SEPTIME SÉVÈRE
sionnée de blé pour sept années, à soixante-quinze mille boisseaux par jour, et d'huile pour cinq ans.
Les provinces n'éprouvèrent pas moins sa munificence, soit en constructions, soit en remises de tribut arriéré. Il semble même qu'il ait commencé à relever Byzance. Il n'oublia pas surtout sa patrie, Leptis et Gartbage. fiien loin de négliger la discipline, il écrivait au gouverneur de la Gaule : « U est misérable que nous ne puissions imiter la a règle militaire de celui que nous avons vaincu... Tant « que tu craindras le soldat, tu n'en seras pas craint. Mais « apprends de Niger que le soldat ne craint pas, à moins « que les tribuns et les généraux ne soient intègres. » On lui a cependant reproché d'avoir mis le relâchement dans l'armée, en permettant aux soldats de se marier, de se donner quelque luxe, en augmentant la paie, et en révélant trop clairement leur force par celte parole, a qu'il fallait a bien traiter les soldats et peu s'inquiéter du reste. » Ces observations cçntraires ne s'excluent pas. Comme il n'acquit l'empire que par les soldats, ce lui fut une nécessité de les flatter, surtout dans les commencements, et comme il y a toujours danger de perdre par la force ce qu'on ne tient que de la force, il dut également chercher à les maîtriser, en ramenant peu à peu au devoir du moins les légions ^ D'ailleurs, si la soldatesque ne respecte pas toujours le pouvoir qu'elle a fait, jamais elle n'estime ni ne soutient le chef qui n'en sait pas user.
Septime Sévère en usa pleinement. Ce qu'il céda aux troupes, ce ne fut pas faiblesse; ce qu'il s'occupa du bien général, ce ne fut pas douceur ni même politique, comme chez Auguste. Il voulait mettre l'ordre partout pour être mieux obéi. Dans son entoce, son unique divertisse-
» Gipitol., Jlb.f 3; Spart ,.Vi<^., 3, Canical/a, i, 8,6<;(/.,93; D'on,7G, 77, 78 ; Aur. Viot. ; Tillcm., Sé>., 1 !*.
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2M niSTomi rosairi.
ment était de jouer au juge : une troupe d^ftutres eniants portant les faisceaux et leshacbes devant lui, puis se rangeant à Fentour, il siégeait et jugeait. Lorsque aux premiers temps de sa carrière politique il parut à Leptis, sa ville natale, comme lieutenant du proconsul, un de ses anciens compagnons , peut-être un de ceux qui avaient eu le rôle de licteur dans ses jeux, venant à lui et Tembrassant, il le ût fustiger par ses licteurs, pendant que son crieur répétait Favertissement antique : « qu'un homme plébéien « ne se permette pas d'embrasser témérairement un lieu- « tenant du peuple romain, v D'où il fut décidé qu'à l'avenir, les lieutenants iraient en voiture et non plus à pied *.
Ce parvenu de province , citoyen de deux ou trois générations, prenait certainement moins à cœur la dignité romaine que son élévation personnelle. Il était né despote, et il comoianda l'État comme une armée ; ce fut le despotisme militaire agissant ouvertement , équitable pour les petits par haine pour les grands , les nivelant tous sous ses lois pour effacer toute prééminence devant lui. Et il est remarquable que le jurisconsulte estimé le plus habile de tous les temps, Papinien, « l'asyle du droit, le trésor de la doctrine légale , » ait prêté à cette domination l'appui de sa science et de son dévouement. Papinien appliqua le droit civil au gouveniement, laissa pour continuer son ouvrage des légistes, hommes d'État, exercés sous ses yeux, comme Paulus et Ulpien , qui furent d'abord l'un , chef de la mémoire, l'autre des requêtes, pour devenir plus tard préfets du prétoire à leur tour '. Ainsi s'acheva l'alHance
* Spart., Sev.f i, a ; Tac, ^nre., i5-9r ; Vologèse avait demandé à Corbulou pour l'entrevue de Tiridate : u Ne quam imagioem servitii Tirîdattf» perferret, non ferrum traderct^ aut complexu provinvias obtinentiwii arceretur, foribusve eorum adsisieret. »
* Spart., Sev., ai, Ni$; 7 ; TUlem., Sév,fZo,
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intime de la jurisprudence et du pouvoir absolu , et la jurisprudence n'hésita pas à ériger le pouvoir absolu en principe. C'est que le despotisme , faisant la place nette aux légistes, leur donnait mieux le moyen de procéder en formes, d'équarrir et de tabler à Taise leurs légalités. Ce sera constamment l'esprit des légistes ; ils travailleront sans re* lâche, pendant des siècles, au profit du pouvoir, jusqu'à ce qu'ils se croient assez forts pour se redresser en pédagogues et entreprendre de le régenter.
Le gouvernement de Sévère fut donc au fond toujours le même ; les dernières années se passèrent dans une tranquillité de crainte ; même nullité publique du sénat, même tyrannie du maître. « Il est sans quartier, dit Silène , et «n'entend pas raillerie; je ne m'y joue pas ^ » Après la première proscription de quarante-une familles sénatott riales, la vengeance et la déûance continuèrent les meurtres en détail. La nourrice du sénateur Apronien ayant vu en songe qu'il régnerait, le malheureux fut accusé d'avoir consulté un devin à ce sujet , et il perdit la vie. Dans son jugement, un témoin déposa qu'un sénateur chauve avait écouté la réponse du devin; tous les chauves tremblèrent, les autres portaient la main à la tète comme pour attester qu'ils avaient des cheveux. Le témoin, sur un signe de l'un d'eux , déclara reconnaître Baebius Marcellinus, qu'on emmena aussitôt pour le décapiter , sans même attendre l'assentiment de l'empereur (206), car on n'en doutait pas. Cet empereur et ce sénat étaient dignes l'un de l'autre, et le sénateur Dion Cassius, qui rapporte ces cruautés, pour l'exactitude des faits, fort dénaturés par les commentaires du prince, ne s'en montre pas moins son admirateur*.
Le peuple, qui n'y perdait rien à Rome et dans les pro-
» Julien, Césars.
« Dion, 76; Casaub., sur Spart., Scv.^ 3
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Tiuces, et qui jouit toujours de la punition des pillards et de Foppression des grands , prit en affection Septime Sévère. On rappelait le Marius et le Sylla punique. On ne pensait pas si bien dire. Pour la première fois, par sa permission, lé nom de Carthage reparaissait sur les monnaies frappées, en mémoire de ses bienfaits, par la Carthage nouvelle ; le meurtrier de Taristocratie romaine semblait venger Annibal et Tancienne rivale de Rome; il était « un dieu pour les Africains ^ »
Comme presque tous les hommes qui ont exercé une puissance extraordinaire, il en sentit amèrement le vide, et finit dans Taffliction , au milieu de la gloire guerrière. Les Calédoniens bravant ses lieutenants, il alla lui-même en Grande-Bretagne (208) , pénétra jusqu'à Textrémité de nie , et , comme ces Barbares se gardaient bien de lui livrer bataille, toujours cachés dans leurs forêts, leurs marais et leurs montagnes , d'où ils s'élançaient en rapides escarmouches , il ne put avancer qu'en frayant et assurant continuellement sa marche à force de travaux. Si l'on s'en rapportait aux poésies d'Ossian, ce serait là. cette lutte d'indépendance qu'auraient animée les chants de ce Tyrtée du Nord et les exploits du héros Fingal. Toutefois, l'imagination de Macpherson n'a pas tout inventé ; les fantastiques récits du prétendu barde reposent , sans doute , sur les vieilles traditions de l'Ecosse , et une si vaiUante résistance à la conquête romaine a dû empreindre sur le pays quelques glorieux souvenirs. Sévère, en effet, y perdit cinquante mille hommes avant que les Calédoniens consentissent à lui céder une partie de leur territoire (210). Il éleva alors un nouveau rempart de démarcation, vraisem-
I spart., 3r/<7M 6 ; Tillcm., Sev.f i8 ; RayaouarJ, Hist. du droit municipal^ «-3; Spart., àiév.f i3.
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blablement sur la même ligne qu' Agricola , dont il reprenait rancienne limite ^
Il avait constamment dirigé cette expédition en litière, à cause de la goutte qui ne lui laissait plus de repos; à peine retourné à Ëboracum (York), il tomba plus gravement malade : un chagrin tout récent en était la cause. Pendant qu'il s'était porté à cheval vers les Barbares pour conclure le traité , on dit que Bassien avait tiré subitement répée derrière lui et allait le frapper, lorsque, au cri d'horreur de sa suite. Sévère se retourna. Le coup était manqué, mais le misérable père en avait trop vu ; la négociation terminée, il se mit au lit, manda son fils, et l'avertit, en présence de Papinien, qu'il lui était loisible maintenant de commettre son parricide en secret, moins honteusement qu'aux yeux de tous. Il paraît du moins certain que Bassien voulait gagner l'armée et s'emparer du pouvoir, à l'exclusion de son jeune frère Géta.
Sur la nouvelle de la maladie de l'empereur, les Calédoniens avaient rompu la paix ; Sévère irrité ordonne que la guerre recommence et ne finisse que par l'extermination des peuplades. Ce fut l'occasion d'une sédition , oîi l'on proclama Bassien Auguste. Aussitôt, le vieil empereur se fait porter sur son tribunal , cite tous les auteurs du tumulte , prononce la mort de tous, excepté de son fils; tous se prosternent pour lui demander grâce : « Enfin, vous com- « prenez, dit-il, que c'est la tête qui commande, et non pas « les pieds. » Il délibéra môme s'il ne ferait pas périr Bvissien; il ne put s'y résoudre, si près lui-même de quit'er la vie, qui ne lui offrait plus que mortels ennuis. 11 l'avoua par ces mots : « J'ai été tout, et rien ne sert. » Puis, jetant un dernier regard sur le passé, comme pour chercher où se
• Dion, 76; n^rod. , 3; Spitrt. , <fet>., i8j Oros.^ 7-17 j Bèdc , Hht,t 1-5; Tillcm., iS^crV., 34, et note «8,
âCi HISTOnS EOHAINB.
reposer un moment, il retomba malgré lui sur ses tristes pensées en disant : « Tai reçu Tempire en troubles , je le tt laisse pacifié jusque dans la Bretagne; vieux et sans A mouvement , je laisse à mes Antonins un empire staa ble s'ils sont bons, faible s'ils sont mauvais. » Il donna pour mot d'ordre : Travaillons (241); ce fut sa dernière parole*.
* Hérod., 3 ; Dion, 76 ; Aur. Vict. ; Spart., Sev., 18, a3.