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CHAPITRE LXXXVI

ANTONm. -^ HARC'AURÈLE. —DERNIÈRE PROSPÉRITÉ DB

L*BHPIRE.

L'éloge que fait Marc-Aurèle , dans ses Mémoires , de son père adoptif , Antonin, est répété par les historiens. On le représente constamment comme le prince sans modèle, le père commun de ses sujets. Sept empereurs après lui s'honorèrent de substituera leur nom celui d' Antonin ; plusieurs autres l'adoptèrent , du moins pour prénom ou pour surnom. Ce nom enfin, « si aimable au peuple et aux soldats, » sans lequel « on ne paraissait plus digne de Tempire, » devint , durant quelque temps , comme celui d'Auguste , la signification propre du titre suprême. Ce n'est pas assez : on trouva Caracalla insensé de se donner pour Hercule, puisqu'il s'appelait Antonin, car l'opinion vulgaire «estimait des Antonins plus que des dieux *. »

» Marc-Âurèle, De seipso, i-i3, G-aS; Pausan., 8; Aiir. Vict. j Spart., Cara-ca//a, 9, Cet., i , 2 ; Capitolia, Jl/acr., 3; Lampridc, Dtadum.y 6, 7, Jlex, Sev.f 10.

1IL i9

218 IflSTOUlE ROMAINE.

Si Marc-Aurèle augmenta par soq mérite ce singulier héritage de réputation supercéleste, le premier qui Ta transmise et qui Ta faite ne suppose-t-il pas en sa personne un grand et beau caractère? A regarder de près, cette gloire s'évanouit; c'est la fable des bâtons flottants. Le rhéteur Fronton, admirateur contemporain, rapetisse déjà, sans le vouloir , ce prototype de la perfection païenne. En invitant Marc-Aurèle à venir se délasser aux jeux pubhcs , il lui citait Antonin comme exemple : « Ton père , « cet homme divin pour la prudence^ la chasteté, la fruit galité, la candeur , la piété, la sainteté, a dépassé toutes « les vertus des autres princes, et pourtant il entrait dans « la palestre, amorçait Thameçonet riait aux mimes. » — « Fi ! dit Silène, quelle exactitude sur des riens! Le bon- « homme couperait un grain de cumin! » Et Julien, avec rintention indubitable d'être juste , se borne à reconnaître « sa modération , non dans les voluptés, mais dans la con- « duite des affaires*. »

Antonin, en effet, dans le détail de sa vie ou plutôt du panégyrique écrit par Capitoiin, est tout uniment ce que nous appellerions, selon notre langage moderne, un bon bourgeois sous la pourpre, menant joyeuse vie et goûtant fort terrestrement les jouissances de ce bas monde. La débonnaireté qui respirait dans toutes ses habitudes, ses actions et ses discours, comme sur son visage et jusque dans lemaintiendesahautetaille, fit toute sa vertu et sa renommée : delà le surnom de Pius. Il acquittellement l'affection de ses proches, que la plupart lui laissèrent des legs considérables, ce qui le rendit extrêmement riche. Avant d'être empereur, il vivait d'ordinaire à la campagne, en propriétaire laborieux et ménager , prêtait facilement et au moindre de-

• Fronton , t. a, lettre troisième sur les fériés tdsiniennes ; Julien, Festin Césars.

ÀNT0N15. âi9

nier. Proconsul en Asie , il y surpassa la bienveillance de son aïeul , qui avait surpassé tous les autres gouverneurs. Il avait cru pouvoir s'établir en arrivant dans la belle maison du sophiste Palémon, lequel était alors absent. Celuici, deretoui*, se fâcha avec un grand fracas et l'obligea de déloger au milieu de la nuit. Il n'en fut pas moins bien reçu à Rome par Antonin, devenu empereur, qui lui donna une habitation dans le palais, en disant : « Que personne ne le déloge! » et comme un acteur se plaignait d'avoir été chassé du théâtre par le sophiste en plein jour : a II m'a bien chassé à minuit , » répondit Antonin.

Le pouvoir ne changea pas cette douceur naturelle. En admirant un jour des colonnes de porphyre dans la maison d'Omulus , un de ses amis, il lui demandait d'où il les avait eues : « Quand tu viens chez les autres , lui dit Omulus , tt sois muet et sourd. » L'empereur reçut bonnement cette boutade; on plaisantait librement avec lui. Deux conspirations découvertes , les deux chefs périrent seuls; l'un par sentence du sénat, l'autre par une mort volontaire. Antonin ne permit pas que les recherches allassent plus loin *.

Dans son gouvernement, l'équité rehaussait encore la bienveillance : nulle influence d'amis ni d'affranchis; leur crédit n'était ni à craindre ni à vendre. Le prince administrait l'empire avec autant d'ordre que son patrimoine, toujours attentif à modérer les tributs; à réprimer les exactions, à écouter les plaintes, à retrancher les salaires inutiles : a Je ne connais rien de plus honteux et de plus « cruel , disait-il , que de laisser ronger l'État à des gens « qui ne lui rapportent rien par leur travail. » Sa vie simple et son économie lui fournissaient abondamment de quoi subvenir aux jeux , aux distributions , aux calamités

. ' Hist. auçéf Capitol., Ant.^ i, a, 3, ti f 7; Vulcat., Fie éPAviiim , n ; Dion, 70; Philosir., <9o/}/ti5/., a5.

imprévues, et de quoi dépenser en constructions utiles ou agréables, pour Rome, pour Nimes, sa patrie, et beaucoup d'autres villes. Il pourvut particulièrement à la subsistance d'un certain nombre de jeunes filles pauvres , qu'il appela ^aiwitmennc*, en l'honneur de rimï)ératrice Faustine. Il défendit de persécuter les chrétiens.

Jamais l'empire ne fut si brillant ni si tranquille; durant vingt-deux ans on n'entendit que de bien loin quelque bruit d'armes sur les frontières du Midi et du Nord; Juifs et Barbares tentèrent en vain de remuer, et les Bretons de détruire le rempart romain. Les rois el les nations de TOrient prenaient Antonin pour arbitre comme un autre Numa*. Il faut dire aussi que la vigilance d'Adrien, son système de défense, ses réformes diverses, et peut-être ses cruautés envers les grands, avaient écarté ou prévenu pour quelque temps bien des obstacles ; il était plus facile à son successeur de mettre en pratique la maxime du second Scipion : « qu'il vaut mieux conserver un citoyen que de tuer « mille ennemis. » Le caractère pacifique d' Antonin n'en est pas sans doute moins louable, et si la prospérité matérielle d'un État remplissait toute la tâche d'un gouvernement, on pourrait encore aujourd'hui accepter toute l'admiration que lui vouèrent indispensablement les rhéteurs et les philosophes, pour leur part de prospérité reçue en distinctions et en appointements*. Mais, outre que la part

* Capitol., Ant.^ de 6 à i3.

* Capitol., ^nf., II. Un historien du xviii* siècle rappelle avec uu ëpanouissement de satisfaction la sensualité des ^intiocents plaisirs au milieu desquels rame sensible à'Jntonin se peignait sur sa figure. » On a remarqué plus d'une fois les interminables oppositions des philosophes entre eux; il est juste de remarquer aussi leur constante répétition d'éloges envers leurs protecteurs de tous les temps. Je note ici seulement, en me réservant d*ex:iminer ailleurs ce double phénomène d'accord et de rcconoaissunce philoso^ phiques.

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des populations était assez peu de chose , et que ce prince prenait la sienne assez amplement , une admiration attentive est un peu déconcertée quand on le voit déifier Adrien et Faustine, aussi peu estimés, puis donner le crédit d'une impératrice à une femme vile, qui nommait un préfet du prétoire, et enfin descendre, à son tour, dans son apothéose (161) de la manière la plus vulgaire , par une indigestion, pour avoir mangé trop avidement d'un fromage des Alpes*.

Le sage du paganisme , Marc-Aurèle , bien supérieur à son père adoptif et aussi pacifique, ne jouit pas du même repos'. Une suite de calamités et de guerres infortuna toute la durée de son empire; premier signal de détresse qui annonçait, sous un des princes les plus dignes et les plus capables , une irrévocable décadence , comme le pouvoir partagé pour la première fois entre deux Augustes semblait présager déjà la division de la domination romaine.

Marc-Aurèle , chargé seul par le sénat de la direction des atîaires , s'était associé aussitôt son frère d'adoption Luc. Verus, mais avec plus de générosité que de prudence , car il n'ignorait pas ses goûts vicieux. Toutefois , l'avantage de l'âge et du talent , celui d'être gendre d' Antonin , qui lui avait uni sa fille Faustine , et l'affection du sénat, lui conservaient la principale autorité. Rome en avait grand besoin. En même temps un débordement du Tibre fit de grands ravages suivis d'une famine ; les Cattes , les Calédoniens, forcèrent les frontières, les Parthes envahirent la Syrie, après avoir passé sur le corps d'un consulaire , qui était allé étourdiment leur présenter la ba-

I Capitol., Jntf 6, 3, 8, la, i3, MarC'Aur.,, 7. * Auson., 7«fra<£ijfic7ia, 18:

Poxt Marco ttilela dalur,qiii scita Plnlonis l'ecit ail impcriuin, pâtre pio melior.

âSi HISTOIBE 10>AINI.

taille en Arménie, se fiant aux prédictions du Papblagonien Alexandre (162).

Des lieutenants suffisaient à repousser les Barbares du Nord ; la guerre des Partbes était plus formidable. Marc- Aurèle en profita pour envoyer Verus en Orient, par décision du sénat ; il voulait tirer ce prince de sa mollesse ou Téloigncr au moins des regards de Rome. Il lui donna un général habile > Avidius Cassius, connu pour sa vigueur de commandement, également terrible aux soldats et aux ennemis. Mallieur aux pillards et aux infracteurs de la discipline! ils expiraient en croix sur le lieu même du délit , ou, enchaînés par dix, il les faisait jeter à Feau. Il imagina encore un autre supplice: un poteau de quatre-vingts ou cent pieds étant dressé , on y attachait les condamnés depuis le bas jusqu'en haut, selon le degré des fautes, ensuite un grand feu s'allumait; les uns y périssaient, les autres y souffraient la torture de la fumée et la crainte de la mort. Les déserteurs avaient les mains ou les jambes coupées ; de tels coupables étaient d'un plus grand exemple, selon lui, par leur vie misérable que par leur mort. Une petite troupe d'auxiliaires ayant surpris , sans les ordres des tribuns , et taillé en pièces trois milles Sarmates sur le Danube, il mit en croix les centurions au lieu des récompenses qu'ils attendaient pour leur exploit; car ce pouvait être une embuscade, disait Cassius, et un affront pour l'empire romain. Cette rigueur excita une grande sîtdition; il s'avança demi-nu, en simple caleçon, devant les séditieux , en leur criant : (c Frappez si vous l'osez; et « à l'infraction de la discipline ajoutez ce crime. » Tout rentra dans le devoir, et il s'établit une telle discipline dans l'armée , que les Barbares avaient demandé à conclure une paix de cent ans avec Antonin*.

» Capitol., âf. jiur.^ 7,8, revus ^ 5 j Vulcatius, Fie d'Avidius^ 4. LVxacli-

Il fallait UB tel homme , comme le pensait Marc-Aurèle , « pour arracher les légions de Syrie aux bains de Daphné, « pour secouer de leur tête , de leur cou et de leur poitrine « les tresses de fleurs, n C'est donc lui qui rendit à cette armée la valeur et la victoire, de quoi Fadulateur Fronton voudrait faire honneur à Yerus.

Ce lâche empereur, à peine échappé de la ville et de son collègue, avait commencé une vie d'amusement et de débauche qu'il ne quitta plus : il se promena voluptueusement à travers la Grèce et FAsie-Mineure, et, pendant que Gassius gagnait des batailles difficiles , portait le fer et le feu dans Ctésiphon et Séleucie, il passait mollement les hivers à LaodicèB, les étés à Antioche et à Daphné , au milieu des histrions, des mimes et des prestigiateurs; son plus grand souci était de soigner sa chevelure d'un blond ardent, qu'il parsemait de poudre d'or. Ce qui n'empêcha pas Marc-Aurèle de lui envoyer pour épouse sa fille Lucille (164), de l'accueillir, au retour, comme un glorieux capitaine, de partager avec lui un triomphe, les surnoms de Parthique , Àrménique, Médique , et môme le titre de Père de la patrie.

La peste, rapportée par les troupes victorieuses, désola Rome et tout l'empire durant plusieurs années; Yerus, peu sensible aux maux publics, conserva toutes ses habitudes de guerre, changea sa maison en taverne, où il s'enivrait et jouait aux dés quand il n'était pas au cirque, et quand 11 ne courait pas les rues la nuit avec des tapageurs pour insulter les habitants. Il ne rappelait pas moins Néron par

ses profusions ; il dépensa six millions de sesterces pour

un festin; la villa qu'il se fit bâtir sur la voie Glaudienne

tude de TUlemont me semble en défaut ici ; il place mal à propos le faitd'Ayidius à la première guerre des Blarcomans, en conjeclurant, sans nulle probabilité, son retour de Syrie.

±24 HISTOIRE EOMAINE.

lui ménageait encore plus pleine licence d^orgies. Marc- Aurèle eut la patience de Ty suivre cinq jours entiers, s'adonnant continuellement à Texamen des affaires, pendant les réjouissances ou les apprêts de son frère , que cette leçon toucha fort peu. Yerus ne gardait plus le même respect pour lui qu'auparavant, affectait Tindépendance, et cette opposition de mœurs entre eux alla jusqu'à Tinimitié. On en parlait tout bas dans le public, car Mai*c-Aurèle se contentait d'en gémir en secret et feignait de tout ignorer*.

La peste et la famine continuaient leurs ravages ; le devin Alexandre faisait inscrire vainement sur les portes des maisons un vers magique qui assurait la protection d'Apollon : les morts s'enlevaient par charretées; les riches surtout succombaient. Des lois sévères devinrent indispensables contre la négligence et la violation des sépultures, et les funérailles des pauvres se firent désormais aux frais de l'État. Pour comble de malheurs, une guerre des Marcomans commençait; Marc-Aurèle eut recours à tous les sacrifices d'usage, et même aux rites étrangers. II partit ensuite ave« Verus : il était temps; une armée romaine avait péri , et les Barbares s'avançaient déjà sur Aquilée (167). La présence des deux empereurs, ou plutôt de Maro-Aurèle , repoussa le danger.

Dès que les frontières eurent été délivrées, Verus, qui n'accompagnait qu'à regret son courageux collègue dans les fatigues des Alpes et des camps , le pressa de revenir, et mourut en route, frappé d'apoplexie à ses côtés (169). On le fit dieu dans toutes les règles, rien n'y manqua; l'État gagnait à cette mort, qui débarrassait l'empereur restant de bien des difficultés.

» Capitol., Maiv-Jur, , de i à 9, Fertis^ de i à 9 ; Di on, 71 ; Mémoires de ifarc-Jiirêle , 1-4; Frouton, Princfpia historiœ. De belL Parthico , et Première lettre à fenis ; Vu'.Cit., Fied'AviiUus, 4» ^«

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Marc-Âurèle ne s*en cacha pas, et ce fut la pensée de tous ; cette gravité , cette modération , cette exactitude toujours égale, disaient assez comment il userait d'un pouvoir sans partage. Tant qu'il fut à Rome, il continua d'assister au sénat avec la même assiduité qu'auparavant , et il ne quittait jamais les séances que le consul n'eût dit : « Nous « n'avons plus rien qui vous retienne , pères conscrits. » Il n'eut plus qu'à suivre ses bonnes intentions et l'ordre fondé par Adrien ; il y ajouta quelques institutions utiles. La création d'un préteur tutélaire, espèce de ministère public, assura une protection particulière aux pupilles; la juridiction donnée aux curateurs, ou inspecteurs de la ville, sur les publicains, réprima les exactions: Védii provincial ôta définitivement le pouvoir législatif aux gouverneurs, comme Védit prrpétuel l'avait ôté aux préteurs urbains; des archivistes (tabularii) furent chargés dans chaque province de garder les actes de naissance. Quelques modifications à la loi du vingtième des héritages, en propageant naturellement le droit de cité^ devaient amener peu à peu les sujets au rang de Romains, et opérer à la fin Funité nationale de l'empire. Il tâcha par quelques règlements de réformer les mœurs; s'il eut grand soin, même absent, que le peuple eût toujours ses distributions de blé, ses largesses, et des spectacles magnifiques , il tempéra les jeux scéniques, les combats de gladiateurs, et l'on ne doit point oublier une attention d'humanité qui fit usage pour Tavenir : un funambule en représentation étant tombé , il ordonna de placer des matelas au-dessous des cordes , à quoi l'on substitua plus tard un filet tendu*.

Certes , nul empereur n'avait eu plus sincèrement en vue

* Capitol., Marc-Aurèle, de i3 à 17, 10, 11, i9-a3 27, Fer., 9, lo, 11 ; Dion, 71 ; Lucien, Pseudomantis ; Aur. Vict. ; Oros., 7-i5; Tillcinont, Murv Atirèle^ a8,

le bien public, ni médité, comme lui, les devoirs d'un lïrince. U avait sans cesse à la bouche cette maxime de Platon , « que les États seraient florissants si les philosophes « gouvernaient, ou si les gouveniants philosophaient^ » Marc-Aurèle philosopha et gouverna; sa plus grande passion fut de philosopher, et cependant Tempire ne fut pas florissant, et l'empereur ne fut lui-même qu'un gouvernant et un sage assez médiocre. Mis à huit ans par Adrien au rang des saliens, il prit à douze le costume des philosophes, le pallium ou manteau grec, et, par une rectitude beaucoup moins rare à cet âge qu'on ne le pense, il voulut appliquer la théorie, adopta la vie austère, et coucha sur le plancher; sa mère obtint à grand'peine qu'il se servit d'un lit couvert de peaux; et, quoiqu'il se plût d'abord aux exercices du pugilat, de la lutte, de la course, de la paume et de la chasse, il finit par préférer entièrement l'étude, ce qui nuisit à sa santé.

Des mains des pontifes il passa dans celles des grammairiens, des rhéteurs et des philosophes les plus célèbres, qui se disputèrent à l'envi un élève de si bonne prise. Il honora toujours ses différents maîtres et les porta dans la suite aux plus hautes dignités. Il gardait religieusement leurs portraits en or dans son lararium, et, après leur mort, il ne manquait pas de visiter leurs tombeaux, d'y répandre des fleurs et le sang des victimes.

Parmi ses précepteurs d'éloquence furent en première ligne Hérode Atticus pour le grec. Fronton pour le latin; et malgré son goût marqué pour le grec, puisqu'il écrivit en cette langue ses Méditations ou Mémoires, il distingua Fronton et l'admit à une intime amitié. Mais son estime la plus profonde resta aux philosophes. U fut d'abord péripatéticien, puis, tous ses autres maîtres étant de la secte du

» Capitol., Marc-Jurèle, 27; Cic, /i Qninttis, i-i ; Platon, Mp., 5-i8.

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Portique, et celle-ci plus en réputation à Rome, il devint définitivement stoïcien par les leçons d'Apollonius de Ghalcis, du neveu de Plutarque, Sextus, de Glaudius Maximus et de Jun. Rusticus. Ce Rusticus, sans doute issu de celui qui avait été Fami de Tacite et de Pline, qui avait excité la colère de Domitien contre toute la philosophie par Téloge publié d'Helvidius et de Thraseas, ce Romain de vieille souche, philosophe héréditaire, eut le plus grand crédit auprès de Marc-Aurèle, qui lui communiquait toutes ses affaires publiques et privées, et le saluait toujours du baiser avant les préfets du prétoire.

Marc-Aurèle fut donc formé par les hiérophantes et les stoïciens, qui eurent soin d'entretenir toute sa vie les irapressions de son enfance. « Il remerciait le ciel de n'avoir « pas été instruit par ceux qui s'attachaient moins aux « mœurs qu'au raisonnement, » et il ne s'aperçut pas qu'ils avaient forcé en lui la nature; qu'en blâmant comme indignes d'un philosophe et d'un prince ses pieuses larmes de jeune homme sur la mort de son gouverneur, ils l'amèneraient à cette insensibilité dont il se fit une fausse gloire. Ainsi imbu, nourri des cérémonies païennes et de la négation superbe des stoïciens, la plus superstitieuse des sectes sophistes, son esprit curieux et méthodique en contracta la triste rigidité. La philosophie, lui échauffant la tête, lui sécha le cœur.

En vain, après toutes les déclamations classiques, Thomas me crie emphatiquement, et Montesquieu me commande d'un ton sentencieux de fléchir le genou devant le grand homme; je reste froid et immobile; je regrette ce qu'il eût pu être plus que je n'admire ce qu'il fut. Je ne vois qu'une vertu travaillée , pédantesque, plus propre à régenter une école qu'à gouverner des hommes ; une ardeur qui se peine à s'élever dans le vide , et que les faiblesses humaines retiennent terre à terre. Cet homme, qui

!â8 HISTOIMS ROMAINE.

se donnait comme ennemi de la superstition et de la magie, n'eût bientôt plus trouve assez de bœurs blancs pour ses immolations continuelles; il croyait aux songes et y avait appris un remède contre Jes vertiges; il consultait les Chaidéens, et ne faisait point d'expédition sans emmener les devins Alexandre , Iulianus et Amouphis. Très-zélé pour les mystères grecs, peu sévère au culte infâme de Sérapis, il fut cruel pour les chrétiens, assez peu sensé pour s'en praidre à eux des terribles ébranlements de la Germanie, et versa leur sang pour regagner la protection de ses dieux K

* Capitol., Hmrt-'Aurèle , àte i à 4> i6, 19, a?, 97, j4nton, ,10; Marc-Aorëlt, Uémoire», 1-3,4, 14 > Dmm^ 7>*

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