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CHAPITRE LXXXVUL

DESPOTISME MILITAIRE. — PERTINAX, BIDIUS, SEFTIME-SÉYÈRS.

Pertinax, fils d'un marchand de bois et de charbon à ÀlbaPompeïa, fut professeur de mammaire avant de prendre la carrière des armes , sous Antonin ; il parvint au premier rang sous Marc- Aurèle. Quand on ne saurait pas qu'il pilla et fit argent de tout dans ses gouvernements, qu'il servit les intrigues de Gléander, au point de se porter délateur d'un beau-frère de Commode, Antisi. Burrus, qui périt sous le faux crime d'ambition ^ , il serait permis de douter qu'il ait conspiré, même à soixante ans passés, pour un autre que pour lui. 11 offrit, dil-on, l'empire à Pompeianus, le gendre de Marc-Aurèle, et Pompeianus n'accepta pas, tt parce qu'il voyait bien que Pertinax l'avait <i déjà pris. »

• Lampr., Comm,, 6 ; Capitol., Periin,^ i, a, 3, 9 ; Ilérod., -î ; Dion, 73.

PBRTINÀX, 2425

Le nouveau prince s'aperçut et se repentit un peu tard des extrêmes difiicultés auxquelles il s'était exposé. Il plut au sénat par quelques mesures de justice et par ses déférences ; il plut aussi au peuple , qui se lassait de la ruineuse tyrannie de Commode et s'attendait à revoir le gouvernement des Àntonins. Mais il y avait à réparer tant de mal! et Pertinax n'était peut-être ni assez habile ni assez homme de bien pour y réussir. Hérodien et Dion vantait sa sagesse, son économie et ses mœurs. Des éloges ne sont pas vrais parce qu'ils sont contemporains; ces deux historiens ont écrit plus d'une fois avec prévention , et un ancien professeur de grammaire, parvenu à l'empire , devait être bien vu par des hommes de lettres; Dion fut, d'ailleurs, nommé préteur par Pertinax. Capitolin , après un siècle , consultant avec leurs ouvrages d'autres témoignages aussi contemporains, consignant indifféremment la louange et le blâme, est plus exempt de partiahté.

On a reproché à Pertinax une grande cupidité ; on l'appelait parleur de bien , usurier ; il paraît aussi qu'en ven-r dant tout le luxe du palais , l'attirail et lé troupeau de débauche, il en garda , sans faste, toute la corruption. Quô qu'il en soit, l'armée ne reçut point la somme promise, lefei prétoriens n'en reçurent que la moitié. Laetus, mécontent, les excitait; une sédition s'éleva. Il en partit du camp trois cents en bataillon serré , qui se dirigèrent vers le palais. De mauvais présages empêchant le vieil empereur de se rendre à l'Athénée ( ou temple de Minerve ) , où il devait entendre réciter un poème, son escorte avait été congédiée : ils entrent sans opposition. Pertinax envoie son beau-père, Sulpicianus, dans le camp prétorien pour ceAr mer la sédition, et ordonne à Lœtus de se présenter aux trois cents; Lsetus se retire chez lui. Les prétoriens pénétrant toujours dans l'intérieur du palais , l'empereur s'a-^ vance , les harangue longuement : ils l'écoulent et com-

m. sr

246 HISTQIftS ftOHAINB.

moncent à s'apaiser, lorsque Tun d'eux , un Germain, ranime à son tour leur colère et porte son javelot à la poitiine de Pertinax, qui tombe percé de coups; ils mettent 8a tète au bout d'une pique, et, traversant la ville toute saisie de trouble et de crainte, retournent à leur camp.

Sulpicianus , à la vue de ce meurtre , ne pensa pliis qu^à remplacer son gendre, et promit une forte somme pour phaque soldat s'ils lui donnaient l'empire. Alors l'idée leur vint qu'ils en pouvaient tirer un plus grand profit, et quelques uns, montant sur leur rempart, crient au milieu de la foule {attirée par la frayeur et la curiosité, que l'empire sera au plus olOfrant. Cette nouvelle répandue dans la ville, le sénateur Oidius Julianus, qui n'était peut-être pas innocexxX de la sédition, osa seul tenter le marché; 11 se rend au pied du rempart et propose son prix. Une enchère s'é* tablit, les soldats rapportant de l'un en dehors à l'autre en dedans du camp les offres tour à tour croissantes de chaque compétiteur. Sulpicianus ayant poussé les siennes jusqu'à cinq miUe drachmes par tète, Didius les couvrit hardiment par la promesse de six mille deux cent cinquante , avertissant en outre les prétoriens de ne pas élire un homme qui vengerait Pertinax, et ajoutant sur les notes qu'il leur passait , l'engagement de rétablir la mémoire de Commode. L'empire lui fut adjugé; on le pria seulement de ne point faire de mal à Sulpicianus , pour avoir voulu être empereur.

Didius, admis et proclamé dans le camp , nonuna , au choix de la soldatesque, deux nouveaux préfets du prétoire, rentra dans Rome, accompagné d'une troupe nombreuse, donna un à-compte de trois mille drachmes par tète sur le prix de la vepte, et se fit reconnaître Auguste par le sénat, ceux qui l'estimaient le moins se montrant les plus empressés, parmi lesquels Dion, qui ne s'en cache pas. Le peuple le reçut autrement, le poursuivit d'injures , d'im-

DIDIUS. ti7

précations et de pierres ; il voulut , le lendemain, lui fermer le chemin du Capitole, refusant For que Didius offrait, et ne cédant qu à une charge des soldats. Au cirque , ensuite , les injures redoublèrent ; on appelait hautement au secours de la ville Péscennius Niger, gouverneur de Syrie, qu'on disait déjà élevé à Tempire K

Didius justifia complètement cette aversion; quoiqu'il eût commandé des légion^, gouverné des provinces et battu les Germains , quoiqu'il eût , en outre , la réputation d'habile jurisconsulte, nul n'était moins capable que lui de tenir le pouvoir. Son prédécesseur ne l'avait gardé que quatre-vingt-six jours, il n'y resta que soixante-cinq.

Parmi les généraux qui s'étaient élevés sous Marc-Aurèle, il s'en trouvait trois surtout dont ce prince avait distingué le mérite, Péscennius Niger, Glaudius Àlbinus et Septime Sévère, tous trois célèbres par leur vigueur de discipline , et tous trois à la tète des armées, le premier en Syrie, Tautre-en Grande-Bretagne, le troisième en lUyrie. Niger, outre son incomparable fermeté dans la conduite des troupes, entendait très-bien le gouvernement général de l'État, et donna lÀ-dessus à Marc-Aurèle et à Commode d'utiles avis, que les plus habiles des princes suivants ne manquèrent pas d'adopter. La faveur publiquement déclarée de Rome, l'estime des provinces d'Orient, et leur disposition constante à saisir toutes les espérances de domination ou d'indépendance, l'appelaient à l'empire : il prit la pourpre en grande pompe à Antioche.

Albinus avait pour lui la secrète préférence du sénat, s'il n'eût pas étié si éloigné de la capitale. Ses victoires signalées contre les Barbares du Rhin avaient donné tant de contentement à Commode , que ce prince lui offrit le titre

I Capitol., Pertiit. ; SparC, Did, Jui, , Albin,^ et PescenH.,- Dion, 73 ; Hérocl.,a.

248 IIISTOI&E ROMAINE.

de César avec le droit de donner la solde aux troupes et de porter le manteau d'écarlate, et quand il serait auprès de l'empereur, la pourpre sans or, comme Adrien l'avait réglé pour le premier Yerus ^ Albinus n'accepta pas, disant que « Commode cherchait des hommes pour périr avec lui, ou « pour les faire périr sous quelque prétexte. » Envoyé ensuite en Grande-Bretagne , comme il lui vint un faux avis de la mort de Commode, il rassembla ses soldats, et, dans une harangue, regrettant que les destins publics fussent remis aux mains d'un seul, attribuant au sénat surtout les grandes conquêtes de Rome, et rappelant enfin la condamnation de Néron par le sénat, il souhaita que le sénat reprit toute l'autorité. Cette harangue fut bientôt connue. Commode avertit ses préfets prétoriens par un rescrit de se prémunir contre cet homme , qui « niait la nécessité ft d'un chef unique dans la république, et qui, en élevant « ainsi l'autorité du sénat, demandait au sénat l'empire. » La révocation ou plutôt la perte de l'imprudent général était décidée, quand le meurtre de Commode le mit en sûreté. Il est très-vraisemblable qu'il savait la conspiration. Le sénat, de son côté, charmé de la harangue d' Albinus, témoigna hautement son inclination pour lui, et plusieurs voulaient que Pertinax l'associât à l'empire. Pertinax, loin d'y consentir, ayant trouvé le rescrit de Commode, le publia pour tourner l'opinion contre Albinus , d'où le parti républicain du sénat poussa Didius et Lsetus à renverser Pertinax.

Pendant que Didius, contrariant toutes les espérances, s'appuyait follement sur la milice prétorienne, Albinus, fidèle aux sentiments de sa harangue, attendait si le sénat se relèverait enfin. Il est difficile de conjecturer ce qu'il eût été empereur; on a négligé l'histoire de sa vie, comme

• Capitol., Mbin., t.

ÀLBINUS. 249

celle de tous les compétiteurs vaincus * ; le peu de souvenirs qui en restèrent le représentent comme un homme d'une atroce dureté envers ses soldats, sans affection pour personne , abhorrant les monstrueuses dissolutions de Néron et d'Adrien, mais très-voluptueux, quoique plus délicatement , et non moins différent de Vitellius , avec une sensualité égale, n mangeait à son déjeuner cinq cents ligues de Grèce, cent pêches de Campanie, dix melons d'Ostie , vingt livres de raisins de Lavicum , cent becfigues et quatre centaines d'huîtres *.

Septime Sévère, qui était Tami de tous deux, quoiqu'il les ait fort décriés après leur chute ', s'était illustré dans les charges de l'État ; il avait reçu une instruction plus complète; d'abord nommé avocat du use par Marc-Aurèle, il entra bientôt dans l'administration. Il y mérita l'affection des Gaulois par siX dignité et son désintéressement. U Il fut toujours simple dans son extérieur, sobre dans sa nourriture , excepté sur le vin ; les excès d'une jeunesse déréglée ne ralentirent point son ambition. Il interrogeait avidement tous les genres de présages et de divinations sur sa grandeur future; lui-même fit une étude sérieuse de l'astrologie ; il épousa Julia Domna, qu'il envoya chercher de la Gaule à Émèse , uniquement parce que l'horoscope de cette Syrienne promettait qu'elle aurait un roi pour époux. Accusé sous Commode d'avoir consulté les ChaK déens en Sicile sur ses espérances à l'empire , il échappaheureusement à ce danger, et il alla bientôt commander l'armée du Danube. Cependant Commode s'en défiait toi^jours , n'ignorant pas que Sévère parlait mal de- lui aux

• Spart., AïjT^r, I.

• Spart., Did,, 49, Pescenn, Nig.t i, 3, 4; Capitol., Albin,, 6, 10, i3 ,

2 Capitol., Alb., 10 ; Spart., Xûj-, 5.

^SO mSTOIBS EOMAIlfl.

soldats, et qu'il se préparait à monter <iau poste impérial. » Il était temps pour Sévère que le tyran pérît. Quand il apprit le meurtre de Pertinax, il annonça d'abord l'intention de le venger, et ne tarda pas à se faire proclamer empereur à Carnunte ou à Sabaria par ses soldats S en leur promettant à peu près le double du doruUivim de Didius.

Il les mit aussitôt en marche pour Rome , après avoir pris la précaution d*écrire à Albinus en lui donnant le titre de César. Didius se troubla de cette rivalité imprévue et voisine, fit déclarer Sévère ennemi public, et envoya des assassins contre lui, copime peu auparavant contre Niger, pendant que le sénat , qui ne s'oubliait pas, députait plusieurs consulaires pour essayer de ramener les troupes au devoir. Le méprisable empereur voulait fortifier la ville et préparer les prétoriens à la résistance par les exercices militaires ; mais ces soldats efféminés n'allaient qu'^ contre^îoeur, payaient des mercenaires pour travailler à leur place « et le peuple se moquait de lui. Quand il sut son rival parvenu àRavenne, les députés gagnés, il fit tuer Lœtus et Marcia , qui lui étaient suspects , pria le sénat d'employer l'intercession des vestales et des ministres de la religion, ensuite associa Sévère à l'empire, et, celui-ci dédaignant le partage , il eut recours à la magie pour adoucir le peuple et les légions par des enchantements : tout cela n'arrêtant ni la marche ni l'effet des lettres de l'ennemi, il se vit piéprisé de tout le monde, condamné par le sénat, et implora vainement quelque pitié : <& Quel mal ai-je donc fait? » dit-il au soldat chargé de le tuer, et il eut la tôte tranchée.

Comme on croyait avoir ainsi obtenu grâce de Sévère ,

* Capitol., ^/&tn., a ; spart.. Sept. Sévère, 19, a, 3, 4* Ponr la tniCe, voy. également les vies de Niser^étAlhinus etdeSévèret par Capitolinct Sparlieo , dans {'Histoire atigustef Dion , 73, 74t 7^ ; Hérod., 2 ; Aur. Vict. ; Eutr. ; TUlemont.

PESCENNIUS ISIGER. 251

bn se précipita au-devant de lui à Interamna ; les prétoriens mandés se présentèrent sans armes hors des murs de Rome : il les fit entourer de ses troupes, leur reprocha en colère le meurtre de Pertinax , les cassa , et leur défendit de paraître en deçà de cent milles de la ville. Il y entra ensuite en vainqueur; du moins ses soldats se logèrent dans les temples, les portiques et les édifices publics, pillant et menaçant. Le lendemain, pendant qu'il haranguait les pères conscrits, ces farouches légions réclamèrent séditieusement du sénat , à l'exemple de celles qui avaient conduit Octave à Rome , la même somme de deux mille cinq cents deniers par tête. Sévère, assez surpris lui-même, ue put les apaiser qu'en leur accordant aussitôt le dixième. Comme il avait hâte de se tourner contre Niger, dont il avait déjà intercepté les édits et retenu les enfants pour otage, il régla promptement les affaires les plus urgentes, assura les approvisionnements, fit passer des troupes en Afrique, de peur que Niger ne s'en emparât par l'Egypte et la Libye, pour affamer l'Italie; il forma de l'élite de son armée une nouvelle garde prétorienne , quatre fois aussi nombreuse que la première , et encore plus redoutable par sa composition, que devait entretenir un recrutement semblable. Au bout de trente jours, il partit, sans avoir rien déclaré de ses intentions à l'égard de Niger; son expédition fut retardée par une maladie assez sérieuse pour qu'il songeât à qui il laisserait l'empire; ses fils étant trop jeunes , son choix s'arrêta sur les deux hommes qu'il a le plus décriés après sa victoire, Niger et Albinus, ne voyant plus que leur mérite quand tout intérêt propre semblait lui échapper*; la haine lui revint avec la santé, et bientôt (193) la guerre commença en Orient.

Niger, selon Hérodien et Dion, fut pris au dépourvu ^ flatté

' Spart, Nig.f 4; Capitol, jélbin., 3.

252 HISTOIRE ROMÀIIfE.

par les acclamations des provinces, qui rappelèrent Alexandre, et par les fêtes d'Antioche, il négligea ses moyens de succès. Les deux historiens , cependant, montrent euxmêmes* par leur récit Thabileté et la vigueur de sa défense. Ce furent en effet des fautes de ne pas s'attendre à une concurrence, de ne pas se diriger dès le premier moment sur rilalie, et plus encore, d'avoir trop favorablement présumé de Sévère. Toutefois, malgré sa surprise de le savoir maitre de Rome et marchant sur l'Orient, il se trouva assez bien en mesure ; les troupes de son rival furent battues à Perinthe, et s'il ne l'arrêta pas parles fortifications de Byzance, il l'obligea d'y laisser une armée pour en faire le siège , qui dura trois ans. Il lui proposa alors de partager le pouvoir, et n'eut d'autre réponse qu'une. promesse de sécurité dans l'abdication et l'exil. Sa première armée battue àCyzique (194), une seconde défaite à -Nicée ne suffit pas, et le vainqueur rencontra dans les défilés fortifiés du Taurus de plus grands obstacles, qui paraissaient insurmontables, si des torrents subits de pluie et de neige n'eussent renversé les retranchements et ouvert la Cilicie. Une troisième bataille fut encore nécessaire à Issus, et la plus rude. L'ardeur des Orientaux , rassemblés à la Jiâte par Niger pour ce dernier effort , emportait déjà la victoire, lorsqu'un orage, s'élevant du côté de la mer et leur dardant les éclairs au visage, rompit leur charge vigoureuse. Niger, après avoir regagné Antioche, fut pris et tué en cherchant à fuir chez les Parthes (193).

Niger, dans l'âge mûr, s'était corrigé des vices* qui s'emparaient alors de chaque génération naissante. Quand un rhéteur voulut complimenter son élévation par un panéj^yrique : « Écris, lui répondit-il, l'éloge de Marius et

* Uerodien est souvent irèa-incxact, particuiièrcmentdanslaTiede Sëvcre ; il a des préventions comme Dion, et ces deux hommes ne s'accordent pas entre eux sur les événements de leur temps.

* Spart., Nig.f 6.

PESCENNILS NIGER. 2^5

« dWnnibal, et dis ce qu'a fait un chef habile , pour que « nous rimitions. Louer des vivants, c'est une dérision, « surtout des empereurs dont on espère, qu'on redoute, et « qui peuvent tuer. » Il n'exigeait rien des soldats qu'il ne pratiquât le premier, jusqu'à porter autant qu'eux en marche ; impitoyable aux pillards, il en eût fait tomber dix un jour sous la hache , pour avoir mangé un poulet volé par l'un d'eux, si toute Tannée n'eût intercédé en leur faveur au point qu'une sédition fut près d'éclater. Il condamna du moins les dix coupables à restituer chacun la valeur du vol, à ne point allumer du feu ni rien manger de chaud pendant toute la campagne , et il commit des spéculateurs pour y veiller. Il ne permettait pas aux soldats d'avoir ni or ni argent dans leurs ceintures en temps de guerre; il voulait que toutes ces sommes fussent confiées en dépôt public pour revenir aux enfants, aux femmes ou aux autres héritiers , en cas d'accidents et de revers. On conçoit qu'un tel homme fût aimé des provinces, qui soutinrent sa cause avec zèle, mais non des troupes. On lui rendit justice après sa mort ; tout ce qui avait le plus contribué à sa perte fut donné pour exemple. Il demeura constant que s'il eût gardé ou partagé le pouvoir, il eût réformé bien des abus que Sévère ne put ou ne voulut pas réformer. Un siècle après on visitait encore à Rome son ancienne maison, où était sa statue avec une inscription très-élogieuse en vers. On avait conseillé à Sévère d'effacer ce témoignage ; il refusa en disant: a S'il a été tel, on saura qui nous avons « vaincu; sinon, laissons-le croire toujours; oui, qu'on le « croie, car il a été tel * ! »

Sévère n'en poursuivit pas moins cruellement tous les partisans de son malheureux rival; il se vengea aussi par quelques expéditions des peuples qui l'avaient soutenu, et,

. ' spart., ^Vi'^r, lie 6 H i-j.

quoiqu'il eût d'abord traité honorablement les enfants cl répouse de Niger, il les fit mourir quand il eut à combattre Albinus. Il resta encore une année en Orient à établir son autorité, et Byzance céda (196) aux dernières horreurs de la &mine. Cette ville, la plus riche et la plus populeuse de laThrace, n'eût pu être domptée autrement, avec ses murs et ses tours merveilleusement bâtis, unis comme une seule pièce, et les talents d'un de ses citoyens , l'ingénieur Priscus. Sévère, n'écoutant que son ressentiment, expédia l'ordre de tout détruire, sans prendre garde qu'il ruinait le plus fort rempart de Tempire contre les Barbares de l'Asie.

n ne revint en Italie que pour aller contre Albinus; en lui annonçant par la lettre la plus affectueuse la moit de Niger, il avait chargé ses envoyés de le poignarder dans un entretien secret. Albinus s'en défia, leur en arracha l'aveu, et, sollicité par le sénat, passa en Gaule avec le titre d'Auguste. Il battit les généraux opposés; les succès varièrent jusqu'à l'arrivée de Sévère. Alors se livra, près de Lyon, une bataille qui décida de la fortune d' Albinus. L'empereur envoya la tête du vaincu au sénat avee une lettre menaçante : il n'épargna plus personne (497). Il reparut dans Rome, la fureur et l'insulte à la bouche, au milieu des démonstrations de joie dont on s'efforçait de l'accueillir. Il loua en plein sénat les prudentes proscriptions de Marius, de Sylla, d'Auguste, blâma la modération de César, déifia Commode, « qui n'avait déplu qu'aux infâmes , rt et vanta . sa propre clémence quand il terrifiait tout. Le moindre soupçon coûtait la vie. Il s'acharna sur les sénateurs et les riches ; d'innombrables têtes tombèrent dans les provinces comme à Rome, et les confiscations lui assurèrent d'immenses trésors.

Une fois débarrassé de ses rivaux, il entreprit une guerre contre les Parthes, qui avaient favorisé Niger ou profité des

8BPTIME SÉVfilkE. Wi

troubles de l'empire; il n'éprouva de résistance que devant les murs de Gtésiphon qu'il prit d'assaut , et livra au pillage (198). L'expédition se borna là; il n'était pas sûr de se hasarder plus loin, ni même de vouloir garder cette conquête, et vraisemblablement un traité la rendit à Vologèse. Il échoua au retour, comme Trajan, contre les Arabes d'Atra , dont il fit deux fois le siège inutilement; ensuite il parcourut la Syrie et l'Egypte, avec un grand empressement d'honorer le dieu Sérapis. Sa superstition , plus ardente que celle de Vespasien, renouvela (202) une persécution générale contre le christianisme. Les éloquentes apologies de Tertulhen et de Minulius Félix parurent alors *.

Les malheureux partisans de Niger étaient toujours impitoyablement poursuivis. Quelques tentatives contre les jours de Sévère en Syrie purent motiver ces retours de vengeance, mais la cupidité de son ministre Plautien, qui s'enrichissait des condamnations, y avait la plus grande part. Cet homme, aussi bas de caractère que d'origine, né en Afrique, comme l'empereur, avait acquis auprès de lui une ttîlle faveur, qu'il l'effaçait par son opulence et par sa tyrannie. A la fois sénateur et préfet prétorien, deux dignités jusqu'alors séparées , il exerçait en second l'autorité impériale; pour comble d'honneur, il devint, après ce voyage, beau-père du jeune César, Bassien Antonin. Les noces se firent à Rome (205) ; il entoura la nouvelle épouse d'un faste oriental, « qui eût suffi à doter cinquante reines. » Déjà il traitait l'impératrice avec mépris, il alla bientôt jusqu'à mettre à la torture des femmes de la cour, pour avoir des révélations contre elle; et Julia Domna, dont les mœurs étaient fort déréglées, afin de se défendre en rappelant l'opinion, rassembla autour d'elle des littérateurs et

« spart., Sev., 16, 17 ; Dion, 75 ; Tlôrod., 3.

2S6 HlfiTOIRB ROMAmi.

des sophistes , qui ne manquèrent pas de payer sa protection en louanges. Le ministre ne perdait rien de son crédit. On disait devant Tempereur « que le ciel tomberait » avant qu'il fît aucun mal à Plautien. Le jeune César ne supporta pas plus longtemps une ambition si insolente et si dangereuse; il détestait le père et la fille, et, quelques mois après son mariage , il accusa lui-même Plautien comme conspi- . rateur , se jeta aussitôt sur lui et le fit tuer en présence de Sévère , qui n'en témoigna ni mécontentement ni surprise. Le coup n'était-il pas concerté, et Sévère convaincu enfin de la trahison*?

La préfecture prétorienne passa à un homme d'un vrai mérite, qu'on s'étonne de n'avoir pas vu parvenir plus tôt. C'était Papinien, ancien condisciple de Sévère, et avocat du fisc après lui. L'État se ressentit d'une si utile coopération. Les magistrats furent choisis avec un très-grand soin, et envoyés ordinairement chacun dans la province où il avait été assesseur, selon la maxime de Niger. Plusieurs lois tendirent à corriger les moeurs; les moindres malversations se voyaient rigoureusement punies. Le prince n'accordait ni distinction ni influence à ses affranchis, admettait à sa familiarité les savants et les philosophes, rendait personnellement la justice, avec une égale attention pour les plaidoiries et pour les avis des sénateurs qui l'assistaient. Il ménagea si bien les revenus publics, qu'après avoir satisfait grandement aux distributions et aux jeux, après avoir dépensé des sommes considérables en édifices construits ou réparés, il laissa en mourant Rome approvi-

* spart., .fev., i4i i5» i8;DioD, 7$, 76; VhWostr.f JpoIL, i-St^opli., 56; Dion, 76, ne croit pas à la conspiration de Plautien ; llérodien , 3, n'en doute pas; SparticD, Sev. , 14» qui attribue sa mort à Sévère, parle d'une première disgrâce en Orient, après laquelle une réconciliation amena une plus grande foveuret le mariage de Plautilla avec Caracalla; Ammien Marcellin, a^-a, rappelle qu'un centurion, en Syrie, poussé par Plautien , eût tué Sévère dans son lit, si Caracalla ne fAt venu an secoure.

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