoqua, pour l'Orient du moins, sa dernière prohibition, et cela par une peur contraire que lui inspira la satirique prédiction, répandue partout, d'une ancienne épigramme parodiée, où la vigne parlait ainsi au verrat :

RoDge*moi jusqu'au pied; ma tige ddsolëe Aura de quoi yersersur ta tète immolée '.

Tout lui était suspect, tout lui semblait injure ou menace , la richesse , la noblesse , la réputation, l'esprit et le savoir. Il n'y avait plus de trêve aux délations et aux senî tences. C'étaient autant de crimes que d'avoir occupé des charges ou de les refuser, de louer Thraseas et Helvidius, d'écrire l'histoire, de parler de divorce, de ne pas estimer assez un gladiateur en faveur, ou de se moquer d'une télé chauve, car Domitien l'était, et il en avait témoigné son chagrin dans un petit traité sur le soin des cheveux. Helvidius le fils, Sénécion, Hermogcne, Jun, Rusticus, le maître

I Dion, 67; Domit.f 7, 10, 14S Philostr., /ipoll,t 6-i7;Ca8aubon et Gro* noTiutsurSuét., 7 et 14*

BOMITIEK. i81

de Pline, allèrent au supplice, et, comme ils étaient philosophes, un édit chassa tous les philosophes de Tltalie; on sévit même contre leurs ouvrages, qu on brûla sur le Forum, et contre leurs libraires, dont plusieurs moururent en croix (94). Nerva, Epictète s'éloignèrent forcément; un giund nombre d'autres s'enfuirent jusqu'en Libye et en Scytbie; Dion Chrysostôme se retira chez les Gètes. La matrone Sulpicia, poète et philosophe, s'émeut alors; elle demande c< à quoi pense Jupiter; s'il ment à ses promesses et a s'il condamne les hommes à retomber privés de pa- « rôle et de raison sur la pâture des glands 1 » Mais ces plaintes s'exhalaient tout bas : les exécutions continuaient Jamais les délateurs ne triomphèrent plus insolemment. Met. Carus appelait ses morts ceux qu'il avait fait proscrire, ne souffrant pas que d'autres en parlassent mal.

Les cruautés du tyran étaient non-seulement extrêmes , mais inattendues et raffinées. Quelquefois il faisait asseoir à sa table et traitait en favori celui qu'il devait mettre en croix le lendemain. Il menait familièrement dans sa litière son parent Clemens Arretinus, lorsqu'il lui dit, en lui montrant son dénonciateur : « Veux-tu que nous entendions demain ce vaurien d'esclave? » Comme pour traiter les hommes avec plus de mépris , jamais il ne prononça les sentences les plus rigoureuses sans un préliminaire de clémence; et il n'y avait pas de signe plus certain d'une fin atroce que la douceur du préambule. « Néron se contentait « d'ordonner les meurtres sans y assister ; la plus insup- « portable peine sous Domitien était de le voir et d'en être « vu, tandis qu'on tenait note des soupirs, et que la pâleur « de tant d'hommes était comme dénoncée par ce visage « cruel et cette rougeur dont il se munissait contre toute « honte. Certes, les Romains donnaient une grande preuve a de patience; et, de même que l'ancien âge avait vu les m derniers excès de la liberté , on voyait maintenant les m. iO

482 HISTOIRE ROMALNE.

« derniers avilissements de la servitude , toute communica- « tion , toute parole étant interdite par une ombrageuse a surveillance *. »

Les profusions et l'épuisement du trésor ajoutèrent à cette sanguinaire fureur le stimulant de la cupidité. H pensa d'abord à relever les revenus du palais en réduisant Tarmée, mais il y renonça par la crainte des invasions, et , loin de songer à diminuer les charges publiques, il n'eut plus d'autre souci que de piller par tous les moyens. Les biens des vivants et des morts étaient confisqués de tous côtés sur l'accusation du premier délateur venu ; il suffisait d'un fait ou d'un mot quelconque rapporté comme contraire à la majesté du prince. Point de successions qui pussent lui échapper, dès qu'il se rencontrait un seul témoin pour affirmer que le défunt, pendant sa vie , avait désigné l'empereur comme son héritier. Les plus dures vexations tombèrent sur les Juifs, au sujet d'un tribut qui leur était imposé pour le Gapitole et le culte de Jupiter, et, par suite, les chrétiens , que l'on confondait encore avec eux, eurent à subir une violente persécution : on les regardait comme des hommes impies et d'une méprisable inutilité. Le consul Glabrion souffrit la mort sous cette prétendue flétrissure. Domitien ne fit pas plus de grâce à son cousin Flavius Cie-

« Plin./Ep., 3-1 1, 1-5, 14, 5-1 3, 7-a7, 9-1 3, Pan^g,, 83 j Suët, Dom., lo , Ii,i8; Aul.GelL, i5-ii ;PhiJost.,i^;7o//.,J7-a, ifSoph.^ ai; Tac.,|^jric., 45, a ; Sulpicia, Sat, :

. Quidnam pater ille deorum Cogitât? an terras etpatriasaecuia mutât? Quasque dédit quondam, morientibus eripit artes 7 Nosque jubet tacitosetjam rationis egenos, Non aliter primo quam cum carreximus aero, Glandibus et purae rursus procumbere lymphae ? . . . Aut frustra uxori meodaxque Diespiter olim, Imperium sine fine dedi dtxisse probatur. . . Sic nuDc palari senes dicuntur , et ipsi (h feralesuos omis cxstirpare libetlos.

mdBs, et à n propre sœur Domitilla, qu'il lui avait donnée en mariage. Leur nièce, Flavia Domitilla, fut reléguée dans nie Pontia pour la même cause (95). Le sang du peuple coula aussi, car il y avait déjà beaucoup de chrétiens parmi le peuple *.

Pendant que les chrétiens mouraient, les philosophes se vengèrent. Sulpicia ne prédisait pas en vain à ses amis que la chute du tyran leur rendrait de plus grands honneurs *. Apollonius de Tyane, qui courait le monde pour la gloire des dieux et de la philosophie, vint en Italie ourdir avec Texilé de Tarente, Nerva, et plusieurs autres, une conspiration contre Fempereur; puis il s'en alla promptement se mettre hors du danger en Asie. Car c'est à quoi se réduit sensément le récit extravagant de son biographe Philostrate. La digne épouse de Domitien entra dans le complot. Stephanus, procurateur de Domitilla, se chargea de Fexé* cution ; il avait détourné des sommes considérables de l'héritage de cette noble proscrite; il craignait la punition, et saisit ce moyen de s'en préserver. Le moment semblait favorable, car Domitien était devenu aussi odieux au peuple qu'aux grands , et les païens eux-mêmes ont fait cette remarque singulière, que le supplice de Clemens et des gens de basse condition avait attiré la chute du tyran ; soit que les vertus chrétiennes dans la maison impériale même , eussent commencé à gagner les esprits , soit que les con-

* ^aéUyDomit, ta, i5; Marcil. sur Saéc, l'fr./Dion, 67, abrégé de Xiphi- Imi{ Bratiiu, eilé par Eotèbe, But, eccles., 3- 14.

* Sulpieia, Smlira 1

Samma tyranno

Haee instant odia, et nostro periturus honore ett. Nam laureta Numae fontesque habitamus eosdem, Et comité Egeria ridemos inania cœpta.

Vive, vale, manet banc pulchrum sua fama dolorem.

Mart.fFpf^., 10-35.

184 HISTOIRE ROMAmE.

damnations, tombant indistinctement sur le peuple, entraînassent avec les chrétiens ceux qui ne Tétaient pas, ou quVnfm le peuple romain s'offensât de n'être pas plus ménagé que les grands.

Toutefois, Tentreprise n'était pas facile. Domitien, menacé dans sa jeunesse d'une mort violente par les horoscopes , s'entourait d'une défiance plus circonspecte à mesure que l'époque critique approchait. Il était alors âgé de quarantecinq ans. Il avait fait incruster de pierre phengite (spéxîulaire) les portiques où il se promenait, afm de n'être pas surpris par derrière ; il multipliait les gardes autour de lui, n'interrogeait aucun accusé sans en tenir les chaînes dans sa main ; pour mieux convaincre ses serviteurs que nul ne devait contribuer à la mort de son maître, même par zèle, il condamna Epaphrodite à la peine capitale , parce qu'il avait aidé Néron à se tuer. Il se tourmentait de jour en jour des mauvais présages et des moyens de les détourner. Le devin Asclétarion, qui se vantait fort de sa science , interrogé par lui s'il connaissait sa propre un, répondit que bientôt il serait déchiré par les chiens. Domitien le fit tuer sur l'heure, et ordonna que son corps fût enseveli avec soin. Mais il arriva qu'un orage subit interrompant les funé* railles, les chiens s'arrachèrent ce cadavre à demi brûlé, et un mime, qui avait vu la chose en passant, la raconta au prince pendant le souper.

La veille du jour qu'il regardait comme fatal, ses appréhensions redoublèrent. Ce jour arrivé, il consulta un haruspice envoyé de la Germanie, qui, prédisant un changement dans l'État, fut aussitôt condamné à mort. Peu après il demanda l'heure; il redoutait surtout la cinquième : on lui répondit que la sixième commençait. Alors la joie lui revint, et il se préparait à sa toilette, lorsciueParthenius, le chef des officiers de sa chambre, lui annonce une affaire importante et pressée ; Domitien se retire en secret dans

DOMITIKX. 185

son asylc acroutumt'. Strpba nus mire, avec son bras enveloppé de bandes depuis plusieurs jours, comme par indisposition ; il lui présente le mémoire d'une conspiration découverte, et le frappe d*un poignard qu*il tenait caché dans la fausse enveloppe de son bras. Domitien, blessé, le saisit, et engage une lutte vigoureuse en demandant Tépéc placée sous le coussin de son lit; mais tout est fermé, personne n'entend, et plusieurs complices, accourant à Faide de Steptianus, achèvent de tuer Domitien (96).

Le peuple apprit sa mort sans tristesse; les soldats, mécontents, réclamèrent son apothéose , et Taumient vengé, s'ils n'eustont manqué de chefs, car les préfets prétoriens étaient du nombre des conjurés. Les sénateurs, remplissant la curie, montrèrent leur joie en chargeant sa mémoire d'injures, et en abolissant toutes ses images, ses titres et ses souvenirs *•

• Sttëf., £>oMif., i4« i5, i6, i7«93i Dion, 67, abrégé d« Xipkilio ; Juv.,

Setl pertit poslquam cerdonibu« etse tioienduii Cceperat; boc nocuii Lainiarum caede madenti.

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