‹ Histoire romaineChapitre 27 sur 107 · TRAJAN · texte numérisé non relu

TRAJAN

bondance des approvisionnements de blé équivalait seule à une largesse perpétuelle , et Trajan forma tout exprès une corporation de boulangers , chargés de ce soin.

Le sénat n'eût jamais espéré de plus beaux jours; rien ne Fempèchait de se croire réintégré dans son antique puissance. Au lieu qu'on ne le consultait depuis longtemps que sur une augmentation du nombre des gladiateurs, sur rétablissement d'un collège d'artisans, ou sur les monu*ments, les titres fastueux à ériger en l'honneur des Césars, maintenant il d^ibérait réellement sur toutes les affaires importantes. Nulle charge ne s'obtenait plus que par le sénat; les é]ecti(»)s, qu'on appelait encore des comices, lui étaient entièrement remises, au scrutin secret, et avec un si libre conflit de candidatures , que l'intrigue, la vénalité, les connivences , y firent tumulte ; le sénat demanda luimême un secours au prince contre de honteuses brigues , et un rescrit exigea que tous les candidats eussent au moins le tiers de leurs propriétés en Italie, afin que « Rome fût « pour eux une patrie et non une hôtellerie pour des étran- « gers. D Quelle satisfaction surtout pour les pères conscrits de voir « l'empereur, le César, Auguste et grand-pontife , « éluc<Hisul, se présenter debout devant le consul en diar- « ge et prononcer le serment d'usage , i» comme un simple magistrat l de même , lorsque ce prince dit à Saburanus en le nommant préfet du prétoire : a Sers-toi de cette épée , « pour moi si je fais mon devoir , ou contre moi si je ne le « fais pas*, d

L'éloge n'est point épuisé ; c'est encore un mot de Trajan : « qu'il vaut mieux laisser un criminel impuni que de « condamner un innocent , d et il motiva ainsi la défense

EpisLf Z-iOy 6-1 g ;Si»ét., De clar. rhel.^ i ; Vict. , Epitome, Fita Constantii i Aojrel. Vict., Truj. ; Julien, Césars ; Dioo, 6S ,■ TUkmonl, TrajmM,

i92 niSTOiHE noMÀiKC.

de prononcer contre un absent en matière criminelle *. 11 interdit tout présent des villes à un magistrat ou à un citoyen romain, tout salaire aux avocats; il soulagea les villes obérées , vengea les provinces des prévarications de gouverneurs par des jugements réguliers ; il trouva dans son économie de quoi entreprendre de grands ouvrages , comme le port de Centumcellae (Civita-Vecchia), celui d'Al^ cône en Italie , et d'autres constructions semblables sur divers points ; des écoles, des grandes routes , des ponts, une addition au grand cirque pour cinq mille spectateurs de plus; enfln le Forum Trajanum , pris sur le Quirinal , dont il fit couper une pente jusqu'à cent quarante-quatre pieds de hauteur. Les murs de la cité furent reculés autour de cette place ; il y éleva un temple pour y former la bibliothèque Ulpienne, et, au milieu du nouveiiu Forum, s'éleva la fameuse colonne Trajane, de trente-quatre morceaux de marbre blanc, où étaient sculptés, en relief , les exploits de la guerre de Dacie. On montait dans Tintérieur, jusqu'en haut, par un escalier de cent quatre-vingt-cinq degrés. Ajoutons que ses affranchis furent Siins influence, et qu'il eut des amis parce qu'il savait l'être lui-même. On voulut un jour lui rendre suspect Lie. Sura , qui rédigeait ses actes et ses discours; il alla souper chez lui en renvoyant ses gardes , et dit le lendemain : a Si Sura avaiteu « le dessein de me tuer , il l'eût fait hier. » En un mot , nul prince n'acquit jamais une réputation plus solennelle que Trajan •.

Je ne sais cependant si cette réputation n'est pas prin-

* Digest,t^^^ ip-'S; Tillcmont, rro/an.

• Win., £/iisf., 10-117, 8», 4-9, 3-9, 4, 1-1 1, 6-29, 3i,5-ao, ai ; Dion, 6H; Etttropc; Aur. Vict.; Tillcmont, Tntjun ;CUudico, Poème sur le ^uatrièute cohshUU d'HomoriuSf ▼. 3 1 5 :

. . Vicfura ferclur

Gloria Trajani, uou Um qaoJ 1 i^riU« \ icto

TRAJAN. i93

cipalemenl Touvrage de Pline, des autres gens de lellrcs et du sénat. Le grand homme parait avoir été moins sévère aux méchants que facile aux bons : les procurateurs, moins surveillés d'abord que par Domitien , l'ecommencaient à piller les provinces, si Homulus ne lui eût représenté le danger d'une telle négligence, et si Plotine ne Teùt exhorté à ne point se déshonorer par là *. Les rescrits contre les hétéries^ ou corporations, révèlent une puissance assez ombrageuse , surtout quand on voit combien rigoureusement cette prohibition s'exerça contre les chrétiens (lOi). Pline , alors proconsul de Pont et de Bithynie , en fut fort embarrassé, et par son inclination naturelle d'équité, et par le prodigieux accroissement qu'avait déjà pris le christianisme en soixante -dix années. Gela est visible dans la longue lettre qu'il écrivit à l'empereur pour le consulter à ce sujet, aussi bien que la froide tranquillité de l'empereur, dans sa réponse , à régler la persécution et à décider arbitrairement de la vie des hommes. Tmjan interrogea luimême, en Asie, l'évèque d'Antioche, Ignace, et l'envoya aussi iniquement à Rome pour les cruels plaisirs du cirque ; il n'épargna pas Flavia Domitilla, qui périt avec ses femmes et ses serviteurs à Pontia, par les tortures et le feu '. Craignait-il que l'unique héritière de la famille Flavienne ne donnât quelque jour à un autre des prétentions à l'empire?

Nostratriumphati fucral proviocia Partlii, Altaquod invectus strttis Ctipitolia Dacit, Qaam palriae quod miliserai.

> Tillemont, Traj.^ 6et8 ; VIct., Epitome^ Fita Constantii; Hist. angn%ta ; I^mprid., Alex. Sev.^ 65; Vasi, Ilinerario di Borna. Si Tillemont n'a peutêtre pas trèft-exactemcnt compris Lnnipriùu, Casaubou et Saumaisc me semblent, en sens contraire, en avoir forcé le texte, sans doute pour ne pas manquer de respect àTrajan. Je crob qu'on peut être moins scrupuleux.

• Plin.^ Epist, 10-98 et la suivante ; Euseb., 3-33.

iOi UISTOIRE ROMAINE.

Il ne fut pas môme toujours juste envers les siens. Un histrion , pour se venger de quelques vers de Juvénal , eut le crédit d'envoyer ce poète en exil , à quatre-vingts ans, comme tribun légionnaire, aux extrémités de TÉgypte, où le pauvre satirique mourut bientôt de chagrin *. Les histrions étaient donc en faveur auprès du sage Trajan ; en effet, il n'avait pas tenu, non plus que le peuple, à Téloignement des pantomimes, et leur rappel démentit bientôt les compliments de Pline à Fempereur et au peuple sur cet acte de décence. Le panégyriste , du moins, avait pu de bonne foi espérer mieux , quoiqu'il soit difficile de comprendre en quoi les combats de gladiateurs lui paraissaient plus utiles, leurs blessures belles et leur valeur plus honorable : mais comment le justifier d'avoir osé célébrer les mœurs pures d'un prince obligé de recommander qu'on n'obéit point à ses ordres donnés après le repas , parce qu'il s'enivrait; qui perdait son éloquence par ivrc^erie; si infâme enfin que le jeune Adrien , son parent , son pupille et son successeur, ne réussit à lui plaire, à préparer une élévation incertaine, qu'en lui tenant tête à boire, et surtout en se ménageant la faveur des minisires et des favoris authentiques de la débauche impériale'?

* Tillemont, Domtt., a4; Sidon. Apollinar., Carm., 9 :

Nec qui consimili deiade casu Ad vulgi tenuem strepentis auram

Irati fuit hisirioait euul.

Juv., Sat»y 7-88 :

Ille et militiae multis largitur honorem, Semestri vatum digttos circumligat auro, Quod noD dant proceres dabit hUtrio.

*?Vm.,Paneg,, ao, Epist., 6-3i ;Dioii,68 ; le» deux Victor» ; Fronton, 7Vt>tsiême lettre sur les fériés alsin.i Historia au^u5fa,Spartianu8, rïfa^(£n<xni,- 3, 3, 4>^^<^^u* inscriptions citées par Gasaubon^ Lamp., Jlex.f 3^; Julien, Ce'sars ; Tillem., Domit.^ 34i et Trajan^ 6.

TIAJÀN. 195

Pline n'a pas été plus exact « quand il disait : « Je n'ai « pas à parler d'un tyran, mais d'un citoyen; ni d'un sei* « gneur, mais d'un père, dans le sein duquel la république « abattue s'est réfugiée... Il écarte, il repousse le gouver^ « nement royal et tout ce que produit la domination; il « tient le rang de prince, de sorte qu'il n'y ait pas de place n pour le maître ^ » Et toutefois , quelle était cette intention , qui déifia Nerva? « Tibère ouvrit le ciel à Auguste (( pour en induire le crime de majesté ; Néron à Claude « pour s'en moquer ; Titus à Vespasien , Domitien à Titus, « l'un pour paraître fils d'un dieu, l'autre frère. Toi, tu « as placé ton père adoptif dans les astres , non pour la « terreur des citoyens, non pour insulter les divinités, non « pour ton propre honneur, mais parce que tu le crois a dieu. » Niaiserie de courj, qui déguise mal l'exigence su* perbe d'un cérémonial absurde et impie. Sans l'apothéose de Nerva, on n'eût point offert des sacrifices aux statues de Trajan , on n'eût point juré par sa vie et son éternité. Aussi Martial louait Trajan du même ton de servilité que Domitien ; et Pline, comme tous les autres, en dépit de ses protestations oratoires, ne rappelait pas autrement que seigneur^ en lui écrivant ; et, s'il fallait en Bithynie régler la garde des villes, réparer les bains de Pruse, achever un aqueduc à Nicomédie , assainir une place fangeuse dans Amastris , même aux frais des habitants ; s'il était utile d'établir une corporation d'ouvriers pour éteindre les incendies, d'envoyer une escorte à un procurateur; s'il s'agissait de punir quelques esclaves trouvés parmi les recrues, ou de quelle manière traiter les gens condamnés aux travaux forcés, le proconsul, l'ami de l'empereur, se gardait bien de décider, et demandait avant tout une appro-

* Plin., Paneg., ii : « Uic regnum l'^um , qnseque afîa captivîtas gignlt , arcct ac submovet ; sedemque obtiuet principis ne sit domino iocuft. »

i9(t USTOIRB ROMAINS.

bation. D tfosait pas même, sans s'excuser, donner un diplôme de voyage à sa femme , pour qu'elle pût se servir des relais et des voitures de poste, et aller plus vite assister une parente malade.

Enfm, c'est sous Trajan que les applaudissements adulateurs du tliéàtre et du Forum passèrent dans le sénat, et que les sénateurs commencèrent d'accueillir les décrets impériaux par les acclamations rhythmées et si fastidieusement répétées, dont Y Histoire auguste fournit plusieurs exemples. Quoique Trajan eût rendu au sénat le scrutin secret, un sénateur en ayant profité pour écrire des plaisanteries sur son bulletin, tout le sénat s'émut ardemment, désavouant à grands cris une telle inconvenance, pour apaiser le prince irrité *. Au fond de cette simplicité et de celte modération du prince, le despotisme restait donc entier comme auparavant. Trajan n'en usait pas mal, il est vrai, mais il n'y voulait cerlainement pas renoncer, et sans doute il estimait plus sûr de le cacher un peu, comme Auguste.

D'ailleurs, on doit l'avouer, ce fut la moindre faute de Trajan ; l'étal des choses et l'esprit du temps ne comportaient pas mieux. Qu'y avait-il à faire de plus pour un sénat où il se rencontrait difiicilement trois opinions semblables sur la même affaire , où l'on ne connaissait plus les anciens usages ni le droit sénatorial? Cette liberté rendue toile quelle « les trouvait tous novices et inhabiles ; le plai- « sir qu'ils en éprouvaient les portait à agir avant de sa- « voir comment s'y prendre. » Pline, nommé tribun du peuple, non moins embarrassé de son personnage avec le peu d'idées républicaines qu'il avait recueillies dans ses éludes, s'était vu réduit à honorer à part soi, comme il l'entendait, sans qu'on y prit garde, cette dignité jadis si

» Plin., Panrg., 2,6, 55, 11, 75, Epiit., 10-102, 89, 3o, 34, 46, 98, 4*f 4% 3a, 3t», 38,40, 13 1, 4-3 5; ^larl., Ffiig., 10-34,71, ii-C, 12-8,9.

Page 1