‹ Histoire romaineChapitre 38 sur 107 · HÉLIOGABALE · texte numérisé non relu

HÉLIOGABALE

Septime Sévère laissait deux fils : Bassien , né d'une première femme, et Géta, né de Julia Domna*; le nom d'Antonin , qu'il leur avait fait prendre également comme un heureux présage, ne fut d'aucun secours pour eux ni pour l'État. Leur première enfance, cependant, promettait beaucoup. Bassien pleurait ou détournait les yeux quand il voyait des condamnés exposés aux bêtes , et une sensibilité si peu ordinaire charmait ce môme peuple, si avide d'un tel spectacle. A l'âge de sept ans, ayant su que le compagnon de ses joux, le fils de sa nourrice, qui était chrétienne , avait été rudement battu en haine de cette re-

> Spartien le dit expressément à plusieurs reprises, dans Sev.y 19, Caracal.^ 3, 10, Géta^ 7; il indique même clairement qu'on appelait Julia mère de Giiracalla par une convenance d'usage qu'on a dû suivre sur les médailles, comme Dion et Hërodien dans leur téc'it. Tillcmont, qui ny a pas pris çardc. s'est enfoncé à ce sujet {Séu., note 6) dans de grandes difficultés qui n'en valent guère la peine.

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ligion, il s'cnindigna lellerneiit, que , pendant longtemps, il ne regarda ni son pcro, ni le père de l'enfant , ni ceux qui avaient donné lc.> coups. Mais les idées de grandeur que Sévère, empereur, lui inspira, le faste, les flatteries et les plaisirs de la cour , corrompirent ce naturel. Il devint plus fier que son père, et on Tcntendit plus d'une fois louer Tibère et Sylla.

Son frère, au contraire, qu'il affectait de dédaigner, qui n'avait pour lui que sa beauté , qui n'aimait que la parure, l'argent et la bonne rhcre , gagna peu à peu l'affection publique. Si le jeune Géta se corrigea peu de ces défauts, do moins il changea son humeur diiïicile et dure. Lorsque leur père, vainqueur, ne songeant qu'à écraser toute opposition , leur disait : « Je vous ôte des ennemis , » Bassien voulait qu'on tuât les familles entières ; mais Géta , demandant combien il y avait de gens à proscrire , répondit : c< N'ont-ils point de parents, n'ont- ils point de proches? « Il y aura donc dans la ville bien plus de tristesse que de « joie par notre victoire. » Il eût fléchi Sévère , sans les instances cnielles de Plautien et de Bassien; et comme celuici , en soutenant son avis, affirmait, moitié en riant, moitié sérieusement , qu'il fallait sacrifier les enfants avec les pères, Géta lui dit: «Toi qui n'épargnes personne, ta peux « même tuer un frère. » Il prédisait sans le savoir *.

Dès leur plus jeune âge, jusque dans leurs amusements , s'était fait remarquer entre eux une rivalité funeste, que les passions et les flatteurs développèrent en violente inimitié ; de là deux partis toujours en présence au palais , aux jeux publics et enfin dans l'armée, car leur père avait espéré vainement , en les éloignant des plaisirs de Rome , apaiser ces dissensions. Bassien, plus emporté, avait même déjà tenté d'ôter la vie à son frère en Bretagne; après

» Sparl., Carac, 1,2, oV^, de t k \»

CARACALLA ET GETA. âCo

la mort de Sévère, qu'il liàla peut-être par le poison, il sollicita les troupes pour êlie seul empereur. 11 n'y put réussir, fit la paix avec les Calédoniens en renonçant au territoire conquis, et avec Géta , en l'admettant au pouvoir impérial , mais non moins résolu de se défaire de lui. Ils retournèrent en même temps à Rome, toujours séparés et sur leurs gardes. Us prirent chacun une moitié du palais , et ils auraient également divisé l'empire , sans les prières et les larmes de Julia.

Cette division , à laquelle s'opposait alors l'opinion publique , eût amené une guerre civile , mais elle eût pu sauver Géta. Julia compta trop sur son influence, et Bassien, après plusieurs tentatives secrètes contre son frère, ayant proposé une entrevue de réconciliation, elle vit des satellites apostés se jeter sur son malheureux fils et le tuer dans ses bras (212). Bassien aussitôt sort du palais, en criant comme s'il se sauvait d'un grand péril , court au camp prétorien , et , se prosternant aux pieds des enseignes , remercie les dieux. Puis, par un discours ambigu, soutenu d'une augmentation de paie et d'une gratification de deux raille cinq cents deniers pour chacun , il apprit aux soldats qu'il était seul empereur. Il lui fut moins facile de gagner les troupes d'Albe, qui lui refusèrent longtemps l'entrée de leur camp , et ne cédèrent qu'à force d'argent.

Le lendemain, il vint au sénat avec toutes les cohortes , les sénateurs siégeant entre deux rangs de satellites; il se plaignit des eml)ûches de son frère , et annonça le rappel de tous les bannis. On lui conseilla de déifier Géta, pour adoucir davantage les esprits : « Qu'il soit divin , dit-il , « pourvu qu'il ne soit point vivant. » En rentrant au palais, il surprit les femmes de Julia et Julia elle-même pleurant ; il fut tenté de les faire tuer toutes. Il voulut que Papinien lui composât une apologie pour la réciter publiquement; sur sa réponse « qu'il n'était pas si facile d'excuser m. âô

« un parricide que de le commettre , » la mort du courageux ministre fut décidée; sa tôte tomba sous la bâche, «li « eût fallu exécuter mon ordre avec une épée , y^ dit tranquillement Bassiai.

Dès oe moment le fratricide ne connut plus qne le remords et le crime; toute passion en lui fut atroce. Il commença par proscrire en détail tous ceux qui avaient tenu à Géta de quelque manière , par zèle , par protection ou par dépendance; le nombre en alla jusqu'à vingt mille. Quelquefois il n'épargnait pas davantage ceux qui avaient éîé ennemis du jeune prince. Il pleurait souvent sa mort ; il pleurait au seul nom de Géta , à la vue de ses images, et personne ne pouvait plus , sans péril de la vie , écrire on prononcer ce nom. Vainement il détruisit les monnaies et les inscriptions qui en étaient chargées , vainement il multiplia les offrandes , les sacrifices aux dieux et les évocations magiques , pour détourner le tourment de ce souvenir : il se voyait dans ses songes poursuivi par Géta et Sévère, qui le menaçaient le glaive à la main. Et, loin de s'adoucir par ces terreurs , il ne respirait que l'outrage , le meurtre et la débauche. Il avait l'horoscope de tous les nobles, pour connaître et punir d'avance tous ses ennemis, sans compter l'espionnage plus étendu que jamais des spéculateurs et des frumentaires. Il en vint jusqu'à se complaire et se vanter d'avoir été appelé par un oracle la béte féroce d*Ausonie *. Ce qui révolte davantage encore, c'est l'incestueuse beauté de Julia , captant pour une belle-mère le litre d'épouse , et non-seulement échappant ainsi par l'infamie à une mort inévitable , mais obtenant même une plus grande influence qu'elle n'en avait jamais eu , car elle partagea constamment tous les honneurs impériaux ,

• Dion, 77,78; Hcrod., 3j Spart., Car., 2, 3, 8, 4 : «Sil divus, dum non sic vivus ; »> Ce<., 6, a, 7, 3.

CARÀCALLA. 267

et eUe répondait habituellement pour Tempereur aux lettres et aux requêtes *.

La protection que trouvèrent en elle les gens de lettres pour le soin qu'ils prenaient de sa réputation , ne marque pas moins son pouvoir, car Bassien les haïssait : a Ni toi, « ni nul autre, dit-il au sophiste Philiscus, vous ne serez « exemptés de rien ; pour quelques méchantes déclama- (c tions, le nombre des contribuables ne sera pas diminué ; » et néanmoins il cédait quelquefois. Mais point de grâce pour les sénateurs et les riches; peu content de les ruiner par des exactions de tout genre , il mandait souvent les pères conscrits de grand matin , pour les laisser durant plusieurs heures ou même une journée entière dans un vestibule à la risée de ses gardes , qui se gorgeaient de viandes et ae vins envoyés de sa table. Il ne ménageait que le peuple et les soldats. Quoique , pour un cocher moqué qui lui plaisait , il eût ordonné une fois dans le cirque un raa&sacre de tous les railleurs, ce que les satellites exécutèrent en tuant au hasard tous ceux qui n'avaient pas d'argent pour se racheter, il sut cependant se concilier la multitude par ses jeux, ses largesses , et surtout par une distribution générale de caracalles, ou casaques de la Gaule. Ce vêtement passa dans Fusage commun , au point de devenir, par la suite, Fhabit particulier des ascètes et des cénobites chrétiens. Cela s'appela longtemps une antoninienne, tandis que la première dénomination resta en

' spart., Carac., lo : « Matrem enim (non aliodicenda erat nomine) duxit nxorem, ad parrictdium junxit incestum; siquidem eam matriraonio socia'vit, cujas filium nnper occiderat. » Ce fait, que de petites difficultés de chronologie ne détruisent pas, contredit très-nettement l'opinion généralement adoptée; outre que, sans cela, il serait bien plus difficile d'expliquer l'importance extraordinaire de Julia, et son désespoir à la mort de Garacalla. Dion, 77» 78; Capit., Mavrin, a, 4.

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sobriquet à Bassien ; après sa mort , on ne nomma plus ce prince autrement que Caracalla ^

Les plus grandes faveurs devaient être pour les soldats : Taugmentation de la paie seule alla jusqu'à septante millions de drachmes par an. 11 doubla la somme de retraite pour les prétoriens, et augmenta de mille deux cent cinquante deniers celle des légionnaires , ce qui n'empêchait pas d'autres dépenses pour ses chars , ses chevaux , ses cochers f ses bêtes et ses tlatteurs. Il n'aimait pas moins à bâtir. Rome lui dut sa plus belle rue ; il y ajouta des temples magnifiques, le portique de Sévère, et les thermes de Caracalla , construction en vodte si hardie, que les plus habiles architectes de Tàge suivant la regardaient comme un ouvrage inimitable.

Julia crut nécessaire de lui faire quelque représentation sur l'épuisement du fisc : a Point d'inquiétude , dit- « il en montrant son épée; tant que ceci nous restera, « l'argent ne nous manquera pas. » Il exigeait des villes tantôt l'or coronaire, tantôt d'autres contributions de son invention; il prit le dixième au lieu du vingtième des legs ; il rendit bientôt cette ressource plus lucrative, en déclarant citoyens romains tous les habitants libres de l'empire (212). Et, comme s'il eût voulu déguiser sa pensée et mieux mettre en évidence l'avantage de cette concession, il ouvrit le sénat aux Égyptiens par l'admission de l'Égyptien Cœranus ; mais il n'y avait point à s'y tromper, les avantages si libéralement étendus de la cité romaine n'étaient qu'un moyen d'atteindre tous les sujets par les droits d'héritage et les droits de vente, sans les soulager du tribut. Les anciens citoyens n'avaient plus de pri-

• Pliiiofitr., Soph., 56; Utîrod., 4; Dion, 77, 78; Spart., Sev.^ «1, Cane., 9; Cip'.lol., Macnn,, a, 5; LainpriJ., Diadvm.^ a; Casaubon et Saumaiie •ur Spart., Carat, , 9.

caràcàlla. 269

vilèges , et les anciens étrangers portaient une charge de plus qu'auparavant *.

Ce ne fut pas tout : soit pénurie , malgré ses immenses revenus, soit nouvel expédient de racine , Caracalla mit en circulation une monnaie de cuivre et de plomb recouverte d'une feuille d'argent. Nous n'avons pas dit, en effet, toutes ses dépenses : il lui fallait encore annuellement septante millions de drachmes pour ses victoires. Un premier voyage, qui fut une ruine en Gaule (243), le rapprochant des frontières, lui donna le goût de la gloire : il attaqua les Germains (214) ; alors parait pour la première fois un peuple teutonique, que Tacite n'a pas connu , les Alamannes {Ahmanni, Allemands) , fixés entre le Necker et le Mein. Ils étaient habiles à combattre à cheval, comme avant eux les Usipes et les Tencthères , qui avaient occupé le môme territoire; peut-être se sont-ils formés d'une réunion de ces deux tribus sous un nouveau nom dont on ignore la véritable étymologie. Depuis cette époque, ils demeurèrent les plus puissants de la Germanie. La guerre ne fut pas longue, Caracalla n'en vint à bout qu'avec son or. Il fut si content de leur devoir ainsi le surnom tout nouveau d'^l/amanicus , qu'il prit ces Barbares en grande affection, voulut en avoir dans ses gardes, et imita quelquefois leur costume jusqu'à porter une perruque blonde. Il fonda, dit- on, dans leur pays Aquae-Aurehenses, depuis Badenweiser '.

• spart , Car., 9 ; Dîgest,, i, 5-17 : « In orbe romaao qui sunt ex constitutione imperatoris Antooini, cives romani facti sunt ; » Dion, 77-9;TiUem., Carac., 8 ; M. Naudet, Des Changements opérés ^ etc., i^ a-8.

■ Dion, 77, 78 ; Spart., Car.f 5, 10 ; Ces., De belL GalL, 1-48 ; Tillem., Car., 9. L'explication du nom d'^/amannt par les deux mots allemands ailmenn, quoique appuyée par Agathias, i-5, qui représente ce peuple comme un mélange de toutes tribus, n'est pourtant rien moins que certaine ; la différence de l'orthographe y est contraire. On ne sait pas plus exactement l'éiymologie d'Mamanni que celle de Marcomanni, qui sont évidemment de formation scmUuble.

970 HISTOmi ROMAOIE.

I) passa en Dacie et rencontra sur cette frontière une aatre nation d'un nom plus ancien et plus célèbre , les Gotbs {Gothones, Gotti). Tribu autrefois dépendante des Marcomans, ils s'étaient affranchis par la valeur de leur chef Cotualda^ Ensuite ils avaient acquis une grande puissance sur le Nord, où ils occupèrent la Scandinavie, encore aujourd'hui empreinte de leur nom ; de là ils étaient redescendus par émigration dans la Germanie, en remontant la Viatule jusqu'au Danaster (Niester) et au voisinage des Gètes. A Rome, on confondit d'abord les deux noms de Gètes et de Goths, quand la nouvelle y vint de quelques mêlées de ceuxci avec les Romains et Caracalla (âl5). Le prince s'y arrêta peu , et ne fit guère que traverser de même la Tbrace , où il se prit de passion pour Alexandre-le-Grand, et passa presque aussitôt en Asie, sans doute pour mieux imiter soa héros. Là, il imagina deux conquêtes faciles, celle de rOsrhoène, en appelant comme ami le roi Abgare, et le retenant prisonnier, et celle de F Arménie, qui ne réussit pas de môme (216) ; car les Arméniens, voyant leur roi et ses enfants aussi perfidement traités, prirent les armes et battirent les troupes impériales.

Caracalla s'en inquiéta peu, il avait une plus grande injure à venger, les railleries des Alexandrins sur la mort de Géta. A peine arrivé dans leur ville, il convoqua les habitants pour les gourmander, choisit tous les plus robustes pour la milice, les fit tuer; puis, tous ses soldats eurent ordi*e de massacrer leurs hôtes, et, pendant ce carnage, Caracalla dédiait l'épée qui avait égorgé son frère au dieu Sérapis. Il avait drjà menacé les Parthcs d'une guerre; retourné à Antioche, il demanda en mariage la fille du roi

* Cotualda, ou peut-être Gotwalda , nom dont la ressemblance avec le titre dti Bretwalda, chef de l'heplarcliie an^lo-saxonne au moyen âge, indi^ qucrait un titre analoyuu et une communauté d'ori(j[iuc entre les GotUs et ics

Saxons.

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